Expérience du rêve et expérimentations surréalistes 

Par Olivier Douville (Psychanalyste, Maître de conférences des Universités, Laboratoire CRPMS, Université Paris Diderot)


Notre point de départ.

Le surréalisme a conféré à l’expérience du rêve et à son témoignage un rôle majeur : le rêve vaut comme un moment fulgurant de présence au motifs inconscients, en cela il ouvre des passages et des seuils à la saisie d’un message qui ne se réduit pas aux vœux inconscients du sujet. A la différence de l'approche freudienne, le rêve éprouvé et valorisé comme une expérience de voyage entre les mondes réels et surréels a ainsi pris le pas sur la patiente analyse qu’offre la déconstruction du récit de rêve ce qui peut se faire au sein d’un dispositif de cure psychanalytique.  Le rêve alors se voit rangé, par Breton et ses disciples, non plus dans la série des symptômes, des lapsus et des actes manqués ;  il se trouve haussé au rang d'expérience poétique à part entière au point de devenir le modèle d’une telle expérience. Non que les surréalistes, et Breton le plus souvent, n'aient pas tenté de poursuivre le récit du rêve par quelques associations mentionnant comme Freud le préconisait les faits saillants ou insolites ayant ponctué la journée qui précéda le moment du rêve, mais il n'en restait pas moins que ces associations ne se mettaient au service du déchiffrage l'élucidation d'un vœu inconscient. L'ensemble de la méthodologie freudienne qui relie le récit d’un rêve à son interprétation ne fut pas suivie comme technique d'analyse. Au contraire, le plus souvent, les flots associatifs venaient embellir le rêve et le rehausser dans son statut de chose poétique. Un tel usage de l’association faisait du rêveur un explorateur d'un monde surréel bien davantage qu'un sujet en quête de la formule d'un désir inconscient brouillé et travesti par la censure propre au travail du rêve.

Que peut alors dire le psychanalyste quant à ce statut du rêve qui installe la production onirique comme le motif et l’énergie de la création poétique ? 

L'enjeu est net. Le rapport de la psychanalyse à l'œuvre d'art dépasse de beaucoup les tentatives de l'explication de la création par les évènements qui ont jalonnés la vie son auteur. Il convient ici de rendre justice aux surréalistes. Le puissant dynamitage qu’ils infligèrent à la notion d’auteur nous aide à tenir pour une vieillerie tout essai de psychobiographie. Que l’insolite et la présence d’une œuvre soit escamotée au profit d’une exploration gratuite de la psychologie de son auteur est, nous le savons maintenant, une tentative orgueilleuse, pénible et sans probant. Allons plus loin, expliquer l’œuvre par l’inconscient est à la portée de tous, la moisson est garantie, son bénéfice est nul. Que tout soit œdipien, tout comme l’air que l’on respiure la belle affaire ! Ce n’est pas en flairant ou en exposant du fait clinique ou du complexe freudien dans chaque pli narratif d’un texte ou dans chaque rebondissement d’un récit que la psychanalyse emporte l’affaire. Le psychanalyste n’a aucune autorité et aucune préséance sur l’auteur.

L'œuvre d'art est alors à comprendre comme un dispositif désirant, un dispositif visant à capter ce qui échappe aux opérations ordinaires de signification et de mises en forme et de mises en sens. Une fois cette condition de méthode précisée, il est possible d'écrire sur la valeur que les surréalistes ont donné au rêve à partir d'une perspective psychanalytique.

2. André Breton, et la vision hypnagogique

De juillet à novembre 1916, André Breton (1896-1966), alors étudiant en médecine, effectue son service militaire au centre neuropsychiatrique de la deuxième armée à Saint Dizier, Il tente la technique de l'association libre pour soulager les soldats qu'il soigne. Il s'est initié à la pensée de Freud et a pris connaissance des règles techniques de la psychanalyse en lisant sur les conseils de son médecin chef, le Dr. Raoul Leroy, le Précis de médecine mentale de Régis.  En témoigne une lettre adressée à un de ses amis, Théodore Fraenkel (écrivain et médecin 1896-1964) dans laquelle Breton recopie un extrait de ce livre. Breton lit également Charcot, Gilbert Ballet, Maxime de Fleury et Kraepelin. L'observation des qualités poétiques des associations verbales spontanées des malades, soldats évacués du front pour troubles mentaux, est, sous l'influence de la lecture de Janet, une des sources de la méthode de l'écriture automatique. Breton utilise alors la technique des associations libre dans le cadre de la psychiatrie de guerre. Freud en France, était à peu près retombé dans l'oubli après la réputation que lui valurent au tout début du XX° siècle ses écrits neurologiques (Douville, 2009). Tisser quelques louanges à Freud était, en ces temps de nationalisem guerrier, une attitude osée et pionnière. Les psychologues français les plus célèbres alors dont Kostyleff et surtout Janet ne cessaient de minorer les thèses du psychanalyste les rabotant alors de large façon (Roudinesco, 1986) ; ils s’annexèrent les chutes. C'est dans l'ouvrage de Régis et Hesnard, La psychanalyse des névroses et des psychoses, que Breton se documente, principalement.  En France, Freud n'est pas encore traduit, et Breton, ne parlant pas allemand, n'a pas accès aux sources originales. Il n'empêche : enthousiaste ardent, il va, lors d'une permission qui le mène à Paris, tenter de convaincre Gide, Valéry et Apollinaire de l'intérêt de la psychanalyse, ce sera en pure perte. L'année suivante, André Breton exerce des fonctions provisoires d'interne dans le service que Babinski dirige, puis il est affecté à l'Hôpital du Val-de-Grâce au 4° fiévreux, ancien service de tuberculeux reconverti en service central de psychiatrie où il fait alors la rencontre decisive de Louis Aragon (1897-1982).

