3 Gilles Rivière

Secourir dans Caen bombardé




Au mois de février 1993, nous avons été amenés à nous entretenir avec monsieur Rivière qui fut responsable des équipes d’urgence lors du Débarquement allié en Normandie.

Avocat de profession, il nous fit partager à travers ce récit ses souvenirs qu’il sut rendre très vivant, il nous fit part de ses opinions avec honnêteté et franchise et nous transmit avec souvent beaucoup d’émotions et d’humour le récit de sa vie d’alors. Il nous guida vraiment dans la connaissance d’une période que nous connaissons mal …



        Septembre 1939, Monsieur Rivière n’a que 16 ans et c’est la guerre…Originaire de Lisieux, il s’apprête à passer son baccalauréat de philosophie qu’il obtient en 1941. Ensuite, il quitta Lisieux pour Caen où il s’inscrivit à la faculté de Droit afin de devenir avocat.

Son récit de guerre est donc celui d’un jeune étudiant confronté aux nombreuses difficultés de l’Occupation, c’est aussi le récit d’un homme qui sut à sa façon – sans jamais avoir été résistant – s’engager totalement pour répondre aux exigences des missions de secours, d’aide et d’assistance qui lui furent confiées : dans Caen bombardé lors des opérations du Débarquement, Gilles Rivière était responsable des équipes d’urgence de la Croix-Rouge. Il avait alors à peine 20 ans…

Sa première véritable vision de la guerre, il l’eut à Lisieux. L’armée française, officiers et soldats de seconde classe confondus, fuyait devant l’avance allemande. Du spectacle d’une armée en débâcle – l’armée de son pays – Gilles. Rivière retira une impression d’écrasement. Son pays s’était effondré et il fallait réagir. Mais que faire?… M. Rivière nous confia qu’il fut alors sensible aux interventions radiodiffusées du Maréchal Pétain, notamment lorsque celui – ci affirmait que:  » L’esprit de jouissance l’avait emporté sur l’esprit de sacrifice ». Sans doute, pensa-t-il, c’était là la raison de l’affaissement soudain de la France. M. Rivière fut donc, comme de nombreux Français, pétainiste. Son père était un ancien de 14-18 et Pétain était l’ancien vainqueur de Verdun. Et puis l’esprit de la « Révolution nationale » préconisée par le maréchal le satisfaisait. « En 1940-41, les Français soutenaient majoritairement Pétain. Ce n’est qu’en 1942, quand la zone libre fut occupée par les Allemands que les avis évoluèrent… » Pour sa part, M. Rivière resta fidèle au Maréchal comme le resta une très grande partie de l’opinion publique française… »Il ne faut pas assimiler tous les gens qui étaient favorables à Pétain à des collaborateurs… Pour moi, Pétain sauvait la France et son but était alors  à mes yeux de conserver ce qui pourrait encore l’être tout en espérant que l’Allemagne serait battue. C’était là une idée assez répandue pendant une grande partie de l’Occupation ». Gilles Rivière ajoute qu’en 1944, le Maréchal Pétain, à Paris, fut encore acclamé par des centaines de milliers de personnes. « C’était évidemment une manifestation organisée, mais l’importance de la  foule montre que Pétain avait encore beaucoup de prestige et restait pour certains un symbole de résistance…

Interrogé sur sa non-participation à la Résistance, M. Rivière nous fit savoir qu’en 1940, la Résistance était très marginale. Ceux qui y entrèrent en 1941 étaient peu nombreux. En revanche, fin 1943 début 1944, le nombre des résistants augmenta. « Il y a un rapport direct entre cette augmentation et l’instauration du STO: beaucoup de jeunes gagnèrent des zones plus tranquilles pour échapper aux rafles allemandes, ils se réfugièrent dans des maquis… Les résistants de la première heure furent très discrets et j’en connus, sans savoir alors qu’ils en étaient. Je ne l’appris qu’après la guerre… ».

Monsieur Rivière, sans jamais avoir été collaborateur, n’a jamais été résistant: « On ne me l’a jamais demandé… et honnêtement, je ne peux vous dire qu’elle aurait été ma réaction. »..

