Think of me Little Daddy
Wilbur Sweatman (1882-1961)


Par Olivier Douville

Ce clarinettiste et saxophoniste virtuose fut aussi un chef d’orchestre très actif sur la scène des débuts du jazz new yorkais. Assez mal situé par les historiens du jazz, il n’en fut pas moins parmi les premiers musiciens noirs à acquérir une réelle notoriété dans tous les U.S.A., en raison de sa présence constante dans les shows itinérants, et aussi par ses enregistrements qui, pour les premiers datent de 1904 (un cylindre perdu contenant une version du « Maple Leaf Rag » de Scott Joplin).

Les cires se succèdent à un rythme serré dès 1916, année où il joue avec dans un orchestre composé de musiciens noirs et blancs, ce qui fait de ces 78 tours vénérables les premiers témoignages sonore d’un orchestre «mixte» (il faudra ensuite attendre plus d’une décennie pour que paraissent les faces «Williams-Oliver-Lang» et «Armstrong-Teagarden-Marshal »).

Perry Bradford, impressionné par ce tour de force, le commente ainsi : « He strated to recording for Emerson in 1915 (sic)… when the prejudices and discriminations where so thinck you couldn’t cut them with a butcher’s knife » (il commença à enregistrer pour Emerson en 1915… lorsque les préjugés de couleur et les discriminations étaient si fortes qu’on ne pouvait pas les couper fut-ce à l’aide d’un couteau de boucher ».

On dit aussi de Sweatman qu’il n’a jamais joué sur scène en se surgrimant en « noir », lui l’afro-américain clair de peau, alors que le grand acteur Bert Williams, tout aussi afro-américain que Wilbur Weatman, apposait, à la demande des organisateurs de spectacle, de larges couches de cirage ou de produits noricissants sur son teint lorsqu’il se produisait.

Wilbur Sweatman a également contribué à mettre le « pied à l’étrier » à de nouveaux talents, dont ceux de Sonny Greer, Otto Hardwick et Duke Ellington, et il a su tout autant embaucher des pointures de la génération musicale antérieure dont Freddie Keppard et Sidney Bechet lesquels n'étaient pas encore reconnus à leur juste valeur

Son jeu de clarinette peut, de nos jours, sembler démodé, lassant ou par trop excentrique.

Sweatman aimait à souffler simultanément dans deux ou trois clarinettes et saxophone. Ce « truc » qui n’appartenait qu’à lui fut repris, bien plus tard, par Rashaan Roland Kirk aux saxophones ou, aux trompettes, par Clark Terry. Il serait cependant injuste de réduire l’instrumentiste à un spécialiste de certaines coccaseries qu’il a, il est vrai, très et trop enregistrées. Une certaine ductilité, un sens de la mise en place, une énergie aussi sont des vertus dont il ne fut pas avare. En témoigne cet enregistrement, un de ses plus réussis, où il joue de courtes phrases avec un son très agréable et une vraie autorité. On conçoit en l’écoutant sous son meilleur jour, comme c’est le cas ici, pourquoi un musicien aussi doué et expérimenté que l’est Garvin Bushell, cite Wilbur Sweatman comme une influence déterminante : « Sweatman was my idol. I just listened to him talk and looked at him like he was a God ».

Il convient, pour se faire une juste idée de ce qu'était le jazz naissant, de redécouvrir cet artiste, bon musicien et grande figure de la culture afro-américaine.

Olivier Douville