L'apprentissage musical de George Onslow et les voyages de 1784 à 1807 à travers les sources et documents du XIXe siècle

Par Viviane Niaux


La question de l'éducation musicale et des voyages effectués hors de France par George Onslow durant les 26 premières années de sa vie est particulièrement intéressante à soulever dans le cadre d'une analyse comparative des sources et des documents du XIXe siècle. On remarque en effet que cette période de la vie du compositeur, quand elle n'a pas été tout simplement esquivée, a donné lieu à des suppositions hasardeuses ou non justifiées dans presque tous les écrits du XIXe siècle à nos jours. Une telle exégèse, encore inédite, doit permettre d'établir un état des lieux des textes tout en les comparant et en les hiérarchisant. Elle doit également nous rapprocher au plus près d'une vérité difficile à cerner et jeter la lumière sur les années obscures et mouvementées d'un jeune pianiste dont l'apprentissage fut en grande partie déterminé par les aléas de la Révolution française. Cette analyse ne portera que sur trois points précis : les voyages hors de France avant 1808, la formation théorique reçue avant l'enseignement de Reicha, les trois maîtres de piano : Hüllmandel, Dussek et Cramer.

Pour le sujet qui nous intéresse, il existe plusieurs types de documents distincts : une autobiographie de George Onslow, les correspondances (dont une partie infime seulement nous concerne), les notices publiées dans les dictionnaires biographiques ou dans les périodiques musicaux du XIXe siècle, enfin les textes édités séparément. J'éluderai la question des articles en français issus de dictionnaires biographiques généraux du XIXe siècle (Larousse, Hœffer, etc.). Tous s'inspirent de Fétis ou des grandes notices éditées vers le milieu du XIXe siècle.

Il convient de commencer par l'unique pièce autobiographique qui existe. Il s'agit d'un petit texte manuscrit de 1833, rédigé à la troisième personne par le compositeur, et conservé à la Bibliothèque nationale de France [1]. L'écriture est parfaitement identifiable et l'authenticité est confirmée par une courte note manuscrite de Joseph d'Ortigue à qui Onslow avait confié ce document. En ce qui concerne l'enseignement musical reçu durant son enfance, Onslow se contente de cette phrase laconique : « Ses études musicales ne formèrent qu'une partie accessoire de son éducation et se bornèrent d'abord à celle du piano; il s'honore de compter au nombre de ses maîtres Dussek et Cramer ». Onslow n'évoque pas Hüllmandel que l'on considère généralement comme son troisième maître et il ne précise malheureusement ni l'époque, ni l'endroit où ces différents enseignements ont pu avoir lieu. De même, il ne parle d'aucun voyage de jeunesse.

C'est Choron [2] qui rédige, en 1811, la notice probablement la plus ancienne sur Onslow. L'auteur reste assez vague en indiquant simplement qu'Onslow « prit successivement des leçons de MM. Dussek, Hüllmandel et Cramer ». A l'époque de la rédaction de sa notice, Choron ignore visiblement que c'est Reicha qui a formé Onslow à l'écriture puisqu'il précise que ce dernier a pris ses leçons de composition auprès de Cramer à Londres.

Fétis [3] dont la notice sur Onslow est l'une des plus complètes dans la dernière édition de sa Biographie universelle des musiciens nous dit que le compositeur, « pendant un assez long séjour qu'il fit à Londres dans sa jeunesse reçut les leçons d'Hüllmandel pour le piano; plus tard, il devint l'élève de Dussek, et après que celui-ci eut quitté l'Angleterre, Onslow passa sous la direction de Cramer. » Si nous reconnaissons à Fétis le mérite d'avoir effectué au xixe siècle un travail ambitieux et le plus souvent sans équivalent, nous devons également tenir compte de son éventuel manque de précision. Sans connaître le degré d'intimité qui existait entre les deux hommes, nous savons cependant qu'Onslow et Fétis se connaissaient pour avoir échangé quelques correspondances. Par ailleurs, Fétis étant souvent le seul à proposer des informations sur des musiciens ou sur des événements particuliers de son époque, nous sommes donc souvent obligés de le croire sur parole. Dans ce cas précis, nous ne le croirons pas totalement car d'autres sources de première main permettent d'affiner, voire de corriger les éléments qu'il propose. J'y viendrai plus loin.

A son tour, Joseph d'Ortigue rédige en 1833 la relation d'une visite à Onslow dans le cadre d'un article destiné à la Revue de Paris [4]. Dans un récit animé, d'Ortigue se complaît à restituer d'une part les conversations qu'il a tenues avec le compositeur et d'autre part à décrire la vie de famille qu'il découvre au château de Chalendrat. La partie purement biographique se résume à la petite note citée plus haut et demandée par d'Ortigue à son hôte [5].