En 1944, Gilles Rivière était à Caen, étudiant en Droit. Caen était une ville où les étudiants, peu nombreux alors, se connaissaient tous plus ou moins. Avec la guerre, les restrictions, le couvre-feu puis le Débarquement allié, la ville était quelque peu repliée sur elle-même. Entre les jeunes étudiants, cela a favorisé la solidarité et comme les sorties, en cette période de guerre, étaient restreintes, ils organisaient des activités entre-eux : chorales, scoutisme, sport. C’était un moyen de se distraire. M. Rivière, pour sa part, rejoignit donc tout naturellement les équipes étudiantes de la Croix-Rouge. Il n’était pas trop sensible aux visions horribles des corps mutilés lors des nombreux bombardements qui eurent lieu à Caen et aux environs. Par contre, il supportait difficilement les mauvaises odeurs. L’une de ses premières interventions lui a laissé un souvenir pénible : « A Sotteville, près de Rouen, je fus appelé à déplacer des cadavres pour les mettre dans des cercueils. Avec un ami, nous les prenions, lui par les pieds et moi par les bras. Alors que nous commencions de le soulever, un mort vida tout l’air de ses poumons dans ma figure… Heureusement, un de mes amis avait eu la préoccupation d’apporter une bouteille de Calvados ! L’inexpérience, ajoute Gilles Rivière, peut rendre service… A 20 ans, on ne savait pas tout ce que l’on allait connaître par la suite… et c’est bien comme cela ». Jeune, selon lui, on a « des réactions qui peuvent apparaître bien étranges une fois que l’on est devenu adulte ».

Pour nous, il se souvient d’une autre anecdote : « c’était lors du Débarquement, 2 à 3000 personnes étaient entassées dans le lycée de Caen (actuellement la mairie), et les équipes d’urgence devaient  s’en occuper chaque jour. Je me rappelle avoir eu à rechercher, à la demande de ses parents, le corps d’une  jeune fille dans les décombres d’un immeuble bombardé. Un homme, de 50 ans environ, nous aida. Pourtant, quand le corps fut découvert, il se sauva. Cet ancien de 14.18 ne pouvait plus supporter la vue d’un cadavre. Nous n’avons pas pu dégager l’un des pieds de la morte. Ce pied était resté bloqué sous un immense bloc de pierre. Nous n’avions que très peu de moyens pour déblayer et nous avions beaucoup à faire. Je n’ai pas hésité alors à lui trancher le pied à la hache pour pouvoir placer son corps dans le cercueil. La famille ne le réouvrirait pas… Aujourd’hui, je trouve mon geste aberrant, mais en fait nous avions satisfait la famille… Nous n’avons pas toujours été très scrupuleux. Si nous l’avions été, aurions-nous pu faire tout ce qui était indispensable de faire alors ?… »

Pendant le Débarquement, M. Rivière loge dans les douches du lycée de la ville. « Nous étions si nombreux que nous ne pouvions coucher que sur le côté. Quand l’un d’entre nous voulait se retourner, il fallait que tous se retournent !  » Là, il se livre avec ses amis, avec malice, à certaines astuces pour, sinon survivre, du moins améliorer l’ordinaire. Avec un ami qui a retrouvé dans la cave de sa maison dévastée, deux bouteilles de gaz butane, véritable trésor de guerre dans une ville privée d’eau, de gaz et d’électricité, il organise une opération de récupération : « dissimulées des regards envieux, les deux bouteilles étaient glissées sous des couvertures, le tout placé sur un brancard comme si nous transportions un cadavre… Les passants faisaient le signe de croix en nous voyant !… » Cette action morbide, M. Rivière n’en serait plus capable aujourd’hui. « A l’époque, il y avait une réelle dérision de la mort qui ne seait plus supportable à présent… » Pendant la guerre, Gilles Rivière n’a pas eu vraiment peur. Il estime que « jeune, on est moins sensible, plus intrépide. Tout est différent lorsqu’adulte, on a une charge familiale… » Il reconnaît avoir jugé sévèrement des familles qui fuyaient lors du Débarquement, il n’était alors pas vraiment conscient de l’angoisse de tout ces parents qui avaient peur pour leurs enfants.. » Suivant l’âge, on raisonne différemment, c’est normal… » Par contre, c’est la longueur de la guerre qui lui faisait douter de l’avenir. « On était si las… » et puis il y avait la crainte de partir pour le S.T.O en Allemagne, d’être pris dans une rafle à la sortie du cinéma… Il avait à 20 ans l’âge requis pour partir. Un moment, il pensa fuir, prit des contacts pour cela… mais ne le fit finalement pas, le Débarquement étant survenu.

