Petrarca Cantata Presse

ARTICLE DE PRESSE
À PROPOS DE LA REPRISE À VENISE DE CANTATA PETRARCA
Entretien avec Patrick Crispini, par Alberto TOSI

AT : Patrick Crispini, vous voilà de retour à Venise avec une reprise, une cantate scénique d’après un de vos opéras écrit en 1980 nous annonce-t-on ? Vous allez nous en dire plus. Mais avant, dites-nous qu’est-ce qui vous fascine autant à Venise, où vous vivez le plus souvent ?

PC : Il y a entre cette ville exceptionnelle et les rêves d’un musicien quelque chose qui, parfois, touche au sublime. Venise, dans ses brumes, dans son horizon diaphane, dans ses mystères et ses abîmes est le lieu rêvé pour créer. Comme tous ceux qui aiment cette ville, j’ai toujours l’impression d’être ici au bout d’un chemin et en même temps d’en commencer un autre. L’amoureux de Venise y laisse se dérouler ses chrysalides et ses métamorphoses. Il faut toujours être prêt à tout, dans la Sérénissime, et oser se perdre dans ses dédales, comme Thésée à l’approche du Minotaure… Venise est un labyrinthe qui écrit dans l’espace un chemin à deviner : tous les ponts qui la traversent unissent des îles improbables, comme l’œuvre d’art réunit la diversité. Mon opéra PETRARCA, dont nous allons parler et que je répète en ce moment, est d’ailleurs lui-même un hommage à cette ville où Pétrarque séjourna à plusieurs reprises.

AT : Précisément, cette re-création prochaine à Venise, de quoi s'agit-il ?

PC : Il s’agit d’une version intégrale de mon opéra Petrarca, sous la forme d’une « cantate-scénique », reprenant la totalité de l’œuvre originale, mais dans une orchestration et une scénographie « allégées ».

AT : Pour mieux comprendre, racontez-nous d’abord la genèse de votre opéra Petrarca

PC : Mon Dieu, quelle aventure ! Quatre années de belle terre meuble retournée à bras nus, par la grâce d'une vision et d'une intuition curieuses.

AT : De quelle intuition parlez-vous ? Comment est née cette œuvre originale ?

PC : Elle est liée à la vie de Pétrarque, le grand poète, à cheval sur la fin du Moyen Âge et déjà à l’aube de la Renaissance ; Disons, pour schématiser les choses, qu'il y a eu pour moi une « entrée en Pétrarque » comme il y a une entrée en religion ! Cette histoire commence il y a quatre ans à Arquà, dans les collines euganéennes, à la faveur d'un voyage touristique. Nous étions en automne : le soleil se couchait, quelques touristes encore attardés comme moi dans la visite de la dernière résidence de Pétrarque, avant d’aller manger dans une des trattorie voisines, écoutaient des vers du « Canzoniere » dits de mémoire par une vieille gardienne édentée, vestale des lieux, qui les récitait en chapelet… Nous goûtions, dans une pénombre crépusculaire, cette mélopée voluptueusement suspendue et dédaigneuse du temps qui passe. Un peu lassé, j’étais sorti prendre l’air sur l’escalier du perron de la maison tout en continuant d’écouter, à distance, l’étrange musique des vers résonnant par la fenêtre ouverte. C’est alors que, surgissant à son tour de la maison, une petite fille, brunie par le soleil, apparut à côté de moi, laissant tomber de ses mains une poupée. Alors que j’étais en train de me baisser pour la ramasser, sa mère qui la cherchait vient la prendre par la main en lui disant : « Laisse le monsieur tranquille, Laura, prends ta poupée et viens ! » Cette vision, tellement insolite et intemporelle – les vers psalmodiées dans le couchant, la petite fille dénommée « Laura »… Il y avait là une magie proustienne et merveilleuse que je ne pouvais oublier. Cela me donna envie d’en savoir plus sur Pétrarque. Je me suis précipité sur tout ce que je pouvais trouver sur lui. Quelque temps auparavant, à Fontaine-de-Vaucluse, sur les traces du poète René Char, que j’adore, je m’étais retrouvé au lieu dit « partage des eaux », près de l’Isle-sur-le-Sorgue. C’est là que j’avais vu un vieil homme apprenant à nager à un jeune adolescent, dont il semblait être le double vieilli. Je m’étais souvenu, à ce moment-là, de l’admirable sanguine de Léonard de Vinci que l’on peut voir aux Offices à Florence, où sont rassemblés, de profil se faisant face, les deux silhouettes d’un vieil homme et d’un jeune homme, qui semblaient être comme les deux faces complémentaire d’une même médaille. La vision d’Arquà, en se superposant à cette dernière, me fit voir se dérouler, dans une vision fulgurante, l’ensemble d’un opéra qu’il ne me restait plus qu’à écrire ! Je ne me doutais pas alors à quel point ce projet encore confus allait me coûter de travail, d’exaltation, mais aussi de découragement et de larmes…

AT : En quelque sorte un sujet dicté par le destin… Mais comment s’est élaboré votre livret ?