Hyppolite de Murat dont la notice fut rédigée juste après la mort du compositeur est une source fiable dans la mesure où celui-ci fut l'un de ses amis les plus proches [6]. Malheureusement, il ne donne aucune information concernant les voyages de jeunesse du compositeur, pas plus qu'il n'aborde la question des maîtres de piano. En revanche, il se montre plus disert sur le chapitre de la composition car ce fut lui qui en enseigna les premiers rudiments à Onslow : « J'étais son ami d'enfance et je me garderais de dire que j'ai été son premier maître de composition musicale, si lui-même ne s'était plu à le proclamer en toute occasion. Je dirai donc seulement que je lui en ai enseigné les premiers éléments, et que je lui ai donné ainsi les moyens d'entrer dans les profondeurs de l'art… Il me pressa de lui apprendre ce que je savais d'une science qui m'avait beaucoup occupé dans ma première jeunesse, et à laquelle j'avais travaillé sous les auspices d'un amateur de la plus haute distinction, et ensuite de Catel, qui, comme on sait, était un grand maître. Onslow avec sa haute intelligence et sa puissante organisation fut promptement initié aux mystères de l'harmonie et aux règles de la composition ».

Le compositeur, pour sa part, confirme ce rôle d'initiateur mais précise dans son autobiographie, « qu'à défaut de professeur, il se sert d'un ouvrage élémentaire d'harmonie ». Malheureusement, notre compositeur omet d'en donner le titre. Cet ouvrage lui fut prêté par Murat, nous affirme à son tour Stœpel [7] qui écrit : « un de ses amis en musique l'y excita [à la composition], en lui prêtant une Théorie de l'harmonie. Dans ce livre, Onslow apprit la manière de former des accords ». Aux vues de ces informations, j'avance en toute logique l'hypothèse suivante : Murat aurait sans doute prêté à Onslow le Traité d'harmonie de Catel [8]. Parallèlement, Baudime Jam émet dans son livre une intuition personnelle qu'il présente comme un fait avéré [9]. D'après lui, Murat aurait prêté à Onslow la Théorie d'accompagnement et de composition de Rodolphe. Pour valider cette affirmation gratuite, il la fait suivre directement d'un fragment tronqué du texte de Stœpel : « Dans ce livre, Onslow apprit la manière de former des accords » et détourne ainsi le sens de ce que Stoepel a réellement écrit (voir ci-dessus). Quant au reste, on constate que Stoepel se montre aussi vague que les autres biographes sur le chapitre des maîtres de piano qu'il se contente de citer. Quant à la question des voyages, il est prudent, évoquant simplement deux années passées en Allemagne. La singularité et l'intérêt de sa notice tiennent à son parti pris de définir et d'expliquer la manière de composer d'Onslow.

Confrère de George Onslow à l'Institut et secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts, Halévy nous gratifie d'une notice intéressante, comprenant quelques informations inédites et riche d'envolées lyriques [10]. Pour le sujet qui nous préoccupe, il se montre aussi flou que ses pairs : George Onslow, nous dit-il, fut « envoyé à Londres pour y faire son éducation et fut mis sur-le-champ entre les mains de Hüllmandel et de Dussek […] Pour compléter un talent d'exécution déjà remarquable, il se mit sous la direction […] de Cramer ». Ici encore, nous n'en saurons pas plus.

Face à ces témoignages lacunaires ou contradictoires, la tentation est grande de résumer cette période en trois lignes et de ne pas chercher au-delà des maigres informations léguées par nos prédécesseurs. Nous allons voir qu'un travail d'enquête minutieux ainsi que la reconstitution des emplois du temps de chacun permet de se faire une idée beaucoup plus précise que ne le laissent penser ces textes.

