Rebut, Reliques et Mémoire 

Par Olivier Douville


Préambule…

Il est exposé au Musée Guimet à Paris un objet plus qu’insolite. Une de ces œuvres en face de laquelle le promeneur, flânant, laissant couler indolent son regard, se sent happé vers un autre lieu du regard. Une autre scène, donc. Il s’agit d’un buste japonais d’un  souverain Nara fait de franges de chanvre, recouvertes de cire, et disposées les unes sur les autres jusqu’à composer, pétrifiée et sidérante, la matière d’une face humaine qui nous fixe dans son inactualité douloureuse. Alors, ce visage ne nous lâche plus. De la fente de son regard de spectre, il nous fixe. Voyons de quoi cette rencontre est faite. Voyons ce que ce buste inflige à qui le regarde.  Mais débutons progressivement.  En un premier temps, il n’est ici point superflu de délivrer de l’information. Nara fut la première véritable capitale fixe du Japon. Fondée en 710, elle resta capitale pendant 74 ans. Avant l’ère de Nara, les capitales nippones étaient déplacées de royaume en royaume. Une forme de superstition liée au tabou des morts obligeait à de telles migrations des plus hauts centres urbains de cette époque. Les plus anciennes sources de la croyance shintoïste voyaient dans le contact avec la mort la source de  l'impureté la plus grave. Lorsqu'il s'agissait de la mort du souverain, alors l'impureté frappait la capitale; il fallait en conséquence détruire les palais et aller ailleurs les reconstruire. Au début du VIIIe siècle, l'État émerge comme un corps d’institution prenant goût à la longue durée et  l’on comprit qu'il fallait créer un centre plus durable pour le gouvernement et l'administration de l'État. Nara fut alors bâtie sur le plan cosmognique et politique de la capitale chinoise Chang’an, selon un projet grandiose [1]. C’est du siècle septième que date ce buste. En lui sourdent les terreurs antiques du shintoïsme. Si tout, dès ce siècle, devient histoire de fixation, alors, il est inévitable que fleurissent les légendes, les mythes politiques, et que, dans les  archives, se pétrifient la mémoire des siècles passés. Le passé se fait réminiscent. Mais ce buste lui obéit à un autre régime temporel. Fait de rebuts, de ces supports que sont les fibres de chanvre, il semble surgir d’un point qu’aucune historisation en saurait fixer, ne saurait dater. La vie qui l’anime n’est pas celle de la temporalité, du récit. Son passé est anachronique. Le présent dans lequel il nous plonge, car c’est bien lui qui nous fige et nous pétrifie, est riche d’une mémoire première. Pas d’une mémoire qui se  repose dans les écrans ou les écrins du souvenir. Rien d’une mémoire épique. Cette façon de mémoire qui est à proprement parler, un mémorial, défait en nous le tissage convenu de nos propres filiations, de nos propres romances. Nous voici exposé à un immémorial de notre propre visage. La face insolite et obsédante de ce souverain Nara nous fixe par l’intermédiaire d’un temps qui n’est plus celui de l’histoire. C’est bien le temps anhistorique de la pulsion qui séduit, menace et règne. On dirait que cette face obscure a mangé tout le champ, tout l’espace. Et que devant elle, ou même d’elle à côté,   les autres visages sagement  et docilement découpés  par l’alternance tracée de l’ombre et de la lumière, du jour et de la nuit, sagement présenté dans ce Musée de rêve, s’évanouissent comme autant de faux-semblants ou de contrefaçons. La rencontre avec ce buste n’est plus la rencontre avec un objet rare, précieux, exotique, réchappé des siècles. C’est la rencontre d’une configuration qui ordonne autrement le temps et l’espace révélant le rien qui tient toute narration et toute fabrication des identités représentées.

 

Une mémoire anachronique

Ainsi pouvons-nous, par le truchement et la grâce de quelques œuvres, renouer avec une mémoire essentielle, dépourvue encore du lustre du récit, qui est celle du moment où l’invention du site des  morts, l’invention de la sépulture, met au jour une pure signifiance de présence, dépose et dispose une forme, marquée dans sa chair même d’un lent dégagement de l’informe, imposant au regard la temporalité de son surgissement. Ce qui s’y désigne est qu’un lieu se fait possible, se construit, s’isole, se fait désir de forme, et même désir d’œuvre où s’enclôt et se réanime cérémoniellement  l’anhistorique de ce lieu de sépulture.

Cette structure anhistorique, trouve asile  dans notre corps, dans ce que nous ressentons face à elle. Comme si nous pouvions  à nouveau être les exacts contemporains de ces temps où le monde humain des formes humaines inventait un travail de sépulture par quoi les vivants pouvaient penser l’impossible qu’il y a à penser la mort.