Le 4 avril 1919, Breton écrit à à Tristan Tzara (de son vrai nom Samuel Rosenstock, 1896-1963) : « Kraepelin et Freud m'ont donné des émotions très fortes ». Une semaine après il lui demande des  nouvelles de Carl G. Jung et d'Alphonse Maeder, références trouvables en langue française alors que ce n'était pas encore le cas des œuvres de Freud, et qui ont, en raison de cela, exercé une forte influence sur les positions qu'intellectuels et médecins affichèrent au sujet de la psychanalyse. Si, comme nous l’avons vu, Breton a continué son exploration des principes de la méthode freudienne dans le livre de Régis et Hesnard, La psychanalyse…, ce sera  toutefois la théorie et la pratique de Janet sur les états de demi-sommeil qui lui inspire la méthode de l' « écriture automatique » comme il en témoigne dans le livre co-écrit avec Philippe Soupault, Les champs magnétiques.  Dès 1894, Janet, dans son livre traitant de L'État mental des hystériques, rapporte l'observation d'un homme de 33 ans, Daill… “un beau délire de possession avec agitation maniaque subaiguë ». Janet parvient à ce que le “demon” s'exprime par le biais de l'écriture automatique et par l'hypnose”.

Grand observateur des phénomènes psychiques qui accompagnent l'endormissement, Breton est attentif aux phrases qui se présentent à lui au moment où il va s'abandonner au sommeil. Là, s'impose à lui tout un carrousel de phrases incohérentes et vivaces, de ces énoncés dont fourmillent tant les états hypnagogiques que le premier sommeil incertain n’en pourra  gommer la mémoire. Chacun de ces énoncés est riche d’un caractère d'automatisme fécond, s’imprégnant par cappilarité psychique il métamorphose celui qui encore veille à moitié en un être visité et passeur de formules. L'une de ces phrases, plus particulièrement, met Breton en alerte. La voilà dans sa crudité « Il y a un homme coupé en deux par la fenêtre. » Une telle formulation  connaîtra quelques variations telles « Un homme à la fenêtre qui lui passe par le milieu du corps »  ; toutes ces formulations étant, precise Breton, « distraites cependant du bruit de toute voix »

L'étude des phénomènes hypnagogiques était, certes, une des thématiques les plus courues des textes de la psychiatrie et de la psychologie depuis Lasègue et Chaslin, ou ailleurs qu’en France Ritti. Freud, lui-même, s'était montré très attentif à la survenue d'un tel épisode au moment où il composait, en 1891, sa monographie sur l'aphasie, relatant la vision crépusculaire qu'il eut de la disparition à ses yeux de traces écrites sur une feuille, en même temps qu'il entend une voix lui dire « s'en est fait de moi ». Breton, tout comme avant lui Freud, atteste de la présence d'une voix qui est à la fois intime et située en dehors de lui. Ces moments imposés du division du sujet, s'ils servirent à Freud pour illustrer le statut psychique des derniers mots qui restent encore à disposition des aphasiques avant que la maladie ne vienne les priver de presque toute expression, s'ils sont donc précisés et sans doute réduits ainsi par Freud à des faits cliniques, ils vont, en revanche, fasciner le poète qui les hisse au rang d'évènements poétiques à part entière et va les adjoindre dans leur crudité et leur tranchant à son propre texte poétique.

L'expérience hypnagogique est un choc pour Breton. Il décide, à juste raison, que l'écriture conventionnelle de la poésie n’est plus à même d’en rendre compte. L'écriture ordinaire, cadenassée dans sa recherche du style et de l'effet, excluait dans son académisme l'exploration des demi-sommeils. Il ne revient alors plus qu'à une écriture directement branchée sur les tumultes généreux de l'inconscient de rendre compte de tels états psychiques, Breton se voit héritier de Lautréamont et de Freud. L'écriture automatique est ici pressentie comme ce qui permet à celui qui s'en fait le secrétaire et l'agent de pouvoir rendre compte des emergences où fulgure  le trésor englouti de l'inconscient. Breton mise sur l'efficacité poétique de l'inconscient et édicte que l'automatisme seul est la technique qui donne droit de cite à la poétique de l’inconscient. Cette méthode sera comprise comme un analogon de l'association libre chère à Freud. Le pari est alors que l’écriture automatique permet à la poésie nouvelle de faire revenir à la surface de l'écrit ce qui fait le nerf de mélanges obscurs, triviaux et inconscients. L'écriture automatique sera alors hissée au rang de méthode de conservation des trésors oniriques, car directement branchée sur l'inconscient.