Mais auparavant il convient d'aborder la question d'un séjour qu'Onslow aurait fait en Autriche, durant ses jeunes années, séjour essentiellement mentionné dans la littérature germanique. Dans mon ouvrage, je n'ai pas évoqué cette question ayant eu confirmation au fil de mes recherches que cette donnée biographique était bel et bien erronée. Une des premières mentions que j'ai pu trouver chez un auteur concernant un tel voyage date de 1835. Gustav Schilling [11] nous dit en effet qu'Onslow, poussé par le désir impérieux d'étudier la composition, quitte sa famille à l'âge de 18 ans et, au prix de grands sacrifices, se rend à Vienne pour se jeter « de toute son âme dans les bras de Beethoven » avec qui il travaille deux années. Cette information, non justifiée, ne semble exister dans aucun texte français antérieur ou contemporain de Schilling et elle laisse le musicologue pour le moins perplexe. Comment Onslow aurait-il pu étudier à Vienne avec Beethoven et passer par la suite cet enseignement sous silence ? Comment les biographes français, contemporains et futurs, auraient-ils pu omettre une information aussi significative? Parmi les auteurs allemands, un seul semble préoccupé par la vérité historique et se donne pour mission de la restaurer. Dans une étude consacrée à Onslow et parue dans le périodique Monatsschrift für Theater und Musik, Auguste Gathy [12] se montre formel en affirmant que le compositeur ne s'est jamais rendu à Vienne. Il précise avoir vérifié tout particulièrement ce point et avoir bénéficié de sources fiables (les témoignages d'amis du compositeur ainsi que ceux de sa veuve qui lui a écrit pour démentir la question de ce séjour et de cette rencontre avec Beethoven). Enfin, pour donner du poids à son argumentation, Gathy va jusqu'à demander à Fétis de confirmer la véracité de son propos et reçoit, en provenance de Bruxelles, la réponse suivante: « M.Onslow n'est jamais allé à Vienne, n'a pas connu Beethoven, et n'a jamais eu d'autre maître de composition que Reicha. Jamais il n'apprit régulièrement l'harmonie ni le contre-point ; c'était sur ses propres ouvrages que Reicha lui donnait des leçons, en corrigeant ses fautes dans la marche des parties. […] ». Gathy meurt en 1858, c'est-à-dire trois ans après la rédaction de son article. Il laisse par ailleurs une œuvre importante : le Musikalisches Conversations Lexicon [13] qui nous réserve quelques surprises à propos de l'article « Onslow ». Le seul exemplaire de cet ouvrage que j'ai pu consulter à la BnF date de 1874 : il s'agit d'une troisième édition dirigée par Reissmann, 16 ans après la mort de Gathy. Entre autres erreurs, on peut y lire qu'Onslow se rendit à Vienne pour y recevoir l'enseignement de Beethoven! J'en conclus, faute d'avoir toutes les éditions en main, que Gathy publia dans son édition de 1835 une notice « Onslow » erronée et similaire à celle de Schilling. Les corrections apportées dans son article paru dans le Monatsschrift für Theater und Musik passèrent inaperçues de Reissmann pour l'édition de 1874. Publiée sans doute pour la première fois par Schilling et Gathy, cette histoire de séjour viennois circule depuis chez les auteurs qui se la transmettent d'un siècle à l'autre. C'est ainsi que Mendel [14], par exemple, édite à la fin du xixe siècle un article important sur Onslow dans lequel il réaffirme la venue du compositeur à Vienne et que Boris Schwarz, dont la qualité et l'abondance des travaux sur la musique française ne sont certainement pas à mettre en cause en cette occasion, transmet à son tour l'information dans l'article «Onslow» de la M.G.G. [15]. Passant d'un pays à l'autre, l'erreur apparaîtra de manière ponctuelle [16] dans quelques écrits consécutifs et ce jusqu'à 2003 [17].

Forts de nos certitudes et de nos doutes, il reste à définir quel fut réellement l'enseignement reçu par Onslow et les lieux où cet enseignement fut prodigué. Pour en revenir à la question du (ou des) séjour(s) à Londres, on voit qu'elle est récurrente mais qu'elle reste très vague quant à ses dates réelles.

Si Fétis et ses successeurs disent juste en affirmant qu'Onslow a travaillé en tout premier lieu à Londres avec Hüllmandel, cet enseignement n'a pu avoir lieu qu'entre 1790 et 1792. George est alors âgé de 6 à 8 ans. C'est l'âge où il pourrait avoir commencé l'étude de son instrument et avoir été effectivement envoyé pour la première fois en Angleterre chez son oncle Thomas Onslow. De son côté, Hüllmandel vient lui-même d'arriver à Londres, chassé par la Révolution Française. Mais cet enseignement, s'il a bien eu lieu, reste totalement hypothétique tant que nous n'aurons pas trouvé de sources d'archives l'attestant.

La période révolutionnaire (1789-1797) durant laquelle le père du compositeur s'implique en Auvergne en tant que contre-révolutionnaire, nous permet d'avoir des informations relativement précises sur les mouvements liés aux activités politiques de la famille Onslow. Nous savons, grâce à une lettre d'Edward Onslow, que son fils réside en France de façon quasiment certaine entre 1792 et 1797. Ce n'est qu'au tout début de l'année 1798 que George suit son père exilé à Hambourg. Durant ce séjour (1798-1799), il rencontre Dussek qui s'est expatrié d'Angleterre pour d'autres raisons et étudie le piano avec lui. Cet enseignement est confirmé par une lettre d'Onslow lui-même. Il faut donc admettre que Fétis et les autres biographes ont tort lorsqu'ils affirment que le compositeur a étudié le piano en Angleterre avec Dussek.