La possibilité de sortir vivant de cette confrontation avec la mort,  avec le mort qui saisit le vif, pour se faire le déchiffreur et l’héritier d’un temps historique, se fait par l’épique, le mythe. Or ce passage qui est passage vers la parole qui nomme et découpe, qui est passage vers un monde régi par el rythme et par l’opposition des signifiants primordiaux (opposition du jour et de la nuit, du vivant et du mort) ne s’effectue pas sans perte. La mémoire narrative, disjointe de la mémoire anhistorique, de celle qui est donnée par la face réelle du rebut, ne se fait pas sans perte. Et elle ne se fait pas sans la perte d’un sentiment de continuité entre son corps et le corps du monde, entre son visage et la face du monde. Le souverain Nara qui nous hèle et nous attire à lui, c’est un peu  encore de cette continuité perdue entre notre visage et le Monde qui revient sur nous et nous dépayse de nous-mêmes, nous étrange, nous rend paradoxalement seul et recouvert d ‘une ancestralité primordiale.

 

La matière en elle-même…

Pourquoi la matière même par quoi ce buste est fait joue-t-elle un rôle si éminent ? L’empilement des couches de chanvre, leurs longues infusions les unes dans les autres, abouche sur une compacte continuité, sorte de  matière jouissante, sorte de tissu psychique, peu à peu animé, qui fait tresse avec une vie psychique encore sans jour et sans nuit, sans lumière et sans ombre, une vie psychique en limbe, insistante. Loin de n’être qu’un surajout de misérables restes, ce volume que l’on obtient par la concaténation de cette forme active qu’est devenu le rebut, nous fait accéder à un geste encore plus ancien, un de ces gestes par lesquels, décisivement, une culture se fit civilisation. Ces bandes de chanvres, les unes aux autres confondues, mais ce n’est pas une forme seulement qui en surgit, c’est un geste humain, qui s’y manifeste. L’enrobement.  Qui, aujourd’hui, voudrait remonter aux plus anciennes façons qu’à l’humain de dessiner à son corps un au-delà, le montage sacré d’une doublure métaphysique, rencontrerait inévitablement un de ces premiers fétiches qui hantait les nuits du Sumer et du Nil. Quelques éclats d’os, quelques fragments de plumages, des écailles, des doigts d’écorce et de troncs, le tout entouré de bandes de papyrus ou de chanvre.  Ces bandes patiemment enroulées les unes  sur les autres afin de tenir l’ensemble, détrempées les unes sur les autres, infusées les unes dans les autres, réduites en magmas tremblés par endosmose et capillarité ne sont pas le plus insignifiant des matériaux. Leur insolite étendue  est celle d’une mémoire atemporelle. Ces bandes de chanvre furent aussi utilisées, autrefois, et chez les anciens Japonais du royaume Narra peut-être tout aussi bien, pour emmailloter les bébés et pour permettre l’embaumement des cadavres.… A un tournant de l’histoire, qui demanderait à être précisé, où l’on  fixait les souverains les palais et les morts, où l’espace ne remuait plus ou presque, j’aime à supposer, devant ce buste, que les premiers langes et linceuls premiers dessinaient et modelait le contour, violent, du visage du mort premier. De ce visage scrutant, par les orifices évidés de ses prunelles, le rapide ordonnancement d’un Monde nouveau d’une société qui allait progressivement chassé la dissonance, la dysharmonie, la négativité. S’y trouverait alors privilégiée la mémoire du récit sur la réminiscence des origines et des enfers.

Linceul et lange, chanvre et tissus. Moins des rebuts, certes, que des morceaux de corps du monde et d’enveloppe du monde enserrant ce qui du corps humain n’a pas encore de double, n’a pas encore été pacifié par la médiation du spéculaire : soit le corps premier du nourrisson avant toute ritualité d’accueil  et le corps par quoi nous nous terminons, sans encore nous achever : le  cadavre. . Dès avant le miroir, il se peut alors que ces formes actives, mouvantes,  encloses en leur puissance contribuent à ériger des objets interlopes, composites qui reviendraient faire signe aux vivants après avoir essuyé de leurs enveloppements les rives de l’immortalité. Leur luxuriance, patiemment, artisanalement, édifié, pièces après pièces, chutes e tissus après chutes de tissus, rappelleraient aux vivants le Monde des Réels dont l’ordre de la parole les a exclus et qu’il retrouve en bribes, en fétiches  et en présence.

L’œuvre qui empile exsude et tord les rebuts, qui donne élan à l’informe, l’ouvre serait alors médiatrice entre les vivants et les morts, mais l’apaisement n’est jamais total, la nuit de l’ouvre tremble, remue, et nous rend insomniaque. Les éclairs qu’elle lance sont aussi des plaies.  L’accord éventuel avec le spectateur  n’est pas encore  à l ordre du jour.