En cela le surréalisme diffère du dadaïsme, courant plus nihiliste qui ne cherche pas à produire d'œuvres et, moins encore, à tenter des recherches ou des expériences sur la vie psychique. Dada manifeste, choque, scandalise et réveille. Tel est son principe et tel est son horizon. Il ne recherche pas à explorer la profondeur de l'inconscient et se passe fort aisément de toute référence au freudisme.

C'est, souligne S. Alexandrian, au moment où le groupe qui anime la revue Litterature  décide de se plonger dans l'étude la plus poussée possible du rêve qu'il verra s'éloigner de lui les tenants du dadaïsme. Dès lors les polémiques de certains tenants du courant Dada à propos de Freud seront, bel et bien, des attaques virulentes de Breton. Il en va ainsi dudadaïste lyonnais et psychiatre Emile Malespine, directeur de la revue Manomètre (pas de Comité de lecture. Les Manuscrits seront tirés au sort, lit-on sur la couverture). Il  brosse dans son article « Coté doublure » (Le Manomètre, 5) une critique acerbe de Freud, ce qui lui permet de se démarquer de Breton. Il distingue, écrivant selon l'écriture dada, trois grandes parties dans l'œuvre freudienne : la « psicologique » qui compte et restera qui explique comment le conscient est gouverné par l'inconscient, une parité « térapeutique », efficace et possible, enfin, une partie « métafisique » qui est objet de quolibets violents « Pour comprendre Freud, chaussez des testicules en guise de lunettes ».

3. Ecriture automatique et rêve

Instruit, autant par la psychanalyse que par la clinique des névroses de guerre, de ce que produit la dépersonnalisation lorsqu'elle montre à l’occasion des états hypnoïdes de la conscience ce qu'est la division subjective, Breton ne suit en rien le cheminement qu'emprunte, autant qu'il l'invente, le psychanalyste.  Il voit dans de tels états un moment déclenchant, un cadeau que lui fait l'inconscient. En ce sens, il va inventer des dispositifs qui viseront à transposer le modèle de l'association libre à  celui de l'écriture.

En 1924, paraît le premier Manifeste du surréalisme.  Breton donne une définition de ce terme en mettant en valeur qu’il s’agit d’un procédé de d’expérimentation de la vie psychique. « Surréalisme, n. m. Automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ».

Le surréaliste rend hommage à la science des rêves de Freud.  Il comprend le rêve comme le lieu privilégié de la vie psychique  inconsciente. Rêve et réalité sont deux instances complémentaires : «  Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, la surréalité [...] c'est à sa conquête que je vais. »  Un autre passage rend compte de la mise en place des techniques de l'écriture automatique surréaliste sur le modèle de la libre-association : « Tout occupé que j'étais encore de Freud à cette époque et familiarisé avec ses méthodes d'examen que j'avais eu quelque peu l'occasion de pratiquer sur des malades pendant la guerre, je résolus d'obtenir de moi ce qu'on cherche à obtenir d'eux, soit un monologue de débit aussi rapide que possible, sur lequel l'esprit critique du sujet ne fasse porter aucun jugement, qui ne s'embarrasse, par suite, d'aucune réticence, et qui soit aussi exactement que possible, la pensée parlée.  ll m'avait paru [...] que la vitesse de la pensée n'est pas supérieure à celle de la parole, et qu'elle ne défie pas forcément la langue, ni même la plume qui court. C'est dans ces dispositions que Philippe Soupault [...] et moi nous entreprîmes de noircir du papier, avec un louable mépris de ce qui pourrait s'ensuivre littérairement.»   André Breton, dans son article sur Robert Desnos qui paraît dans Le Journal littéraire du 5 juillet 1924, écrit : « A notre époque, dans la domaine intellectuel, il existe à ma connaissance, trois fanatiques de première grandeur : Picasso, Freud et Desnos. Mais celui-ci est infiniment moins près que les deux autres d'avoir dit son dernier mot ».

Deux dispositifs majeurs d’exploration de ce qu’ils nomment l’”inconscient” sont utilisés par les membres du groupe surrealiste : l'écriture automatique et la médiumnité.

L'écriture automatique ne rencontrera pas immédiatement les succès qu'en attend Breton en dépit de l’enthousiasme que manifeste la constellation d'amis qui se plient, avec gourmandise et enthousiasme, aux règles du jeu qu’édicte le maître du surréalisme. La publication de Champs Magnétiques ne jouira que d'un très confidentiel écho bien que  presque toute la phalange que Breton coalise  tente de se plier aux règles du jeu dont ce texte dépendit. Aragon compose des textes automatiques, lors de l'automne 1919, dans un café du boulevard Saint Germain l’établissement bien nommé La Source. Il utilisera par la suite cette série de textes pour composer son recueil de poèmes esthètes et assagis, Le mouvement perpétuel. Si pour Dada, l'écriture automatique n'est rien d'autre qu'un moyen de pulvériser le sens, et de produire de la sorte une jouissance anarchiste, elle revêt un tout autre statut pour Breton et ses amis tant elle est la seule voie possible d'attestation de la poétique de l'inconscient. Détruire les commodités du sens commun ne peut suffire   au projet surréaliste qui vise, lui, un point atemporel, une beauté inédite.