PC : Les choses me semblaient assez claires. D’abord le thème central devait évoquer les deux aspects complémentaires d’un créateur : le repli sur soi-même et la vie intérieure incarné par un vieil homme (Pétrarque), confronté à l’implication dans l’action et le présent, personnifiée par un être diamétralement opposé, avec, pourtant, une sorte de « passage de témoin » mystérieux entre eux. Ainsi m’est apparu, en particulier, le second personnage-clé : Boccaccio, admirateur de Pétrarque, qui entretint une précieuse correspondance avec celui-ci, et à qui le poète dédia son ultime étude sur le personnage de Crisélidis, la courtisane. La légende veut d’ailleurs que Pétrarque soit mort dans la nuit du 19 juillet 1374, en écrivant sur l’art de la comédie, frappé par une soudaine attaque d’apoplexie… On a conservé le document où l’on voit distinctement le trait de la plume de l’écrivain glissant et abandonnant la feuille d’écriture… Cela est très émouvant : l’arrêt d’une plume fauchée en plein vol, la conclusion inachevée de la vie d’un génie !

AT : C'est très émouvant ce que vous nous confiez de votre inspiration. Pouvez-vous nous en dévoiler un peu plus ?

PC : Je dois m'excuser auprès de vous et de vos lecteurs de ce pathos qui pourrait paraître ridicule. Qu'ils me pardonnent, mais qu'ils veuillent bien comprendre que la vie vous donne parfois des clés qu'il faut savoir déchiffrer. Pour moi, tout est devenu clair : le vieux philosophe malade, enfermé dans sa tour d'ivoire au soir de sa vie itinérante, ne trouve plus dans son art la réponse à ses questionnements incessants. Ni d’ailleurs aucune consolation dans sa vision de la Beauté toute théorique, nourrie par son obsession constante de Laure. Il l’avait aperçue en Avignon, avait conçu pour elle un amour platonique et fervent, mais elle se refusa à lui et mourut peu après lors de la peste survenue dans la cité des Papes. Né à Arezzo, voué au Droit, le jeune homme qu’il était alors, réfugié grâce aux faveurs de son père auprès de la cour papale, menait une existence frivole et mondaine. À la suite de la disparition de l’inspiratrice, de « l’élue », devrais-je dire, il se retira plus de dix ans dans le « val clausa », le val clos de Fontaine-de-Vaucluse, près d’une source résurgente, dans une sorte de solitude élective à laquelle l’esprit médiéval donne un nom : l’acédie.

AT : C'est un peu l’ancêtre du « spleen », tellement magnifié par les romantiques ?

PC : Exactement. C’est d’ailleurs en pensant à cela qu’on trouve dans mon livret, outre le texte original de mon ami et poète vénitien Oreste Jannelli, des extraits de Baudelaire, de Verlaine, et même de Rilke, dont l’enfance tourmentée ne fut point exempte, elle-aussi, de turpitudes, à la naissance de son inspiration poétique !

AT : Si je comprends bien, votre sujet s’apparente à une quête philosophique de l’être, à travers les dualités et les tourments de l’âme. C’est très « freudien » comme sujet…

PC : Si l’on veut ! Mais on peut y voir aussi une démarche plus pragmatique : la transmission du savoir entre deux artistex. Après le frère de sang devenu chartreux et inspirateur du fameux texte « l’ascension du Mont-Ventoux », après les Colonna, frères de cœur, arrive enfin à Pétrarque le frère de culture, toujours espéré mais jamais rencontré jusque-là : Boccace, à la fois grave et charnel, joyeux et merveilleusement réel. Tout ce qu’il n’a jamais réussi à être lui-même.

AT : Deux personnalités contradictoires, deux faces d’une même recherche humaniste, non ?

