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Petrarca opéra


PRÉSENTATION DE L’ŒUVRE par Patrick Crispini


Leonardo da Vinci, profils confrontés d'un jeune homme
et un vieil homme, sanguine, © Galerie des Offices, Florence

Escalier et perron de l'entrée de la maison de Pétrarque à Arquà

Le spectacle épouse la forme traditionnelle d'un opéra, mais je préfèrerais plutôt parler d'une action théâtrale enluminée par la musique. Bien qu'inspiré largement par des événements de la vie du poète et particulièrement des derniers jours précédant sa mort, le 19 juillet 1374, dans sa demeure d'Arquà près de Padoue, l'ouvrage ne revendique pas une authenticité biographique. Comme dans un kaléidoscope, les fragments qui composent les 7 tableaux en 2 actes évoquent une rencontre imaginaire tardive entre Pétrarque et Boccace. Malgré leurs divergences, des liens profonds les unissaient. En 1362, après une crise dépressive, Boccace s'était retiré dans la solitude du domaine paternel de Certardo, décidé à détruire l'ensemble de ses manuscrits et à renoncer à toute velléité nouvelle d’écriture. Pétrarque l'en avait alors dissuadé, l’encourageant à réaliser pour tous, en langue vulgaire, ce qu'il n’avait su faire lui-même que pour quelques-uns en langue savante. Cette complémentarité affirmée, face à un homme qui ne pouvait que lui apparaître comme son contraire, ne témoigne-t-elle pas d’une reconnaissance plus profonde, un sceau secret en fraternité intellectuelle ? Alors que je méditais sur ce lien unissant deux artistes en apparence opposés, vint se superposer en moi la sanguine de Leonard de Vinci des Offizi à Florence, représentant de profil les silhouettes d'un vieil homme et d'un jeune homme, comme deux faces d’une même médaille.

À cette vision s'en ajouta bientôt une autre...Ce jour-là - nous étions à la fin de l'été - je faisais avec un groupe d'amis la visite de la maison de Pétrarque à Arquà. C'était le crépuscule : les collines qui nous entouraient avaient pris des teintes mordorées. Lassé de la visite, je m'étais éloigné du groupe, contemplant le coucher du soleil sur le perron de l'entrée de la demeure. De l'intérieur me parvenait la voix de notre guide, une vieille femme à moitié édentée qui psalmodiait, en les chantant presque, des vers du poète... Soudain une petite fille s’approcha de moi, me prit par la main et me tendit sa poupée, qui tomba par terre. Je venais de me baisser pour la ramasser, lorsque sa mère surgit : « Laura, dit-elle, viens ici, laisse le monsieur tranquille ». Quelque chose d’étrange se passa alors : trois impressions simultanées – la musique des vers du poète dans le lointain, la petite fille nommée Laura et sa poupée, le dessin de Vinci – déclenchèrent en moi une sorte de vision fugace et bouleversante. En un instant je vis intérieurement se dérouler mon opéra dans ses moindres détails, Laure devenant l’enjeu à la fois érotique et mystique entre les deux poètes… Peut-on expliquer ces choses ? Toujours est-il que, pendant les mois qui suivirent, encore marqué par cette vision, je me mis au travail à Venise avec mon ami Oreste Jannelli pour établir un livret. Trois longues années de travail, de tâtonnements, d’exaltation, de découragement s’ensuivirent, n’ayant de cesse d’essayer de préserver ce moment de grâce fulgurante et de retrouver certains éléments musicaux qui m’avaient été en quelque sorte « insufflés » ce jour-là… Je ne suis pas sûr d’y être parvenu – c’est une quête insensée ! – mais je demeurerai toujours reconnaissant à cette journée particulière à Arquà, qui m’a conduit sur les pas d’un poète et d’un humaniste, dont l’œuvre admirable, désormais, ne me quitte plus…

(texte extrait du programme
publié lors de la création à Venise en 1980)