Le mouvement dadaïste ne favorisait pas l'abandon psychique de chacun au merveilleux poétique du rêve, encore moins autorisait-t-il l'exploration de ces zones floues entre le cocasse fécond du quotidien et son contrejour onirique. Dada était entièrement tourné vers un dehors qu'il fallait provoquer, ridiculiser ou même terroriser. Breton et avec lui la constellation d'esprits avide de miracles qu'offre la culture du hasard voulait creuser au plus loin et au plus vif possible les puissances poétiques de l'inconscient. C’est bien ce que l'éphémère et fulgurant Jacques Rigault exprime à sa façon parlant de ses complices surréalistes comme d'un assemblage de « compagnons de sommeil. » Ne faisant plus crédit aux artifices d'un Dada pour transformer l'expérience du monde, ils cherchèrent, toujours ambivalents avec leur indispensable docteur Freud, à épuiser les ressources de l'onirisme et du médiumnisme pour faire sourdre les puissances de la poésie inconsciente.

Ne nous leurrons cependant pas. Qu'importe si les cris de rupture, les exhortations et les insultes furent continument trempés dans le vitriol, il n'empêche que bien des divorces entre les deux courants, mouvants et entrecroisés, apparaissent aujourd'hui assez superficiels. En effet, le dadaïsme et le surréalisme ont voulu consacrer le rejet d'un académisme empirique. Loin des canons conventionnels du beau, ces deux courants, dans leur confluence comme dans leurs moments de divorce, ont étudié et édifié des modes d'apparition d'états de corps et d'états d'objets qui n'ont plus rien d'empirique ou de réaliste  et du même coup ont-ils évacué le corrélat d'un sujet psychologique.  La pensée surréaliste repose sur des dispositifs précis qui ont la fonction et la vertu d'une pensée de bricolage et du détournement.

Le sommeil hypnotique donc. Crevel, de retour de vacances, révèle à ses camarades qu'une femme aurait détecté en lui des dons de voyance et de médium. On s'endormira régulièrement alors,  d’un sommeil qui vit surgir des médiums inspirés dont Desnos parfois violents, Benjamin Péret, toujours bucolique et charmant, son amie Renée tenue par tous ces messieurs pour suffisamment inculte pour qu'ils fassent confiance à ses intuitions toutes issues d'une zone non polluée par l'érudition, Crevel encore, égrenant les paradoxes les plus suaves à très grande vitesse. Tout cela n’alla pas sans danger en raison du grand nombre de participants. Une fièvre un soir de démonstration chez Madame de la Hire, saisit certains qui  tentérent de se pendre sur les conseils somnambuliques et pressants de Crevel. Breton et quelques-uns de ses amis les réveilleront à temps. Le bilan de ces explorations médiumniques reste aussi ébouriffé mince, reste notable l'automatique et féconde présence des moments hypnagogiques. Ainsi, Robert Desnos (1900-1945), lors des séances de médiumnité expérimentale mises au point par le groupe surréaliste dictait souvent des phrases hypnagogiques entières à Breton qui composa ainsi, en 1923, et à partir de la séance médiumnique du 14 décembre 1922, Comme il fait beau !

Rêves éveillés, écritures et dessins automatiques, sommeils hypnotiques, dérives entreprises au hasard, recherche de ce qui surgit comme trouvailles  esthétiques au moyen de l'errance, tels furent les procédés par lesquels les surréalistes expérimentent une rencontre avec l’inconscient. Le surréaliste se fait un explorateur automate du réel, si certains se veulent dans un transfert à Freud ce dernier ne comprit pas et qui ne retint pas grandement son attention.

4. Breton et Freud

Le groupe surréaliste, cette réunion sérieuse de bricoleurs et d'expérimentalistes de l'autre scène, prend de Freud ce qui lui convient. Invoquant le vieux terme d'inconscient et jouant de toutes les stratagèmes et détour de l'association libre, la méthodologie surréaliste ouvre dans le domaine de la culture une brèche decisive puisque l'œuvre est supposée émancipée des pretentions narcissiques de son auteur. La disjonction de l'œuvre et de l'auteur peut être portée à son écart le plus large possible dans tout ce qui relève de la technique de la fabrication à plusieurs d'un document qui, c'est le principe du cadavre exquis, est l'archivage surprenant de traits d'inspiration qui se font suite sans que la personne qui prolonge le message écrit qu'il reçoit de qui le précède n'ait accès à autre chose qu'aux tous derniers mots qui compose ce dit message. Et la ronde continue. L'automatisme est à la fois la condition et l'horizon de tels dispositifs qui accouchent d'œuvres sans auteur fixe, qui produisent sans difficulté des bouts de textes agglutinés, désorganisés mais que les surréalistes aiment croire  dictés par l'inspiration mécanique et logique d'un appareil psychique collectif quasi-médiumnique.

