Jean-Jacques Moscovitz, Lettre d’un psychanalyste à Steven Spielberg - Papier Sensible Editions, 2013

Par Olivier Douville

Qui porte de l’intérêt à cette nébuleuse qu’est la psychanalyse appliquée aux arts ne manquera pas d’être étonné du peu de fréquentations que les curiosités malignes des psychanalystes ont entretenues avec ces deux arts majeurs du siècle juste passé que sont le jazz et le cinéma. Le curieux retiendra un extrait d’une lettre de Freud à sa famille, postée d’Italie en 1907 et qui ne traduit pas un goût très prononcé du psychanalyste pour le 7° art. Je cite : « Sur la piazza Colomba … est tendu un écran sur le toit d'une maison ; la " Société Italiana dia Fotoreclami "  y projette des vues . Ce sont, en fait des réclames, mais, pour séduire le public, on intercale toujours entre deux annonces des vues de paysage, de nègres de Congo, d'ascensions de glaciers, etc. Comme tout cela ne suffirait pas à éviter l'ennui, on projette des courts-métrages cinématographiques grâce auxquels les grands enfants, y compris votre père, supportent patiemment les réclames et les photos monotones. .Lorsque je fais demi-tour pour m'en aller, une certaine tension dans la foule me met en  éveil et me fait à nouveau regarder l'écran : en effet, une nouvelle séance à commencé et je demeure encore pour la voir. Je demeure sous le charme jusqu'à neuf heures ; je ressens alors une trop grande solitude au milieu de la cohue et je rentre  à l'hôtel pour vous écrire ...". Il y eut tout de même le très expressif film de  G. W. Pabst qui dirige W. Krauss (acteur du Cabinet du Dr. Caligari) dans Geheimnisse einer Seele (Les mystères d’une âme), en collaboration avec K. Abraham et H. Sachs, les enthousiasmes de ses deux élèves énervèrent Freud à plus d’une reprise, ainsi il écrit en 1926 à K. Abraham : « Le fameux projet ne me plaît pas. .. Ma principale objection reste qu'il ne me paraît pas possible de faire de nos abstractions une présentation plastique, qui se respecte tant soit peu. Nous n'allons tout de même pas donner notre accord à quelque chose d'insipide. M. Goldwyn était suffisamment intelligent au moins, pour s'en tenir à l'aspect de notre objet qui supporte très bien une présentation plastique, à savoir l'amour. »

Nombre de cinéastes n’ont pas pour autant boudé la psychanalyse. Huston a même tourné une assez honnête biographie de Freud, en ayant sollicité Sartre pour le scénario. Le philosophe lui ayant proposé un pavé de près de 900 pages, la collaboration après quelques séances de travail marquées par une profonde et réciproque incompréhension, s’interrompit au plus vite. Je n’irai guère m’attarder sur une forme de freudisme hollywoodien responsable du canevas  de nombreux scénarii pour lesquels un trauma sexuel, nécessairement sexuel, exhumé des amnésies de l’enfance meurtrie, donne, in fine,  la clef des actes des héros. Cette simplification ne peut être déplorée si elle assure au film son efficacité et son charme et nul n’irait blâmer le Hitchcok de Marnie d’être un freudien besogneux. En France, plus qu’aux Etats-Unis, nous aimons la psychologie familiale et bourgeoise, et, le plus souvent, quand les psychanalystes se mêlent de vouloir scénariser, ils confectionnent un prêt-à-porter psychologique assez indigeste (ce qui reste vrai de la dite Nouvelle Vague)  qui, par exemple,  a allourdi certaines des productions de Doillon ou de Chabrol. La sobriété d’un Resnais, presque lacanien dans son Smoking/ no Smoking, d’un Melville ou d’un Bresson restent des exceptions remarquables. Bref les amours de la psychanalyse et du cinéma ont rarement été fécondes. Et  si le parfum de psychanalyse du cinéma n’a rien donné de bien probant, « le parfum de cinéma de la psychanalyse » tel que l’écrit Jean-Jacques Moscovitz,  à la page 67 de son livre, n’a pas été  également vaporisé sur le monde psychanalytique, loin s’en faut.

Aussi lorsque je vis que ce psychanalyste très actif sur la scène psychanalytique, y allait de sa Lettre à Steven Spielberg, ressentis-je une légère appréhension. Elle fut vite dissipée, et au moins pour deux raisons. La première est que l’auteur est un cinéphile. Son amour du cinéma ruisselle à chaque chapitre. Ce qui crée une complicité exigeante avec le lecteur. Si vous ne souffrez pas le cinéma, inutile de lire ce livre, mais faut-il imaginer un lecteur de Psychologie Clinique qui n’aime pas aller au cinéma ? J’en frémirais. La seconde de ces raisons, qui découle de la première, est que l’auteur, loin de se situer en surplomb par rapport aux films commentés, met psychanalyse et cinéma sur le même pied, ou les assigne au même défi :celui d’inventer les mythes de notre modernité,  capables de tisser l’intime et le collectif.