PC : Oui. D’ailleurs, la clé du dialogue entre ces deux géants se trouve dans ce livre-clé qu’est le Secretum (Mon secret), où Pétrarque, en proie au doute et à la contradiction intérieure se fait « psychanalyser » par saint Augustin, dans la recherche d’une Vérité impossible…

AT : Il me semble que cette manière psychologique d’envisager les choses est une gageure au théâtre. Comment vous y êtes-vous pris, pour ne pas tomber dans le sacro-saint statisme, honni autant par les metteurs en scène… que par le public ?

PC : J’ai conçu une action entre la danse, le mimodrame, la commedia dell’arte… et l’opéra. En plus, des images viennent dynamiser tout cela. Ces interactions m’intéressent énormément. Je ne crois pas, aujourd’hui, à un théâtre qui ne serait que texte mis en scène dans des décors, même somptueux. Il faut utiliser l’impact fourni par les différents médias, puisque nous en avons les moyens techniques et que ceux-ci, économiquement parlant, sont beaucoup plus supportables qu’une production réalisée en décors lourds. Cependant, de la même manière que je me méfie des moyens électroniques, trop souvent éloignés du bel artisanat, je me méfie aussi des supports virtuels, qui conduisent à des stéréotypes ou à des effets spectaculaires, mais dénués d’« épaisseur » émotionnelle ! Utilisons le corps de l’homme, la voix de l’homme, les instruments acoustiques façonnés par l’homme et servons-nous de la technique pour leur donner une résonance dans l’espace, rien de plus, rien de moins.

AT : Si je comprends bien, vous aimez que vos spectacles se donnent à voir à plusieurs niveaux, avec des lectures différentes ?

PC : Oui. Selon moi, il ne faut jamais imposer un chemin. Plusieurs voix sont toujours possibles et le public est libre de s’engager là où il veut, avec ses besoins du moment. La vie est multiple, il faut faire le pari de la complexité. Pour moi, c’est le secret des chefs-d’œuvre intemporels : les grands mythes, les penseurs grecs, les paraboles, les contes. La profondeur de ce qu’ils contiennent en puissance est proportionnelle à l’effort que nous faisons pour les sonder, dans leur matière infiniment petite ou dans leur projection dans l’infiniment grand. Plus l’œuvre est grande, plus elle est insondable.

Mozart ou Bach seraient géniaux uniquement parce qu’ils auraient « révolutionné » le langage musical de leur temps ? Certainement pas. Au contraire, ce n’était pas là leur préoccupation principale. Ils recherchaient, plus ou moins intuitivement, instinctivement, mais soutenu par la science de leur métier, quelque chose qui puisse se rapprocher d’un équilibre divin, d’un forme intérieure porteuse d’élévation et d’ouverture, une sorte d’harmonie universelle…

AT : Dans cette psychanalyse, y a-t-il un enseignement encore perceptible pour l’homme d’aujourd’hui ?

PC : Tous les hommes portent en eux un funambule, un jardinier et un architecte, qui, à tour de rôle ou de plus en plus entremêlés suivant l’élévation progressive de l’individu, confronté à son vécu, aspirent à une œuvre d’art possible : la vie ! L’homme d’aujourd’hui n’est guère différent de l’homme d’hier ! Certes, au nom du progrès, nous nous imaginons avoir tout inventé, mais la simple observation de civilisations antérieures à la nôtre nous oblige à une humilité totale. C’est pourquoi retourner à Pétrarque n’est pas un recul, mais au contraire la confirmation d’une permanence : entre l’homme préhistorique, si merveilleux dessinateur, et nous, le passeur savant du Moyen Âge nous transmet un flambeau capable de lire encore dans la caverne chère à Platon.

Vous voyez : ces « glissements » m’intéressent beaucoup, d’autant plus que je tiens Pétrarque pour le premier « psychanalyste » de l’histoire littéraire. Comme je vous l’ai déjà dit, pensez à son Secretum qui rassemble, dans une autocritique salutaire, les voix de saint Augustin et la sienne propre, sous la surveillance de « la Vérité » ! J’ai repris un certain nombre de ces dialogues dans mon livret.

AT : En somme, cette œuvre que vous allez  bientôt donner en création ici à Venise, est-elle vraiment un opéra ! Acceptez-vous cette dénomination ?

PC : J’ai longtemps pensé à une « cantate scénique », peut-être pour ne pas avoir à affronter directement la forme si lourde de l’opéra. C’est ainsi qu’elle se nommait dans la partition initiale. Disons qu’en reprenant maintenant l’œuvre dans cette version « allégée », d’une certaine manière je reviens au point de départ.