Il serait bien présomptueux de convoquer en fanfare, les préjugés de la clinique afin de rectifier le charme jamais charmant que ces fétiches de nos aubes humaines ou que ce buste Nara exerce.

 

Rebut, relique : des morts et des vivants…

Pourtant, à les percevoir, presque à les halluciner comme des formes actives qui ne se tiennent pas  droites, belles et calmes dans le temps et l’espace mais abolissent le temps et font fulgurer les champs et les espaces, je me suis surpris à les associer à des formes moins monumentales, moins sacrées et que je vois remplie sans doute les mêmes besognes. Je parle ici, de ces véritables mémoires par le rebut que sont des objets reliquaires créées et utilisées par des enfants soldats à la dérive qu’il m’a été donné de rencontrer  ces deux dernières années, au Mali, à Bamako ou au Congo, à Pointe-Noire, travaillant en tant que clinicien auprès d’enfants qui avaient été dans la guerre.

Je m’explique. Des corps entre vivant et mort, des activités psychiques qui, pour les évoquer, les honorer et les vaincre, se déplient entre veille et sommeil…Le sujet est placé devant l’inestimable scandale de la présence erratique d’un mort-vivant.   Et l’adolescent, qui en revient aussi à pouvoir réinvestir le nom qu’il porte, met alors son propre corps en jeu. Il peut ressentir alors  la nécessité impérieuse de conserver comme une possession une relique qui viendrait de l’autre, disparu sous ses yeux,  tel  un reste de vêtement, une encore une bribe d’objet (monture de lunette, par exemple, capuchon de stylo, fragment de photo). Cet objet reliquat qui condense et noue ensemble ces malheureux restes est autre chose qu’un souvenir, c’est une  forme agissante qui redonne du semblant de corps à ce trou dans le maillage des semblances et des affiliations que constitue la disparition violente du proche, et à partir de quoi une élaboration fantasmatique des altérités perdues en un non-lieu, peut se remettre en chemin et en chantier. J’en ai vu de ces reliques de ces objets vestiges, de ces formes informes qu’enserraient des bouts de tissus, de bandelettes, de paperasses, et qu’une investigation ethnopsychiatrique aussi malheureuse qu’offensante nommerait fétiche. J’ai parfois entendu ces pauvres litanies, ces psalmodies minimales et ténues qui accompagnaient la manipulation de ces reliques, ces façons de berceuses qui conjoignaient enfin, et à nouveau, le corps de la voix au corps du voir. Une forme rythme donnée au silence et orientant le silence, faisant ombilic de mémoire, avant qu’à partir de ce don de voix outrepassant la sidération où nous engloutissent les ténèbres obscures et mutiques, une mémoire narrative puisse refleurir. Si on suppose que l’objet reliquat est le reste diurne qui se repose dans les mains du sujet après la décantation des élaborations hallucinatoires, alors nous pourrions généraliser à parler de la matérialité de ce qui reste après l’expérience hallucinatoire et dont l’enfant fait partenaire. Je note encore que ceux des enfants ou adolescents qui ont développé une pratique de ce reliquat sont, beaucoup moins que les autres, enclins à la consommation de ces drogues qui replient l’appareil psychique sur lui –même dans une immédiateté anesthésiante, dans ce triomphe d’une apathie, mélancolie sans dépression. Toutefois, il serait vain et dangereux aussi de se limiter, dans l’abord de ces jeunes, à  observer l’usage de cette relique. Faite, un peu comme le masque Nara, de tissus enserrant un signe de l’autre, une présence, elle ne donne pas forme par elle-même à l’ombre titanesque du disparu. Elle sert à un deuil particulier qui n’est pas celui de la décomposition terme à terme des qualités attribuées au défunt, tant il s’inaugure par la capacité psychique d’animer, de réanimer le lien entre le mort et le vif, entre le disparu et le survivant. Elle évoque une présence en attente de lui donner une forme. Elle creuse dans l’évidence absurde et monochrome du monde le pli d’une présence, afin que le mort puisse manquer au sujet, et, en retour, que le sujet puisse manquer au mort. Loin d’épurer le défunt de tout désir, de toute gourmandise à l’endroit du défunt, elle sert à évoquer un défunt qui pourrait encore vouloir quelque chose à celui qui est resté jeté dans le chaos du monde, que ce quelque chose  soit  plaisant ou déplaisant, cela importe peu en un premier temps. Eh bien, une telle manipulation de la relique est vouée à se produire aussi sous le regard d’un autre, à se trasnférer dans une scène où d’autrs vivants-parlants sont témoins, puis partenaires de ce "jeu".