Au cours de l’année 1942, il y eut dans la région de Caen une augmentation du nombre des attentats contre les trains, ce qui obligea les Allemands à prendre deux mesures:

- La première consistait, sur la ligne Cherbourg-Paris, à l’aller comme au retour, à faire accompagner les permissionnaires allemands par plusieurs otages français. Cette tactique refroidit ceux qui voulaient faire sauter les trains…

- La seconde était de faire surveiller les voies. Tous les quatre kilomètres, des groupes de huit hommes étaient placés pour garder la voie. Des français étaient réquisitionnés pour former ces groupes. M. Rivière fut l’un d’eux: « on était payé, et j’ai pu ainsi m’offrir les livres nécessaires à mes études. Comme cette surveillance était faite toute la nuit, suivre les cours de lendemain n’était pas facile… »

M Rivière nous a confié qu’ il n’avait pas trop souffert de la faim avant le Débarquement. Il reconnaît avoir été favorisé… Dans Caen occupé, il avait une chambre chez une vieille dame qui avait pris l’habitude de louer surtout à des pensionnaires susceptibles de fournir de petits compléments pour l’alimentation quotidienne du groupe. Ainsi, M Rivière côtoya la fille d’un chocolatier, le fils d’un riche cultivateur et il n’y avait finalement « que son frère et lui qui n’avaient pas de relations « . Malgré cela, la nourriture la plus quotidienne restait les rutabagas servis sans assaisonnement presque tous les jours…

Aux moments les plus dramatiques du Débarquement, il resta trois jours sans dormir, ni manger: « La plupart des adultes avait comme démissionné. Il fallait faire quelque chose. Les gens dans les abris souffraient de faim. Alors que les Alliés se battaient sur les plages, avec quatre amis, M Rivière partit récupérer à Noyers-Bocage des boeufs et des vaches, laissés livrés à eux-mêmes par les paysans qui avaient fui. « Nous étions vraiment totalement inconscients car les bêtes étaient juste entre les lignes allemandes et britanniques. Nous avons réussi à regrouper une trentaine de bêtes qu’il fallut ramener à pied à Caen alors que les combats faisaient rage. Il tombait tant d’obus à la fois qu’ on finissait par s’y accoutumer. Réfugié sous un camion de la Croix-Rouge, il se souvient de cette jeune infirmière restée au milieu de la rue pour contempler le spectacle des bombes tombant sur Caen. « Quelle inconscience, là encore!… Sous notre camion, nous étions moins en danger qu’elle,, protégés des éclats éventuels… Les obus qu’on entend, ne nous tombent jamais dessus… Nous le savions et n’avons mis que quinze jours à l’apprendre… ».

De toute cette époque, M Rivière garde le sentiment d’avoir pu servir vraiment à quelque chose, d’avoir exercé de réelles responsabilités. Ce fut, selon lui, la période la plus exaltante, la plus forte en émotions de sa vie. Grâce à une lettre récemment redécouverte, adressée à ses parents, M. Rivière a pu retrouver des détails oubliés de ces moments là: En 1944, Rouen et Sotteville avaient été victimes de grands bombardements et des renforts pour aider aux secours et déblaiements avaient été demandés à la Croix-Rouge. Sur leur route, M. Rivière et ses camarades tombèrent en panne. « Nous n’avions rien de bien impressionnant avec notre simple treillis, notre casque blanc et sa Croix-Rouge. Pourtant, c’est dans cette tenue que nous fîmes la circulation, réquisitionnant de la nourriture, arrêtant même les véhicules allemands pour demander s’ils ne pouvaient pas nous dépanner… Vraiment, nous étions bien inconscients, les Allemands n’eurent pas l’air de s’en apercevoir. En mai 1944, on ne savait pas qu’on était à un mois du Débarquement… Le 6 juin 1944, le responsable des équipes d’urgence de la Croix-Rouge, un certain P, disparut. « Je me retrouvais donc obligé de prendre                                                                                                                                                                            en main la responsabilité du groupe … J’appris bien plus tard que P était un résistant qui avait rejoint son réseau lors du Débarquement » …

