La dépression est-elle universelle ? - Catherine Lutz

Les Empêcheurs de penser en rond, 2004 

Par Olivier Douville

Ce livre est la traduction d’un livre écrit il y a une vingtaine d’année par C. Lutz,  qui enseigne l’anthropologie à la Brown University, et est  paru sous le titre « La dépression et la traduction de nos émotions ». Il est ici préfacé par Viviane Desprets. Son propos clairement exposé s’inscrit dans la mouvance contemporaine d’une ethnopsychologie des émotions. Il reconduit une polémique selon laquelle nos propres théories seraient trop infiltrées de préjugés ethnocentristes mal débusqués pour qu’elles nous permettent d’entendre quoi que ce soit au jeu des émotions propres aux sphères non-occidentales. Notre maladresse et notre ignorance serait telle que nous ne voudrions rien savoir (ce qui est pire qu’ignorer) des  ressources que  fourniraient ces autres conceptions de la vie émotionnelle pour relativiser les dogmes et les dispositifs de nos psychologies.

On connaît cette thèse du constructivisme qui fit le bonheur et la limite des néo-ethnopsychiatres hexagonaux et qui est ici poussée à l’extrême. Elle possède la vertu de nous rendre attentif aux codes par lesquels il est loisible, ou même légitime, de montrer publiquement ses émotions. Il n’empêche que ce bénéfice est maigre. Le code considéré (qui favorise ou réprime l’expression de la colère ou des pleurs, etc.)  est toutefois loin de pouvoir informer le sujet du bien-fondé de ce qu’il éprouve. Le sujet s’exprime dans un dialecte expressif et corporel de l’émotion mais est-il toujours une première personne non divisée par ce qu’elle ressent, éprouve et communique ?  Aussi le clinicien qui réfèrerait toute manifestation ou non-manifestation d’émotion chez tel ou tel à la supposée origine culturelle se fermerait hermétiquement à la saisie de la variation singulière. Car les émotions ne sont jamais le fait brut, élémentaire, cette variation de l’humeur qui, spécifiée en un style, révèlerait d’un peuple son âme. L’émotion s’inscrit toujours dans un rapport social et qui peut être un rapport de force. En ce sens l’impassibilité du « mikado » soulignée par Frazer (Le rameau d’or)et reprise par Freud (Totem et tabou), ne nous renseigne en rien sur la vie affective au Japon du XVI° siècle, mais nous informe bien des rapports de force et de pouvoir politiques qui, à cette époque, font du corps du mikado un signifiant vivant, soit le lieu de la souveraineté la plus impérieuse.

Allons plus loin et soulignons que, de bout en bout, ce livre repose sur une erreur épistémologique considérable.

En effet si on se trouve en accord avec cette idée (presque un truisme) que l’émotion est sociale, ce ne peut être en raison des arguments avancés par l’auteur. L’émotion n’est pas seulement une expression soumise à des idéaux sociaux. Elle est le signe que nous affections autrui et que par autrui nous sommes affectés ; et c’est en cela qu’elle est opaque, elle est le signe d’un élément refoulé dans le lien à autrui. Toute émotion est donc intimement sociale en ce qu’elle renvoie à la relation du sujet à l’autre et aux identifications corrélatives, lesquelles ne peuvent se laisser définir comme des gammes de conduites par le biais d’une démarche d’ethnologie comparative. Le sujet ne se constitue pas uniquement dans le discours ambiant, une ethnopsychanalyse digne de ce nom si elle tenait à se donner les moyens de sa consistance théorique devrait différencier la question de l’Umwelt de celle du champ de l’Autre où le sujet va se constituer et qui n’est pas une donnée identique chez tous les membres d’une supposée même culture.

En ce sens ce livre ne se donne aucunement les moyens de combattre ce qu’il fait mine de terrasser : soit la définition « narcissique » de la dépression occidentale comme état intime, « asocial ». Ontologisant cultures et contextes sociaux, l’auteur finit par enfermer des groupes considérés dans le huis-clos obscur de leur vie émotionnelle « intime ». Ce que je veux dire est que l’opacité ou le côté pauvrement parlable de l’émotion est un fait de structure et non le signe d’un couac au sein la communication inter-culturelle entre un occidental et un supposé « non-occidental ».

De plus, ce n’est pas seulement l’émotion comme affect lié à des rapports à l’autre refoulés, mais aussi l’émotion comme franchissement, comme adresse à une altérité à venir, comme appel à un accueil nouveau et à une interprétation nouvelle qui est logiquement exclue du champ notionnel de l’auteur.

Ce qui rend ce livre nostalgique et passéiste stérile pour le clinicien, comme il l’est sans doute pour l’anthropologue des mondes contemporains, mais pour d’autres raisons.

Olivier Douville