Cornet Shop Suey

Louis Armstrong

Par Olivier Douville

"Satchmo" "Pops" Louis Armstrong - (1901-1971) - Cornet Shop Suey - 78t - Chicago - 1926-02-26 - OKEH

Orchestre : Louis Armstrong (trompette) ; Kid Ory (trombone) ; Johnny Dodds (clarinette) ; Johnny St Cyr (banjo) Lil Armstrong piano

1926. Dans le très lu "Chicago Defender" du 6 mars, apparaît pour la première fois le nom de Louis Armstrong dont la publicité faite par le firme OKEH annonçait la série d’enregistrements dite des « Hot Five ». Louis a muri depuis l’époque où il se hasardait à quelques envols au côté de son maître King Oliver.

Il joue maintenant avec l’orchestre de Erskine Tate qui laisse place à de minutés intermèdes « jazz hot » mais au sein duquel il interprète aussi une vanité du moment ou une aria d’Opéra, et c’est ainsi que "Cavallera Rusticana" devint un de ses morceaux de bravoure. La musique d’Armstrong, et le jazz par aussi, prennent place au sein de l’industrie du spectacle.

Louis a aussi épousé la pianiste d’Oliver, la jolie et énergique Lil Hardin. Elle ne sait pas encore bien jouer et son tempo est incertain - tous ces défauts seront gommés en partie dans ses enregistrements de la fin des années 30- mais elle fait usage d’harmonies plus complexes que ne le font d’autres pianistes orléanais. Lil est une femme intelligente et autoritaire qui prend à cœur la carrière de son mari et son régime alimentaire aussi.

Armstrong, alors complètement lié à la scène des jazz new yorkais et la faisant considérablement muer, n’a pas oublié pour autant la Nouvelle-Orléans et c’est en compagnie d’authentiques louisianais qu’il prend le chemin des studios Okeh. Ces cinq musiciens vont former un des orchestres de studio les plus fameux de toute l’histoire du jazz : le « Hot Five ». Pas de batterie ici, que les techniques d'enregistrement encore frustes auraient capté avec de grandes difficultés, mais un épatant joueur de banjo, d'une présence et d'une solidité rythmique admirables : John St Cyr (il joue sans shako, mais ses exploits rythmique lui mériteraient de garnir d'un fier plumet de casoar le manche de son instrument). IL a gravé quelques cires avec le "King Oliver Créole Jazz Band" et On le retrouve aussi, cette même année 1926, au sein des "Red Hot Peppers" de Jelly Roll Morton

La face présentée ici « Cornet Shop Suey » (Armstrong avait la plus vive dilection pour la cuisine chinoise) va très rapidement se révéler d’une grande importance dans l’extension de l’influence d’Armstrong sur ses collègues musiciens.

Le thème, par lui signé, se compose de 16 mesures, répétées avec des ornementations et des variations. Si cette discipline de la paraphrase est commune aux instrumentistes de la génération antérieure, l’improvisation est reine dans cette face. Tout comme le faisait le vieux clarinettiste orléanais Alphonse Picou, le solo d’Armstrong débute par une série de notes en triolet. Mais en ce point le trompettiste bouleverse l'héritage en évitant les phrases allant dans une seule direction. Une des premières marques de son style est de savoir faire alterner les figures ascendantes et descendantes. Puis de les relier à un point jamais atteint encore par d’autres créateurs. Le jazz invente ici son audace et son architecture classique. On a beau vénérer Dodds et supporter Ory, ces deux compères semblent en retard d’une génération (ce ne sera plus le cas pour Dodds , l’année suivante sur "Wild Man Blues"). C'est qu'après un chorus reposant au piano, Louis Armstrong revient pour un éblouissement. Sur 16 mesures habilement découpées (quatre phrases bien assises, puis un développement plus ample sur huit mesures), le trompettiste joue en puissance et avec un swing implacable des figures contrastées en rapport de renversement les unes avec les autres. La coda (conclusion) est par son aspect mélodieux et descendant, très proche de ce que le trompettiste de Fletcher Henderson, le mélodieux Joe Smith, avait gravé à cette époque dans "T.N.T".

Un disque de joie créatrice. Un acte.

Il se pourrait que la réédition usuelle ait été faite de façon malhabile avec des effets d’accélération et que la tonalité originelle soit non pas en Mi majeur mais en Mi mineur.

Olivier Douville