André Breton entreprend un voyage à Vienne pour rencontrer Freud (Roudinesco, 1986). L'entrevue a lieu le 10 octobre. Le poète en revient fort déçu n'ayant rencontré dit-il qu'un « petit vieillard sans allure qui reçoit dans son pauvre cabinet de médecin de quartier. Ah, il n'aime pas beaucoup la France, restée seule indifférente à ses travaux […] J'essaie de le faire parler en jetant dans la conversation les noms de Charcot, Babinski, mais, soit que je fasse appel à des souvenirs trop lointains, soit qu'il se trouve avec un inconnu sur un pied de réticence, je ne tire de lui que des généralités ».  Freud met fin à la conversation par un laconique « Heureusement nous comptons beaucoup sur la jeunesse ».

Dans le numéro de mars de la revue Littérature, fondée en 1919 par Aragon, Breton et Soupault, André Breton relate la visite qu'il rendit l'année précédente à S. Freud. Il publie aussi trois sténographies de rêves donnant le point de départ d'une activité de recension de l’onirisme qui allait se répandre dans les cercles surréalistes. Il se propose ainsi d'opposer aux produits achevés de la littérature un matériel brut destiné à servir de point de départ à des expérimentations d'écriture automatique. Il tente aussi de dépasser les expériences dadaïstes, fermées selon lui à l'épreuve de la rencontre avec l'inconscient : « Surréalisme, psychoanalyse (sic), principe de réalité doivent nous mener à la construction d'appareils aussi précis, aussi bien adaptés à  nos besoins pratiques que la télégraphie sans fil, … »

Bien après, en 1937, André Breton demande à Freud un texte pour un ouvrage collectif qu'il projetait de faire sur le rêve (Trajectoire du rêve). Il n’essuie qu’un net refus de Freud objectant séchement qu'une simple compilation qui ne fait part ni aux circonstances du rêve ni aux associations d'idées qu'il provoque n'a aucun intérêt.

Un échange de lettres entre Breton et Freud va faire suite à deux remarques du surréaliste dans les Vases communicants, livre rédigé en août et septembre 1931 et dont il fit envoi au psychanalyste. La première déplore l'absence du nom Volkelt dans la bibliographie de la Science des Rêves en édition française. La seconde est une critique qui vise la réserve et la pudeur dont Freud fait preuve lorsqu'il s'agit d'analyser ses propres rêves. Freud répondra d'une part que, contrairement à ce que prétend Breton ce n'est pas Volkelt qui a découvert la symbolique des rêves en 1878, mais Scherner dont le livre est paru en 1861, et que c'est par négligence  que Rank a laissé passer l'omission du nom de Volkelt dans la bibliographie à partir de la quatrième édition du livre (la traduction française repose sur la septième édition). Sur la trop grande réserve que lui suppose Breton, il s'en tient à des considérations de principe. Ces échanges plutôt ternes sont rehaussés par une pirouette freudienne : « Et maintenant un aveu, que vous devez accueillir avec tolérance ! Bien que je reçoive tant de témoignages de l'intérêt que vous et vos amis portez à mes recherches, moi-même je ne suis pas en état de me rendre clair ce qu'est et ce que veut le surréalisme. Peut-être ne suis-je en rien fait pour le comprendre, moi qui suis si éloigné de l'art. Votre cordialement dévoué. » Breton cherche, dans les Vases communicants, à concilier la pensée de Freud et celle de Marx alors que le congrès de Kharkov, premier congrès international des écrivains révolutionnaires qui s’est tenu en 1934,  a massivement condamné le freudisme, il écrira pour persuader le Parti Communiste Français que la théorie de Freud n'est pas soluble dans un idéalisme tant elle est en partie utilisable du point de vue du matérialisme dialectique. Si Freud fut plus que réservé devant ce mouvement surréaliste qu'il ne comprenait guère, sa réaction n'en est pas moins modérée surtout si on la compare aux propos de Jung  qui à propos des productions dadaïstes écrit « c'est trop idiot pour ne pas être schizophrénique ». Hesnard quant à lui n'hésite pas à déclarer  qu' « Il est une école d'art français (…) dont on a noté quelques traits communs avec l'Ecole scientifique de la psychanalyse : le Surréalisme. Mais elle représente précisément, dans l'art novateur, ce qu'il y a de moins français et de plus résolument anarchique ».