Les camps de concentration ? Le problème juif ? M. Riviére n’en était pas conscient lors de la guerre. En Normandie, il n’y avait presque pas de juifs. Quant aux camps, ce fut pour lui une douloureuse et horrifiante révélation d’après-guerre …

M. Riviére n’a pas eu de relations avec les Allemands, si ce n’est ceux qui – au début de l’Occupation – logeaient chez ses parents et qui expliquaient à leurs hôtes forcés comment ils allaient prochainement débarquer en Angleterre :  » leur enthousiasme n’était pas très important, en fait …  »

A la Libération, M. Riviére fut mobilisé. D’août 1945 à mars 1946, il est en Allemagne. Officier, il loge avec le Mess chez l’habitant, une mère et ses trois filles, des  » personnes très sympathiques qui lui faisaient le petit déjeuner le matin, le café au lait à quatre heures et lui lavaient son linge …  » Il en garde donc un bon souvenir … Après la guerre, il eut l’occasion de recevoir des avocats allemands pour des relations professionnelles et n’a donc aucune rancune pour les Allemands.

En fait, c’est la position de M. Riviére à l’égard de Pétain qui est nuancée et contradictoire …

Le gouvernement de Vichy lui a laissé penser pendant longtemps qu’il pouvait incarner les réformes essentielles à établir dans la France vaincue. Il dit honnêtement lui être resté fidèle jusqu’à la fin. Aujourd’hui, 50 ans après, il refuse de se faire une idée définitive :  » Plus je lis, plus je trouve qu’il reste bien des points obscurs, des documents sont encore  » camouflés  » ou interprétés selon l’avis des uns ou des autres. « Il y a – affirme-t-il – des historiens sérieux qui maintiennent qu’en dehors de la période des derniers mois, on ne sait pas si le maréchal Pétain n’était pas plus ou moins prisonnier … M. Riviére a l’esprit de contradiction mais aussi celui de la réflexion. Se référant à H.Amouroux, historien de la France occupée, et à d’autres chercheurs scrupuleux, il relève les multiplications par 2 voire même par 3 du nombre des résistants dans certains départements. » Il a fallu plus de 40 ans pour rectifier dans une certaine mesure « certaines vérités historiques « . Pour notre témoin, on ne peut encore se prononcer devant tant d’incertitudes … Et M. Riviére donne un autre exemple : les éventuelles relations entre Pétain et l’ambassadeur des Etats-Unis à Vichy.  » Il semblerait que les Etats-Unis de Roosevelt n’étaient pas tellement d’accord avec le général De Gaulle et ont entretenu des relations avec le maréchal jusqu’à la fin:… « Qu’est-ce qui s’est dit ? On en sait rien évidemment. Pour ma part, je n’ose plus avoir d’opinion sur la question. »

M. Riviére est sorti de cette guerre indemne mais complètement bouleversé intérieurement. D’adolescent, il est devenu un homme mûr avec beaucoup d’expérience, fortifié et à jamais transformé par cette période. J’ajouterai que la guerre influe énormément sur les consciences car il est intéressant de voir comment M. Riviére réagit sur les sujets d’actualité que nous avons aussi évoqué auprès de lui … Nous le remercions pour avoir retracé avec des mots simples et avec franchise les moments heureux et moins heureux de la guerre. Sincère et discret, il mérite pour nous le nom de  » héros  » car il a été courageux volontaire et solidaire avec les autres en un temps où rien n’était simple.

Propos recueillis par Hélène Jouve, 15 ans.

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