Le Château de Bellerive-sur-Allier

Le Château de Bellerive-sur-Allier : demeure de George Onslow

Par Jean-Gilbert Sannajust

Situé sur la commune de La Roche Noire près de Pérignat sur Allier (département du Puy de Dôme), le château de Belle-Rive (ou Bellerive) offrait autrefois au regard les vestiges d'une somptueuse demeure rongée par le temps et l'abandon. Jean-Gilbert Sannajust fait revivre ce château à travers son architecture et son histoire.

On sait bien peu de choses sur les origines du fief, sinon qu'un certain Guillaume de Neyrac était seigneur de Belle-Rive en 1273. La « Maison » échoit très tôt aux Comtes d'Auvergne. Les premières références connues de Belle-Rive remontent au XVIe siècle. Robert de la Guesle, écuyer, seigneur de Belle-Rive, gouverneur du Château de Mirefleurs, possède le fief. Il épouse Claude de Beaubost vers 1510.
La dernière descendante de cette branche selon Remacle est Marie Thérèse de Challier, dame de Belle-Rive et petite fille de Gabriel III de Challier, écuyer seigneur de Belle-Rive et de Pérignat (1). Le 11 juin 1811, elle épouse Gabriel Hippolyte Durand de Juvisy. Celui-ci vend probablement la propriété vers 1820 à Justin, Marquis de Fontanges, Chevalier de Saint Louis et Seigneur de Velzic (Cantal) né en 1766. C'est finalement la fille de ce dernier, Delphine de Fontanges, née en 1792, qui épouse en juillet 1808 le compositeur George Onslow. Elle est l'unique héritière de la propriété qui passe à G. Onslow vers février 1838.

La Construction de Bellerive

G. Onslow commence la construction de l'actuel château au printemps ou dans l'été 1839. Dans une lettre adressée à Lord Onslow, en date du 29 juillet 1839, il écrit : «J'ai perdu mon procès ; Chalandrat, qui m'avait été donné par mon contrat de mariage, vendu en justice, est devenu.la propriété d'un étranger. J'ai commencé, sur une propriété à moi, la construction d'une maison que j'habiterai le temps que je ne passe pas à Paris ou à Clermont » (2).
La « Maison » en question, c'est Belle-Rive.
Le site de Belle-Rive est en lui même exceptionnel. Il s'agit d'un ensemble de terres alluviales très fertiles d'une superficie de plus de 350 hectares dont la majeure partie est boisée de grands feuillus, et situé sur la rive droite de la rivière Allier. L'étude de la topographie des lieux révèle l'existence d'un plateau insubmersible, hors d'atteinte des crues de l'Allier qui sont réputées pour leur importance, comme pour leur soudaineté. C'est précisément sur ce plateau naturel que le château et les communs sont construits, à l'abri des catastrophes naturelles. Le Château de facture néoclassique, dans l'esprit XIXe, présente une modénature riche et variée sans toutefois être précieuse :




L'extérieur

Un plan rectangulaire de 32 m x 16 m structuré en 5 travées d'éales largeurs mais d'inégales longueurs a permis à l'architecte d'animer les façades par deux ailes légèrement saillantes au Nord, et un corps central saillant sur la façade Sud. Son orientation Nord/Sud avec une déclivité de 15 degrés à l'Ouest est révélatrice de la recherche du meilleur apport solaire sur les pièces à vivre du rez de jardin, et des étages :



Les matériaux retenus pour la construction ont été de la Pierre de Volvic pour les substructions et le sous sol, et une pierre calcaire pour l'élévation. Cette pierre mi-dure s'est révélée très fragile aux intempéries et sensible aux épaufrures. Quant à la couverture, il est fort probable qu'un édifice de cette qualité ait été couvert d'ardoises, (la miniature conservée à Aulteribe accréditerait cette hypothèse). C'est suite à l'incendie de 1878 qu'il a dû recevoir une couverture en terre cuite.

L'intérieur

Un soin tout particulier est mis en œuvre dans les éléments de confort qui lui donnent une « modernité » rarement égalée en 1839.