5. Psychanalyse, littérature et surréalisme, au milieu des années 1920

Si l'on veut se faire une idée claire de la diffusion du freudisme et de la particularité de sa réception par le milieu surréaliste, s'impose alors la lecture du numéro spécial de la revue bruxelloise  Le Disque vert paru en 1924.  Cette revue est dirigée par Franz Hellens, Jean Paulhan et André Salmon étant membres de la rédaction pour la France. Intégralement consacré à des controverses et des hommages à propos de la psychanalyse ce numéro de 1924 rassemble des contributions de psychanalystes, mais encore de sommités médicales et littéraires, dont certaines proches du surréalisme. Georges Dwelshauwers  (1866-1937) qui sera ultérieurement directeur du Laboratoire de Psychologie expérimentale de Catalogne se montre très réservé vis-à-vis de la psychanalyse freudienne et érige le psychologue liégeois J. Delbœuf en « véritable initiateur de la psychanalyse », René Félix Allendy (1889-1942) montre nettement dans son article sur la libido qu'il ne saurait y avoir d'adhésion aux thèses de la psychanalyse sans acceptation de la théorie de l'étiologie sexuelle, Valéry  Larbaud (1881-1957), Arthur Ombredane, Henri Michaux (1899-1984), René  Crevel, Franz Hellens  (1991-1972) directeur de la publication - ce poète se rapprochera ultérieurement des thèses de Jung- ou Jacques Rivière qui expose ses idées sur « Une généralisation possible des thèses de Freud ».  On citera de René Crevel les extraits de sa contribution Freud de l'alchimiste à l'hygiéniste :  : « La psychanalyse nous permet de nous retrouver ; c'est beaucoup lorsqu'on songe au fatras de la civilisation ; à la vérité, elle a donné la notion d'une discipline plutôt que d'une science nouvelle. Aux plus audacieux, elle permet de trouver une morale, et encore une fois cette morale est individuelle, et c'est moins une morale qu'une hygiène d'âme », « Psychanalyse, alchimie nouvelle, mais qui répugne aux décors des alambics et des cornues. Freud désigne, revêtant les murs, le plafond, le plancher d'une pièce parfaitement carrée, les miroirs qui précisent ce dont si longtemps l'existence demeura insoupçonnée. Telle que, sa pièce d'alchimiste me tente et m'effraie» , de Valéry Larbaud : « Le désir, ou la manie, d'attribuer à la sexualité un rôle prépondérant sinon exclusif dans les phénomènes de l'émotivité donne à tous les développements de la doctrine de Freud un caractère de parti pris qui nous met en défiance. Et, du reste, s'il y a beaucoup de choses ingénieuses dans les exposés de Freud, il y en a aussi beaucoup qui nous paraissent arbitraires ou grossièrement déduites »,de Jacques Rivière : « L'inconscient n'est pas une découverte de Freud. On citera tout de suite des noms qui semblent réduire aux plus minces proportions son originalité sur ce point : celui de Leibniz déjà, ceux de Schopenhauer, de Hartmann, de Bergson, de bien d'autres. Pourtant, je réponds :1° qu'il y a une différence considérable entre une conception métaphysique et une conception psychologique de l'inconscient, qu'admettre l'inconscient comme un principe, comme une force, comme une entité, c'est tout autre chose que de l'admettre comme un ensemble de faits, comme un groupe de phénomènes ; 2° qu'en réalité beaucoup de psychologues contemporains refusent encore d'admettre un inconscient psychologique ; 3° enfin qu'en admettant que l'inconscient psychologique soit reconnu de tout le monde en tant que royaume, en tant que domaine, Freud est le premier à le concevoir : a) comme un domaine, ou un royaume déterminé, qui a une géographie arrêtée, ou, sans métaphore : qui contient des tendances, des velléités extrêmement précises, dirigées vers des buts particuliers, b) comme un domaine, ou un royaume qui peut être exploré et exploité en partant du conscient, et même qui doit l'être si l'on veut comprendre le conscient.  Ici, je retrouve confiance pour affirmer que la nouveauté me paraît entière, et d'une importance formidable. » de Henri Michaux, enfin : « Si j'examine la folie, je trouve l'orgueil. Beaucoup plus de fous marquent l'orgueil que la libido. Dans le rêve même, l'instinct de conservation, l'instinct de domination, l'instinct de cupidité se retrouvent. Freud voit dans les rêves des verges symboliques. (je ne comprends pas de quoi il s'agit ; verge est un mot littéraire pour pénis) Moi, j'y vois des poings, des assiettes de la faim, des maisons d'avarice. L'amour-propre est l'instinct intrinsèque de l'homme. »

Le 19 juin, à la lecture de ce numéro, André Gide confie à son Journal quelques lignes sur Freud : « Je lis divers articles dans le numéro du Disque Vert consacré à Freud.  Ah ! que Freud est gênant ! et qu'il me semble qu'on fût bien arrivé sans lui à découvrir son Amérique ! Il me semble que ce dont je lui doive d'être le plus reconnaissant, c'est d'avoir habitué les lecteurs à entendre traiter certains sujets sans avoir à se décrier ni à rougir. Ce qu'il nous apporte surtout c'est de l'audace ; ou plus exactement, il écarte de nous certaine fausse et gênante pudeur. Mais que de choses absurdes chez cet imbécile de génie ! ».

On mesure ici, lisant et relisant ces réactions diverses et souvent peu averties, à quel point en France ce fut bien le mouvement surréaliste qui comprit le mieux Freud, quelques que furent les distorsions qui marquèrent leur allégeance à la doctrine et à la méthode du psychanalyste. On se tromperait cependant, par enthousiasme, à ne voir en ces moments de lucidité à l'égard de la psychanalyse, que l'expression d'une intuition poétique ou d'une soif de renouveau du champ de la littérature. La particularité du mouvement surréaliste est, en France, ses liens étroits, parfois violents avec cette science du psychisme qu'est la psychiatrie. Les liens entre surréalisme et psychanalyse sont ceux d'un ménage à trois où les avancées de la psychiatrie comptent pour beaucoup.