Enfin, il n'existe à ma connaissance aucun écrit précisant avec exactitude les dates durant lesquelles Onslow a étudié à Londres avec Cramer mais nous savons que ce dernier s'est installé durablement en Angleterre à partir de 1800. Sachant qu'Onslow vient tout juste à cette même date de revenir en France après ses deux années d'exil à Hambourg, il est difficile d'imaginer que ses parents, et surtout sa mère, le réexpédient illico en Angleterre pour un séjour pianistique. Par ailleurs, nous savons qu'il est en France en 1801 puisqu'il découvre l'opéra Stratonice de Méhul à Paris. Nous pouvons donc hasarder que cet enseignement auprès de Cramer à Londres a eu lieu entre les années 1802 et 1805. Reste encore à évoquer la possibilité d'une rencontre avec Hüllmandel durant cette même période (?) En tout état de cause, le fait qu'Onslow lui-même taise le nom d'Hüllmandel dans son autobiographie s'explique soit parce qu'il n'a en réalité jamais travaillé avec lui, soit par le fait qu'à l'époque de la rédaction de ce texte (1833), Hüllmandel est un musicien dépassé, voire oublié.

Face à la multiplicité des sources et documents contenant pour la plupart leurs propres contradictions internes, cette petite synthèse n'a pas pour prétention de donner des réponses définitives aux questions que l'on se pose sur l'enfance musicale du compositeur. Son but est au contraire d'ouvrir la discussion tant auprès des spécialistes de Dussek, Cramer et Hüllmandel que des chercheurs qui s'intéressent tout particulièrement à cette période musicale transitoire et peu connue de la musique française. Reste à aborder la question de l'influence musicale que ces trois maîtres ont exercée sur leur disciple au travers de son écriture pour le piano. C'est un autre débat qui fera, nous l'espérons, l'objet de publications ultérieures.


[1] F-Pn/ Mus l.a. Onslow, n°26
[2] Alexandre-Etienne Choron et François-Joseph Fayolle, Dictionnaire historique des musiciens…, Paris, 1811.
[3] François-Joseph Fétis, Biographie universelle des musiciens, Paris: Firmin Didot, 1860-1881.
[4] Joseph d'Ortigue, «Biographie musicale, George Onslow», Revue de Paris, 1re série, LVI, Novembre 1833, p.148-163.
[5] Cf. note 1
[6] Hyppolite de Murat, Notice sur George Onslow, Clermont-Ferrand: Impr. Thibaud-Landriot, 1853.
[7] François Stoepel, «George Onslow: esquisse biographique», Gazette musicale de Paris, 1834, 11/5, No.19, p.149-153.
[8] Viviane Niaux, George Onslow: Gentleman Compositeur, Clermont-Ferrand: Presses universitaires Blaise-Pascal, 2003, p.49.
[9] Baudime Jam, George Onslow, Clermont-Ferrand, Association du Mélophile, 2003, p.64.
[10] Jacques Fromental Halevy, «Notice historique sur la vie et les travaux de George Onslow», Revue et Gazette Musicale de Paris, 1855, 7/10, p.307-312.
[11] Gustav Schilling, Enzyclopädie der gesamten musikalischen Wissenschaften oder Universal-Lexicon der Tonkunst, Stuttgart: F.H. Kohler, 1835-1837, p.218.
[12] Auguste Gathy, «Biographische. George Onslow, eine Skizze», Monatsschrift für Theater und Musik, I, Wien, 1855.
[13] Auguste Gathy, Musikalisches Conversations-Lexikon. Encyclopädie der gesammten Musik-Wissenschaft (1re éd. 1835; 2de éd. 1840; 3me éd. dir. par Reissmann 1874)
[14] Hermann Mendel, Musikalisches Conversations-Lexicon: eine Enzyclopädie der gesamten musikalischen Wissenschaften, Berlin: L.Heiman; J.Schubert, 1870-1879.
[15] Boris Schwarz, «Onslow», Die Musik in Geschichte und Gegenwart, Kassel: Bärenreiter, 1961.
[16] Voir par exemple l'article «Onslow» du Dictionnaire de la conversation et de la lecture..., Paris : Firmin Didot, 1872.
[17] Baudime Jam, op.cité, p.62.

Extrait du Bulletin de l'Association George Onslow, n°4, 2004, p. 5-11