Comment expliquer cela ? Imaginons que le sujet élaborant le traumatisme doive contrer non seulement l’irrémédiable absence de l’autre. Une fois ce tour de force accompli il lui reste à lutter contre le premier signe de cette présence, soit la supposition que l’autre est animé par  un désir dangereux.  Nous pourrions alors proposer l’hypothèse qu’au moyen de  ses sentiments et ses sensations contrastés d’inexistence et de surexistence, le sujet en trauma contre la méchanceté foncière de celui ou de celle qui aurait eu la toute puissance de  disparaître par néantisation. Il me revient que pour bien des soldats des tranchées de la  dite “ Grande Guerrre ”, leur pauvre camarade soufflé par un obus, ou brutalement étouffé d’enfouissement dans la boue de ces tranchées, n’était pas vécu comme un misérable doublon d’eux-mêmes, mais bien comme un être qui aurait eut la toute puissance de les abandonner là, sans leur laisser le moindre reste à partir de quoi reconstruire, dans le deuil, une fraternité. Le plus troublant étant que pendant au moins deux ans, ce dispositif anti-traumatique qu’était le culte des morts, avait connu dans les tranchées et sur le front, y compris au risque de périls extrêmes pour qui s’y livraient, un essor des plus riches, là où ils n’existaient presque plus dans la vie de tous les jours des décennies plus tôt.

Le camarade foudroyé comme une des figures de la toute-puissance de la négation………hypothèse assez rude certes, et qui ferait de ce mort néantisé, un sujet ayant réalisé et accompli, pour son propre compte, un  Cotard en acte – c’est – à- dire un délire de négation qui procède par démembrement du corps propre, chacune de ses aprties faisait l’objet d’une négation « je n’ai pas de cœur, de bouche, etc…. Un mort qui nierait jusqu’au fait d’avoir un cadavre et serait alors cet éternisé négateur. Je m’explique, par mon usuel détour africain. En écoutant ces jeunes adolescents parler de leurs copains ou de leurs parents massacrés sous leurs yeux et enterrés nulle part, j’entendais fulgurer, dans leur parole, l’écho d’un temps invraisemblable. Celui où ils disséquaient l’image de la mise à mort, non comme celle d’une agression subie, mais plus exactement comme celle d’une prétention réussie du mort à se faire disparaître, morceau par morceau, pièces après pièces, selon la rhétorique implacable d’un délire de négation. Osons aller plus loin encore, et, une fois de plus, à titre d’hypothèse. En ce cas l’hallucination dite positive que certains de ces adolescents se font du disparu, alors même qu’ils peuvent en parler en toute froideur, viendrait contrer et réduire le rien mortifère qu’a pu représenter une hallucination négative venant après le choc et permettant une façon de suradaptation de surface. Car un détail clinique insiste, ces sujets suradaptés, un moment, avant donc de rentrer dans les obligations et les pouvoirs de la parole semblent bien présenter quelques troubles de leurs visions ou quelques volontés d’aveuglement, tel ce chef de bande de treize ans que j’ai rencontrés et aidés à soigner à plus d’une reprise dans un quartier très pauvre de Bamako et qui la nuit, glacé dans ses terreurs, ne voyait plus rien des corps des vivants qui passaient près de lui.

L'espace du transfert va donc, non faire émerger des scènes, mais les créer, les faire revenir à ce point de réel où nous sommes rendus présents à nos propres tombes, nos propres morts et nos propres ancêtres…

Et ne serait-ce que pour supporter notre acte, l’hébergement psychique que nous pouvons faire  de ce qui comme œuvre prend valeur de mémoire par le rebut  est d’un réconfort incalculable.

Olivier Douville


[1] On peut noter que la matière de composition de ce masque de souverain, est directement reliée aux techniques de fabrication du papier, inventées en Chine au deuxième siècle de notre ère par le mythique T’sai Lun et adoptées six siècles plus tard par les japonais et aussi les arabes. Et ce visage pour atemporel qu’il soit, pour inquiétant qu’il demeure condensant le mort et le vif, la chair et la cire, l’animé et l’inanimé, n’en est pas moins un hommage rendu par les japonais à l’usage qu’ils vont faire bien après les chinois  du papier comme support charnel de l’archive et du document représentant l’autorité de l’état. C’est donc aussi un document politique.

Quant à Chang’an (aujourd’hui Xian), située à l’extrémité de la route de la soie et donc reliée à Antioche, elle fut successivement capitale de la Dynastie Qin (221-210 av. J.-C.), des Han (202 av. J.-C. - 220) et des Tang (618-907).