6. Psychiatrie et Surréalisme

Suite à la publication, cette année-ci du premier Manifeste du surréalisme, une large fraction du milieu psychiatrique parisien porte son intérêt sur les expériences surréalistes et leur théorie du rêve, en témoignera un article de Boret et Robin « Les rêveurs considération sur les mondes imaginaires » qui paraîtra ultérieurement dans L' Evolution psychiatrique. André Breton définit ainsi le surréalisme dans son Manifeste…: « Surréalisme, n. m. Automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ».

Paraissent en 1925, sous le titre L'Evolution Psychiatrique, Psychanalyse-Psychologie clinique, deux tomes d'un ouvrage collectif dont les auteurs vont constituer un groupe qui sous ce même titre va publier une revue. L'influence de Bergson y est reconnue dans le titre. La revue est éditée  par Angélo Hesnard et René Laforgue.  Sur les onze articles que contiennent ces deux ouvrages, trois seulement sont consacrés  à la psychanalyse, les autres traitent de psychiatrie et, surtout des thèses de Bleuler.  Juste à la suite de l'éditorial, prend place un article dû à ces deux hommes "Aperçu historique de la psychanalyse en France" (il sera repris en 1929 dans la Revue de psychologie concrète proche des thèses de Politzer).  On peut y lire « les médecins, neurologues et psychiatres, n'ont abordé l'examen des idées de Freud qu'avec une grande répugnance ». Or, plaidant pour une défense et une illustration de la psychanalyse, Angelo Hesnard et René Laforgue persistent dans leur idée de réduire la psychanalyse a une doctrine de la vie affective que la psychiatrie française a pour tâche de fonder scientifiquement. L'article se conclue de la sorte après une énumération des travaux de Dide, Dupré, Legrain, Régis, Laignel-Lavastine, Claude,  Delmas et de Fleury: «  Nulle époque n'est donc mieux choisie que celle que nous vivons pour accueillir avec loyauté et soumettre à la critique de l'esprit latin de mesure les vues profondes, incertaines mais géniales du  Professeur Sigmund Freud, le premier auteur d'une psychologie universelle fondée sur l'affectivité ». Hesnard, enfin,  définit les surréalistes comme « les poètes de la psychologie pathologique ».

 George Heuyer est le grand oublié de cet article. Un addendum, signé Hesnard et Laforgue, tentera de réparer cette impasse, deux années après, toujours dans l'E.P. La société de l'Evolution Psychiatrique compte onze membres dont sept qui deviendront fondateurs de la future SPP : Allendy, Borel, Cordet Hesnard, Laforgue, Parcheminey et  E. Pichon. Paul Schiff (1891-1947,  analysé par E. Sokolnicka) est membre et le sont aussi Eugène Minkowski et Gilbert Robin qui auront tous deux un intérêt ouvert pour la psychanalyse qu'ils n'exerceront pas. Odette Code se joint en peu de temps à ce groupe initial. C'est une société savante, autonome et ouverte. La revue mentionne le surréalisme, A. Borel et G. Robin, défendent  ce mouvement et son créateur avec conviction à la fin de leur article portant sur « Les rêveurs ».    Henri Ey reconnaîtra tout du long de sa vie l'amour qu'il a du surréalisme (cf. le plus tardif « La psychiatrie devant le surréalisme » in L'Evolution Psychiatrique, année 1948, fascicule IV, numéro exceptionnel, pp. 3-50).

7. Conclusion

En 1928,  Breton et Louis Aragon célèbrent le cinquantenaire de l'hystérie, qui, selon eux, est « la plus grande découverte poétique de la fin du siècle »

Cet éloge recouvre une thèse plus fondamentale encore, qui est qu'il suffit de raconter le plus fidèlement possible ses rêves poiur toucher à l'intensité de l'expérience poétique. Le rêve, on le conçoit alors, n'est pas fait pour être élucidé.. Il est le moyen privilégié de contact avec une efflorescence imaginaire. Sa consistance n'est pas alors, comme le voudrait la psychanalyse freudienne, le résultats des tours et détours (déplacement, condensation, exigence de figurabilité) qui transforme, en une équation offerte comme un rébus et comme un rébus résistante, le désir du rêveur. Le rêve est un réservoir d'images, valant à chaque fois, comme potentiel de révélation pour qui en est visité. Le rêveur, rendu à un état de passivité extrême, reçoit des éléments d'une surréalité qui s'impose à lui comme des images surdéterminées. Rêver et créer sont les deux faces, mises en continu, de l'activité surréaliste.  Ce parti-pris souvent plus proche de la conception romantique du rêve que de la psychanalyse, mènera Breton et quelques uns de ses amis à se porter aux confluents de rêves qui, au psychanalyste, sembleraient atypiques ou anecdotiques. Soit le « rêve-programme » et le « succubat ». Le premier type de rêve est assez exploré dans la littérature psychologique d'Alfred Maury ou de Hervey de Saint Denys. Il s'agit, soit de rêve que l'on prend soin de programmer, soir de rêves qui dressent le programme des activités à venir et qui réclame, quelques insolites que puissent paraître de telles activités, de les accomplir. La littérature anthropologique fourmille de recensions de tels rêves, qui souvent escortent les rituels initiatiques (J. Leroux, 1988), et annoncent à l'impétrant les épreuves qu'il doit subir et les horizons symboliques, sacrés et sociaux, vers lesquels il est sommé de se diriger.