Autant que la thématique du cinéma de Spielberg c’est alors la temporalité même du cinéma de Spielberg, son drame interne qui retient toute l’attention du psychanalyste. Il voit en Spielberg, un auteur, fidèle, comme tout auteur à quelques obsessions de base.  Un cinéaste tout happé par l’urgence d’humaniser le futur. Tout entier questionné par les montages entre corps et objet. Un cinéaste concerné au plus haut point par ce qu’est la trace, le montage de trace, le risque de disparition de trace. Un passionné de l’archive. Projet somme toute esthétique mais non dénué de cette lucidité vis-à-vis du politique déjà présente chez Plutarque énonçant « qu’il est politique d’ôter à la haine son éternité ».

L’idée centrale de ce livre, qui est souvent  exprimée  comme un leitmotiv avec ses ajouts, ses emphases, ses variations est que l’art moderne est celui qui – visuel- est convoqué dans notre civilisation et notre culture pour réintroduire la dimension temporelle  du corps, de son volume et de son orientation, afin de le réparer de son entame. Une entame qui est non seulement mythique et de structure , mais historique et actuelle. Il s’agit alors de celle causée, depuis la Shoah,  par le meurtre en masse qui réduit le corps à une abstraction réelle.

L’effectuation de cette massification de la mort implique une désolation subjective singulière et collective qui s’en suit. Mais elle ordonne aussi un meurtre de la pensée et de la parole, un règne de la non-pensée et de la parole aphasique, un vertige atone, un meurtre de la mort. Un effacement de la trace sans que subsiste la moindre trace de cet effacement. La mort en masse est une massification de la face muette, ininscrite, illisible de la mort sans relance vers la vie. Une massification produisant du mort, mort sans témoin car sans hébergement psychique.  Qui est un peu au courant de l’histoire de la psychanalyse en France a entendu les thèses de Moscovitz, ou mieux les a lues - pas tant l’histoire qui s’enseigne à l’Université il est vrai, mais l’Université doit savoir qu’elle ne peut à elle seule enseigner la psychanalyse. L’idée d’un nouveau rapport de l’espèce parlante à l’inconscient comme une donnée actuelle liée à la Shoah et aux stratégies politiques de la massification de la haine et de la mort est certainement un apport essentiel à nos doxas. De sorte que, revenant à ce livre, on pourrait se demander si sous l’hommage ne couve pas, de là de ça , le début d’une pétition de principe, selon laquelle l’auteur considérerait d’autant le cinéaste qu’il le crédite de filmer les thèses de Jean-Jacques Moscovitz ! Trève d’ironie, et si, tout simplement, il s’agissait ici d’une rencontre entre une cohérence de pensée, d’une part, tout à fait engagée, et quelques idées fixes, reprises de film et film par un cinéaste plus profond et plus complexe qu’on aime à le dire ici en France ?

C’est aussi là que le cinéphile-psychanalyste ou le que psychanalyste-cinéphile peut créditer Spielberg d’être un des cinéastes les plus au fait de la nécessité de la position du témoin, c’est-à-dire de la posture éthique de celui qui résiste à la néantisation de la présence et de la mémoire du corps parlant par le pulsionnel, le politique, le technologique. Le témoin…mais c’est bien autre chose qu’un auteur ou un acteur du mythe ;  c’est celui qui fait encore tenir les lois de la parole, afin peut-être que de nouvelles mythologies de l’alliance, de la filiation et de la transmission puissent refleurir. Et en ce sens le commentaire sur le film le plus contestable et peut-être le plus emblématique de Spielberg, La liste de Schindler,  commentaire d’une vraie franchise et porteurs de critiques ouvertes au dialogue, pose bien les impasses qu’il y a à rendre spectaculaire cette mort de masse. Quelle est alors la posture du spectateur ? passivé ? que vaut l’image ? un flux d’images parmi d’autres ? qu’est-ce qui la fait tenir comme trace ? qu’est-ce alors qui nous affecte.

Cette série de questions témoigne de ma façon de me familiariser avec le livre de Jean-Jacques Moscovitz, j’aimerais toutefois qu’elle évoque une possibilité de dialogue entre, nous, psychanalystes et les cinéastes d’aujourd’hui qui sont des auteurs.  Leur expérience  esthétique nous concerne pour autant que nous sommes confrontés au Malaise dans notre civilisation.

Très loin des vanités tautologiques des psychanalyses appliquées,  ce livre donne aussi à penser sur les temps qui sont les nôtres et la façon qui est la nôtre d’aménager  un futur viable aux générations à venir. Et puis, il donne  envie d’aller au cinéma.

Olivier Douville