L'élévation de 3 niveaux sur sous-sol distribuait les pièces selon l'usage:

Au sous-sol, éclairées par une cour anglaise, se trouvaient les servitudes, cuisines, réserves, chaufferie et caves, lesquelles étaient accessibles par une voiturette attelée; cette disposition peu fréquente permettait l'approvisionnement du combustible pour le chauffage :

 

Celui-ci était assuré par une sorte de chaudière bâtie en brique de terre cuite dont l'évacuation des fumées se trouvait canalisée à travers de multiples chicanes métalliques. Un circuit d'air secondaire se réchauffait par ce dispositif et finalement se trouvait conduit, via des boisseaux de terre cuite suspendus au plafond du sous-sol, sur des bouches soigneusement incrustées dans les parquets des pièces de réception du rez de jardin. On peut supposer que le rendement de l'installation devait être médiocre, mais le bois ne manquait pas à Belle-Rive. Deux escaliers de service, à vis, prenant place dans deux minuscules trémies permettaient à une nombreuse domesticité de s'affairer aux tâches de la maison sans gêne pour les occupants.
Un puits, à partir duquel on puisait l'eau, était équipé d'une pompe à bras ; des canalisations en plomb permettaient de remplir une citerne installée dans les combles. Ainsi, par gravité, « l'eau courante » arrivait dans toutes les salles de toilette du château.

Le rez de jardin : un axe de symétrie Nord-Sud détermine la répartition et l'animation du plan. L'essentiel de la composition s'articule autour de la grande salle de réception qui occupe les trois travées centrales et s'ouvre, à l'Est vers la salle à manger, et à l'Ouest vers un deuxième salon qui pourrait être le salon de travail de G. Onslow. Cette pièce est éclairée au Sud par sept ouvertures dont une en plein cintre. Quatre colonnes supportant des chapiteaux corinthiens ainsi que des pilastres se sont substitués aux murs de refend


Un décor très soigné de cimaises et de grands cadres prennent place de part et d'autre d'une cheminée dont le trumeau devait s'enrichir d'un miroir. Quatre double-portes occupent les quatre coins de cette réception donnant sur la façade Sud une impression de pièces en enfilade.
Un parquet chêne posé à « point de Hongrie » révèle une disposition constructive peu courante. En effet, les augets entre lambourdes traditionnellement garnis de plâtre ou de sable sont ici remplis d'asphalte. Recherches faites, j'ai pu retrouver l'existence d'une exploitation minière de ce matériau au mines du Roy à Pont de Château, commune toute proche.
La salle à manger, à l'Est, bénéficie d'une triple exposition. Contrainte architecturale : la cheminée centrale se trouve implantée sous une fenêtre ce qui lui vaut d'avoir un conduit dévoyé et un savant mécanisme de tringles et pignons pour permettre l'ouverture et la fermeture des volets rendus par le fait inaccessibles. Par souci de commodité, l'architecte a prévu l'installation d'un monte-plats.

Le premier étage : on accède au premier étage par un escalier monumental tournant sur une demi-circonférence et qui dessert les deux niveaux supérieurs. La partie sommitale est en « cul de four »

  

Un décor en stuc de fausses coupes de pierre donne plus de solennité à ce volume. Une subtilité architecturale a permis au maître d'œuvre d'amener de la lumière du jour au couloir de circulation de ce premier niveau sans pour autant sacrifier au chauffage, par la mise en œuvre de fenêtres intérieures.
Le plan du premier étage est distribué à partir d'un couloir central. La chambre de G. Onslow occupe la travée centrale. Le lit prend place, face à trois fenêtres, sous une alcôve où domine la couleur bleue. Elle est ornée d'un élégant décor de rinceaux, de guirlandes et de fleurs :


Des portes galbées au rayon de la courbure de l'alcôve permettent de rejoindre le couloir. Les autres pièces de l'étage sont pour l'essentiel constituées de chambres de vestibules et cabinets de toilette.

Le deuxième étage : recevant quelques lucarnes de toit, il permet l'utilisation de plusieurs petites chambres dévolues à la domesticité.