AT : Comment envisagez-vous cette production ?

PC : Vous l’avez compris, il ne s’agira ici que de représenter cette œuvre dans une forme de mise en espace légère, en reprenant tout de même quelques éléments de la mise en scène originelle et une partie des costumes dessinés par Denis Morog (ndr : le plasticien et monumentaliste Jean-Paul Delhumeau). Mais c'est déjà beaucoup ! Songez qu'il a fallu l'insistance obstinée de mes amis et une véritable conspiration machiavélique pour que je me décide à retravailler ma partition…

AT : À ce propos, parlons un peu de votre catalogue de compositeur…

PC : Je ne me considère pas comme un « compositeur », au sens plein du terme, étant d’abord chef d’orchestre. Je n’écris que par nécessité et mon catalogue reste assez mince : 2 autres opéras, une trentaine de mélodies variées, une dizaine de musiques de film, quelques musiques de scène, 3 œuvres religieuses, un Requiem actuellement sur le chantier… et, si j’arrive au bout du projet, un nouvel opéra autour de la personnalité d’Orson Welles… En vérité, je n’écris que pour me faire plaisir, c'est-à-dire pour donner quelques bouffées à des impressions que j'ai eues et que je ne trouve pas dans l’œuvre d’aucun des grands auteurs que j'admire et sert avec dévotion dans mon métier de chef d’orchestre. À ma connaissance, je ne crois pas qu'il existe une autre œuvre dramatique consacrée à Pétrarque, mise à part les évocations pianistiques d’un Franz Liszt ou les madrigaux écrits sur des vers du poète… je pense à Monteverdi !

AT : Quel langage avez-vous utilisé dans cette œuvre ?

PC : Je ne me préoccupe pas de me rattacher à une école ou un langage « en odeur de sainteté » ! Mon écriture est traditionnelle, je n’ai utilisé que des instruments acoustiques en son réel, dans une formation pour le moins pas très « orthodoxe » : un cymbalum couplé à trois harpes, pas de violons ni d’altos, mais douze violoncelles avec une très grande partie de violoncelle solo, des cuivres distribués selon un équilibre assez peu conforme aux enseignements prescrits dans les classes d’orchestration.

Les voix d’hommes sont des barytons ou des basses, il y a un chœur mixte de solistes pour les silhouettes et les commentaires façon « chœur grec », des danseurs qui « doublent » les personnages, et tout un dispositif original d’images numériques… Avec ça, croyez-moi, on a assez peu de chance d’intéresser les maisons d’opéra traditionnelles… Bien sûr, je pourrais vous dire que c’est une œuvre un peu à contre-courant. Mais y a-t-il encore un courant dans les productions actuelles ? En ce qui me concerne, je ne le pense pas et franchement je m’en fous ! Je n’aime pas les écoles ni les chefs de file… D’ailleurs, par nature et par instinct, je me suis toujours tenu à l’écart des cénacles, des groupuscules, des idéologies. Vous savez : je crois que suis plutôt du genre « atypique » : ce n’est pas avec moi que vous en apprendrez plus sur les grandes tendances du moment !

AT : Auriez-vous, pour terminer, une devise pour résumer votre œuvre ?

PC : Elle est peut-être dans cette belle formule, prononcée par le chœur au cours de l’opéra, et qui est de Victor Hugo : « Homme, cache ton corps et répands ton esprit »… Si je réussis à faire oublier l’artisan laborieux que j’ai été au cours de ce long travail solitaire, tant mieux. Le grand Rameau a résumé cela d’une formule géniale : « Cacher l’art par l’art » ! Inutile de s’étendre sur les coutures : c’est le tombé de la robe qui compte et sa prise à l’air. Je n’aspire qu’à livrer des émotions capables d’éveiller.

AT : Eh bien, c'est sur cette pensée que nous allons conclure cet entretien en rappelant à nos lecteurs que la partie centrale de l’opéra est un texte original de votre ami le peintre milanais Oreste Jannelli, très connu ici à Venise par de splendides expositions. Permettez-nous, Patrick Crispini, de formuler des vœux à l’occasion de cette reprise de votre opéra, pour qu'une de nos grandes scènes lyriques reprennent cette œuvre passionnante dans sa version scénique et qu'elle rencontre enfin son vrai public, à la suite du grand travail engagé ici, à Venise...

PC : Merci de vos bonnes pensées !

Extrait d’un article de presse paru dans Opera Forum, en mars 1992


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