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Rilke-Balthus


spectacle créé le 19 septembre 2002 au Grand Chalet de Rossinière (Suisse)
à l’invitation de
Madame la Comtesse Setsuko Klossowska de Rola-Balthus et la Fondation Balthus
d'après  les Lettres à un Jeune Peintre et des poèmes & textes en prose de Rainer-Maria Rilke
Spectacle & livret conçus par Patrick Crispini
Irène Jacob & Jérôme Kircher, récitants
Lionel Bringuier, violoncelle & Nicolas Bringuier, piano
Marcel Karlen, vielle à roue
et le concours de Patrick Crispini, piano et textes
Illustrations : Herveline Delhumeau

Vos belles roses sont venues vers moi
comme deux mains charitables et douces.

Ainsi Elisabeth Dorothée Klossowska - peintre au doux nom de Baladine, mère de Pierre et Balthazar Klossowski, dit Balthus - accueillit-elle à Genève, dans le vent vif d’octobre 1920, cet hommage de la dernière seconde de Rainer-Maria Rilke, concluant une nouvelle rencontre peu fructueuse, où le poète, selon son habitude, était demeuré ardent, mais trop distant. Ambassadrices d’un sentiment naissant entre le poète et sa muse – à laquelle, plus tard, il donnera le nom de Merline – ces fleurs rejoignaient le cœur d’une femme blessée, séparée de l’historien d’art Erich Klossowski, élevant seule ses deux enfants. Elles prolongeaient d’anciennes rencontres à Paris, où l’écrivain, lors d’une vie itinérante, avait déjà croisé le destin de cette famille, dans l’embrasement intellectuel et artistique de Montparnasse. Mais les temps avaient changé : après l’immobilisation due à la guerre, fatigué par une santé chancelante et démuni de passeport, Rilke l’apatride songeait maintenant à une installation stable, soit par un retour en Allemagne, soit en Suisse, dans les Grisons, où il lui paraissait avoir trouvé un havre de paix propice à son travail. Grâce à l’entregent de sa précieuse protectrice et admiratrice Yvonne de Wattenwyl, qui jouissait à Berne d’appuis importants, Rilke pouvait espérer trouver enfin une solution à son attente, un asile à sa quête.

C’est pourtant à la suite de l’intermède genevois, entre des conférences et d’autres conversations d’âme, que Rilke fit, si l’on peut dire, le ménage dans sa vie. Il élagua des ramifications devenues encombrantes dans sa correspondance et prit plaisir à un meilleur usage de la langue française suivant ainsi l’exemple de Merline, née à Breslau en Allemagne. Amants, ils se retrouvèrent à Beatenberg sur la montagne et, peu après, firent ensemble le voyage vers le Valais. Grâce à Baladine – qui remarqua l’annonce d’une location dans la vitrine d’un coiffeur à Sierre – ils parvinrent dans la Noble contrée à Muzot au-dessus de Sierre où, conduits par une main invisible, ils découvrirent ainsi une vieille tour médiévale qui leur sembla pouvoir devenir le lieu de l’accueil. Cette petite maison appartenait à une veuve, dénommée Cécile Raunier, avec laquelle Rilke fut incapable de s’engager dans un bail durable. Ils tentèrent un long siège d’attente à l’hôtel Bellevue, où le poète luttait contre une indécision chronique. Finalement lui vint l’idée de contacter à Berg son amie Nanny Wunderly pour lui suggérer de convaincre son cousin Werner Reinhart de prendre à son compte la location temporaire, au risque d’une sous-location, s’il advenait à Rilke de reprendre son errance…

Le 20 juillet 1921, l’affaire fut conclue, sous des conditions qui parurent au poète d’abord contraires à sa liberté, puis qui finirent par lui laisser entrevoir un aménagement propice à son inspiration. De toutes ces forces, attentive et présente, Merline contribua à rendre leur intérieur avenant : une nouvelle vie pouvait commencer. Étant lui-même dépendant, Rilke s’était employé à créer d’attractives servitudes avec ses interlocuteurs. Il prit donc à cœur de s’intéresser de près à la vie scolaire et aux dons précoces des deux fils de Baladine, fondant ainsi des bases de confiance pour la carrière d’écrivain de Pierre… et le destin de peintre du jeune Balthus. Mais la situation matérielle de la famille était difficile : les enfants étaient retournés en Allemagne et Rilke entreprit des démarches auprès de connaissances pour tenter de les aider, ce qui eut pour conséquence de ramener ensuite les enfants à Paris.

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Compagne inspirante, aux aquarelles délicates, Merline, cependant, ne pouvait devenir pour le poète la gouvernante et l’intendante dont il avait nécessité. Le 8 novembre, après huit mois de vie commune, où Rilke manifestait toujours son refus de permanence, Baladine reprit seule la route vers l’Allemagne… Le lendemain, Rilke lui écrivit :

Muzot désormais vivra de ce cœur que tu lui as éveillé.

Quelques retrouvailles se produisirent encore, notamment pendant les vacances des enfants. C’est pendant cette période que s’installa la précieuse correspondance entre Balthus et Rilke - connue aujourd’hui sous le titre : Lettre à un Jeune Peintre  -, attisée par le passage du chat mitsou dans la vie du jeune homme, à propos duquel le peintre réalisa ses premières planches et le poète, émerveillé, une préface pleine d’un enseignement prophétique. Effleurant encore, comme peut-être pour mieux le conjurer, le thème central de la dépossession et de l’immanence aux êtres et aux choses.

Trouver. Perdre. Est-ce que vous avez bien réfléchi à ce que c’est que la perte ?
Ce n’est pas tout simplement la négation de cet instant généreux qui vint combler une attente
que vous-même ne soupçonnez pas. Car entre cet instant et la perte, il y a toujours
ce qu’on appelle – assez maladroitement, j’en conviens – la possession.
Or, la perte, toute cruelle qu’elle soit, ne peut rien contre la possession, elle la termine,
si vous voulez ; elle l’affirme ; au fond ce n’est qu’une seconde acquisition,
toute intérieure cette fois et autrement intense,

écrit-il dans ce court texte émouvant.

Que des roses, sceau parfumé des secrets rilkéens, soient encore les interprètes de notre reconnaissance auprès de la Comtesse Setsuko Klossowska de Rola - dont l’amitié et la confiance lumineuses honorent notre travail et nous ont permis de présenter au public, lors d’une production du spectacle L’Ange et la Rose en Suisse romande, une toile peinte à Muzot par Balthus, un exemplaire original de Mitsou et un dessin à elle dédié par le Maître,– également auprès de sa fille Harumi, pour nous avoir autorisé à utiliser des extraits des Lettres à un Jeune Peintre pour la création du spectacle Entre le Jour et le Rêve au Grand Chalet de Rossinière, ultime résidence du peintre -, et auprès de la Fondation Balthus, qui furent nos intercesseurs dans ces miraculeux moments.

 Patrick Crispini, septembre 2002

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Article paru dans Le Nouvelliste, 14 septembre 2002
Article paru dans Anzeiger von Saanen, septembre 2002

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