La vie à belle-rive :
La correspondance de G. Onslow porte témoignage de quelques détails de la vie à Belle-Rive. Il y avait un vaste parc derrière le château avec de petites pièces d'eau, des fontaines, des plantes exotiques, de nombreux arbres fruitiers et un petit kiosque à musique, comme à Chalandrat où George et ses amis musiciens faisaient souvent de la musique de chambre en été. De nombreuses plantes vertes entouraient les lieux. George en avait planté quelques-unes de ses mains. On trouvait aussi une orangerie dont Delphine s'occupait avec amour. Un visiteur trouvait en 1849 les jardins « dessinés de façon remarquable et méticuleusement entretenus ». Quant au château, « il était meublé de la plus exquise façon » (3).
George Onslow vécut à Belle-Rive de 1840 jusqu'à sa mort en 1853. Sa femme, Delphine, résidait avec lui, mais ses trois enfants, mariés, vivaient cha­cun de leur côté. Cependant, les murs de Belle-Rive résonnaient fréquemment des voix des petits enfants venus en visite.
Un petit tableau du peintre Charles Chaplin (1825-1891) exécuté en 1847 nous montre la femme de George à Belle-Rive assise, lisant un livre. Scène d'in­térieur, ce tableau nous offre malheureusement très peu de détails quant à l'ameublement de la pièce (4). Notons cependant que quelques-uns des meubles de Belle-Rive se trouvent aujourd'hui au château d'Aulteribe, comme l'un des pianos du compositeur ainsi que de nombreux tableaux de famille.
Cet extrait du testament de G. Onslow indique qu'il léguait à sa mort le château de Belle-Rive à Delphine :
« En témoignage de mon tendre attachement pour Madame Charlotte-Delphine-Françoise de Fontanges, mon épouse, je lui donne et lègue la moitié de l'usufruit de tout ce que je posséderai à mon décès, soit en meubles, soit en immeubles, voulant que le châ­teau de Bellerive, le mobilier qui le garnit, les jardins, prairies, bois et vignes qui l'entourent, toutes les dépendances dudit château, la terre de Biat, tout le territoire des Poiriers, 12 000 toises de territoire de la Planaise, formant une zone bordée au midi par le chemin actuel du pont de Cournon et s'étendant depuis la rivière jusqu'au chemin de La Roche-Noire, à Perignat-ès-Allier, fassent partie de l'usufruit susdit sans être tenu de faire donner état des lieux ou inventaire et de donner la caution. » (5)
Le testament, remanié avant la mort de George survenue le 3 octobre 1853, ajoute simplement que Georgine, sa fille aînée née en 1810, doit hériter du château à la mort de Delphine. Cette dernière passe le reste de sa vie à Paris, retournant de temps en temps à Belle-Rive, jusqu'au lendemain de la guerre de 1870 époque à laquelle une employée en colère met le feu au château. L'étage supérieur et le toit sont détruits.
Le 6 avril 1879, Delphine s'éteint et la propriété passe au fils de Georgine, George d'Hauterive. Ce dernier vend le château à Marcel de Bernard, descen­dant d'une famille de comtes.
Dans les années 1970, l'héritier de la famille de Bernard vend à son tour le domaine à Joseph Planeix, lequel est plus intéressé par l'exploitation des sables et des graviers contenus dans ces terres alluviales que par la valeur patrimoniale du bâtiment : le château et ses communs sont voués peu à peu à la ruine et à la destruction.
On peut regretter aujourd'hui qu'un pareil dommage ait pu se produire alors même que le site était particulièrement attractif, nous privant ainsi pour toujours d'un témoignage culturel de grande et inestimable valeur.

Jean Gilbert Sannajust
Sources documentaires : DRAC Auvergne
Inventaire Général et relevés de l'auteur
Photos Jean-Paul Gallard

Cet article a étépublié la première fois en 1994
dans le Bulletin de l'Association George Onslow, n°1

Plan intérieur du château de Bellerive par l'auteur :


1. Pour connaître l'histoire de Belle-Rive de 1510 à 1811, on se reportera au Dictionnaire des fiefs de la Basse Auvergne du Comte de Remacle ainsi qu'au Bulletin historique et scientifique de l'Auvergne (t.XLII, 1941) publié par l'Académie des Sciences Belles Lettres et Arts de Clermont-Ferrand.
2. Affaire Onslow : Correspondances (1830-1859), Paris, Impr. Chaix, s.d, p. 38.
3. Cité par J.P. Gallard dans son étude documentaire sur le château de Bellerive (DRAC Auvergne).
4. Collection particulière.
5. Le texte du testament de G. Onslow a été publié par Henri Luguet dans son "Étude sur George Onslow", Revue d'Auvergne, Clermont-Ferrand, 1889-1890. 

Comments