The Gulf Coast Blues
Esther Bigeou 

Par Olivier Douville 

Esther Bigeou (1895-1936) - The Gulf Coast Blues - 78t - New York, 1923-03-20, OKEH

Orchestre : Esther Bigeou (vocal) ; Clarence Williams (piano)

La chanteuse Esther Bigeou, cousine du batteur néo-orléanais, Paul Barbarin, a vu le jour à la Nouvelle Orléans dans une des familles à la culture et à la pratique musicale des plus accomplies. Paul Barbarin est l'oncle de Danny Barker et a été, un moment, beau-frère de Jimmie Noone.

Le style vocal d'Esther est léger, souple, peu enraciné dans le blues. Il s’y réalise une fusion originale entre une certaine musicalité créole (souplesse et parfum des inflexions) et un art de la scène typiquement new yorkais, ce qui peut la rendre proche de la grande Monette Moore ou de l'élgante spirituelle Viola Mc Coy.

Elle débute professionnellement en 1917 dans une tournée des « Broadway Rastus » à New York, et est remarquée par le firme d’enregistrement OKEH, en 1921. Elle est de toutes les tournées d’un troupe composée de musiciens noirs, le T.O.B.A. : "Theatrical Organization and Benevolent Association" – que les artistes appelaient "Tough On Black Asses", littéralement « dur pour les culs noirs ». L’année suivante, elle triomphe sur les planches du Booker T. Washington theater à Saint Louis (du nom d’un des plus célèbres émancipateur du peuple noir des U.S.A, partisan d'une assimilation et auteur de la phrase souvent citée : « Vous ne pouvez maintenir quelqu'un à terre sans y rester avec lui. »).

Les articles crépitant de louanges s’accumulent, le « Pittsburg Courier » vante les concerts qu’organisent les impressarii Goldman et Wolfe qui mettent en place les cricuits T.O.B.A., et fait la part belle à la chanteuse et à son sourire à « un million de dollars ». La formule sera aussi employée par la firme OKEH, dans son catalogue pour attirer l’attention du client sur les 18 titres qu’elle a enregistrés, la plupart du temps soutenue par le piano de Clarence Williams, et qui représentent avec sa prestation dans l’orchestre d’Armand J. Piron son œuvre intégrale.

Elle quitte l’organisation T.O.B.A. et, revenant à la Nouvelle Orléans, s’y retire et met fin à sa carrière musicale. Epuisée par ses tournées incessantes, elle est menacée par une pauvreté grandissante en raison de la dépression de 1929. Elle est vite, trop vite, oubliée, et sa mort, en 1936, passe inaperçue.

Jolie comme un cœur, souriante comme tout, sachant s’habiller comme pas une et mettre en valeur sa lumineuse frimousse sous les chapeaux les plus invraisemblables, la douce et séduisante Esther doit être redécouverte et elle mérite de ne plus être réduite au slogan qui la fige, et dissimule trop lourdement la durêté de l'existence d'une artiste de couleur, voyageant de salles en salles, aux U.S.A, tout le long des années vingt.

On gagne à entendre ses 78t - réédités par Document Records. . Si le jeu de l’orchestre de Piron lui va comme un gant, ce que fait Clarence Williams est de qualité aussi ; il se montre, aux côtés de la chanteuse, moins stéréotypé qu’avec bien d’autres (y compris qu’avec Bessie Smith). Quant à Esther, elle séduit toujours avec finesse et une petite pointe d’ironie mélancolique qui émeut. Le répertoire de ces quelques faces, tout ce qui nous reste de cette charmante artiste, est riche de tous les thèmes de blues urbains en vogue dans les années 20 : "Memphis Blues", "Saint louis Blues", "Beale Street Mama", "Stingaree Blues", "Nervous Blues" et "Gulf Coast Blues", composé par Clarence Williams, un des premiers succès de Bessie Smith et dont les paroles contiennent tous les blues qu'occasionnent les chagrin d'amour :

"I've been blue all day,

My man's gone away,

He done left his mama cold,

For another gal, I'm told.

I tried to treat him kind,

I thought he would be mine,

That man I hate to lose,

That's why mama's got the blues."

Cette version suit de peu celle enregistrée par Bessie Smith. C'était un procédé courant, à l'époque, de faire enregistrer un thème à succès par des artistes différents, membres d'une même "écurie discographique" dans l'idée que le succès de la première vente d'une interprétation d'un thème inciterait les acheteurs à se procurer d'autres versions de ce même thème, enregistrées par d'autres artistes. Cela explique une homogénéité des répertoires chez Bessie Smith, Clara Smith, Rosa Henderson, Ida Cox et … notre chère Esther.

Il n'est pas impossible que la douce et pimpante Esther Bigeou, une des très rares artistes créoles de la tournée T.O.B.A., ait contribué à faire connaître un peu de cette grâce créole dans des régions qui n'en avait pas encore pris le goût et la mesure. Elle a sans doute joué un rôle, mineur mais réel, dans la rencontre des styles des jazz de son époque.

Olivier Douville


West Indies Blues - Composed by Edgar Dowell, Clarence Williams & Spencer Williams - Esther Bigeou : Vocals

Piron's New Orleans Orchestra: Armand J. Piron:Director - Peter Bocage:Trumpet - John Lindsay:Trombone - Lorenzo Tio, Jr.:Clarinet & Tenor Sax - Louis Warnecke:Alto Sax - Steve Lewis:Piano - Charles Bocage:Banjo - Bob Ysaguirre:Brass Bass - Louis Cottrell:Drums - Recorded in New York City, NY. c. December 14, 1923 - Originally issued on OKeh 8118 (78 RPM)