Les rêves du succubat, rares et obtenus au cours des séances de transes médiumniques rappellent avec force ce que le psychanalyste E. Jones disait du cauchemar. Dans ces rêves, le rêveur est soumis aux caprices érotiques et à la jouissance d'une force extérieure, situation que mettaient en scénario de possession les vieilles croyances en l'existence d'incubes et de succubes venant posséder qui se livrait au sommeil.

Comprenons ces situations extrêmes du rêve « surréaliste » en fonction du programme méthodique qui les façonne comme une production importante pour la mouvement surréaliste. D'abord s’inaugurent des  expérimentations sur l'état hypnoïde, ces derniers, par la suite, sont souvent annonciateurs de rêveries plus ou moins angoissantes, lesquelles, enfin, ouvrent sur un travail de transcription par la méthode de l'écriture automatique. Ce travail sera restitué au collectif, le groupe qui expérimente. L'accent se fera de plus en plus sur ces rêves qui présentent des états de jouissance passive et de ravissement. C'est du moins le cas de Crevel qui fabrique des rêves très peu narratifs et souvent torturants réduits au ressassement dangereux de leurs ombilics. Ses propres rêves qu'il relate ou ceux qu'il attribue à des personnages de ces romans (Leila dans Détours, ou encore Pierre Dumont dans La mort difficile) sont fulgurants et cruels. Fortement teintés de sensorialité oppressante (goût de chair humaine, rêve de dissection) de telles productions oniriques ne rentrent pas dans le cadre d'une écriture de la narrativité éblouie. C'est bien de le rencontre avec du réel dont il s'agit, de rêves traumatiques et non d'élaboration secondarisée se prêtant à la floraison d'un réseau associatif.  C'est encore ce qu'il advient pour Artaud. Paradoxalement  donc, les dispositifs qui tendent à augmenter les points de contacts entre le merveilleux quotidien et la poétique sise à l'orée du sommeil, loin de favoriser la production d'un multi codage des rêves qui leur confèrerait une vigueur narratrice, vont, pour les plus fragiles des auteurs surréalistes, resserrer le rêve à son ombilic de sidération et de cauchemar. En quoi le rêve apparaît dans sa cruelle mise à nu, non  plus comme une machinerie d'écriture ou de codage mais comme le stigmate menaçant de cette part de notre vie psychique qui ne parvenant plus à coder le désir du rêveur, fabrique pour compenser des chimères avec l'illisible dont il  dispose.

Le champ des rapports entre le rêve et le surréalisme a de loin dépassé la présentation solaire, vitaliste  et naïve qu'en fit Breton dans les Vases communicants :  « Chacun sait que le rêve, optimiste et  paissant dans sa nature, au moins quand il n'est pas sous la dépendance d'un état physique alarmant, tend toujours à tirer parti de telles contradictions dans le sens de la vie «  (page 47).

Le surréalisme ne tient pas que le rêve guérisse ou soigne, il voit en lui une expérience de création qui magnifie le monde. Peu soucieux d'établir ce qui se répète dans l'expérience du rêve, guetteur avide du neuf, Breton, Crevel, Artaud ou Desnos, veulent traverser, dans une lucidité souveraine ce qui dans la vie se compromet avec la banalité  et la dissimulation du bien pensant. L'expérience du rêve, en tant que phase préalable à l'écriture automatique se veut une force de résistance à la bêtise et à la vulgarité. Poètes et non psychologues, ils veillent sur tous les caps d'avancée de la création en ses rapports avec l'inconscient. Ils se jouent alors d'une répétition qui les travaille, comme elle travaille tous les êtres parlants, s'attachant à faire de l'inertie et de la répétition du rêve une nouveauté et un guide, c'est-à-dire une liberté.

Le surréalisme n'en a pas moins voulu établir sa souveraineté intellectuelle et morale quand à l'exploration d'une fonction psychique tout à fait fascinante. Non esclave de la science il a, sur le terrain du rêve au moins, indiqué que l'art et la poésie pouvaient être le nom d'une rigueur qui ne pouvait ni ne devait se trouver asservie aux critères de la science.

Olivier Douville


Bibliographie

Alexandria S., (1974), Le Surréalisme et le rêve, Paris, Gallimard

Breton A., (1988), Œuvres complètes, tome 1., Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard 

Breton A.,  (1923), Clair de terre, Paris, Gallimard, 1966

Breton A. (1931), Les vases communicants, Paris, Gallimard, coll. Folio essais, 1955

Douville O., (2009), Chronologie de la psychanalyse du temps de Freud, Paris, Dunod

Lacan J., (1976), « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », Scilicet, n° 6/7, Paris, Le Seuil, p. 32-65.

Leroux J., (1988) Rêve et mythologie chez les indiens Ojibwa, Mémoire présenté à la Faculté des études supérieures en vue de l'obtention du grade de Maître es sciences en anthropologie, Université de Montréal.

Roudinesco E., (1986) Histoire de la psychanalyse en France. 2 . 1925-1985. Paris, Seuil.