Cérémonie symbolique d’enterrement de l’enseignement supérieur et de la recherche





    Le mercredi 18 février 2009 à 11 heures, en lieu et place de la Courô, sous un ciel lourd et dans une atmosphère lugubre, aux couleurs du gris et du noir et au son des pleurs et de la musique funèbre, a eu lieu l’enterrement symbolique de l’enseignement supérieur et de la recherche. Beaucoup d’amis et de membres de la famille de l’enseignement supérieur et de la recherche étaient présents, même si on déplorait de nombreux absents parmi ceux qui l’ont connu et aimé et qui, voulons-nous croire, le connaissent et l’aiment encore. Une cérémonie grandiose, où aux divers discours a finalement succédé l’immersion solennelle du cercueil du défunt, qui repose actuellement dans l’eau verdâtre de la fontaine aux Ernests. Si rien ne bouge, voilà quelle sera sa dernière demeure. À défaut des vers, les Ernests seront-ils ses derniers prétendants ? Où sont donc les étudiants, enseignants, chercheurs, sympathisants qui le savaient si bien courtiser, mais semblent l’abandonner au moment même où il a le plus besoin d’aide ?


Oraisons funèbres


    « Chers professeurs, chers condisciples, chers amis,

    C’est la mort dans l’âme, le cœur brisé et abattu, le foyer de nos esprits immolé sur l’autel de l’ignorance la plus crasse, le corps rongé par les pleurs acides et de l’amertume cyclique à laquelle nul ne saurait échapper en de si tragiques circonstances sans y laisser l’honnêteté de ses émotions, abolie pas sa propre existence, annulée par sa manifestation cinglante, que dis-je ? annihilée à force d’être, que je viens vous parler, en mots simples, de ce deuil qui nous révolterait plus qu’il ne nous navrerait, n’était la soudaineté des circonstances.

    Hier, à l’heure où blanchit la montagne Sainte-Geneviève, elle est partie. Il y a quelques mois encore, la recherche était, aux dieux ne plaise, cette fleur vivace et fragile qu’abritait le pot d’une orchidée, fleur plus communément connue sous les doux noms de Maxillaria Tenuifolia. Mais voilà qu’elle a fané, qu’elle n’est plus. Ô nuit désastreuse ! Ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnant nouvelle : la recherche se meurt. La recherche est morte. Infirmiers, élèves, moniteurs, bibliothécaires, professeurs, directeurs, toute l’école, tout est abattu, tout est désespéré. Et il me semble alors que je vois se faire l’accomplissement de cette parole du prophète : « Casse-toi, pauvre con ! »

    Ô vanité ! Ô néant ! Ô mortels ignorants de leur destinée ! Ô rage ! Ô désespoir ! Ô Pécersse ennemie !

    Mais l’heure n’est point à la vengeance. Nous devons accompagner, chers amis, dans son dernier voyage vers l’au-delà, Dame Recherche et son cortège d’humanités et d’angelots de tout poil, afin que dans la joie et l’espérance lumineuse d’une vie meilleure, elle puisse partir en martyre d’une mastérisation aiguë. Victime des décrets, de la LRU, du mépris gouvernemental qui l’ont transpercée comme atant de dagues imprégnées du plus subtil des poisons, comme jamais ne le fut le plus lascif des Saint Sébastien. L’eût-elle cru hier encore, alors que main dans la main ECTS et prix Nobel tressaient dans sa chevelure d’or la couronne de ses gloires désormais édentées ? Elle avait encore un avenir brillant devant elle – n’avait-elle pas contribué à enrichir notre savoir, trouver des vaccins, éradiquer les maux de l’âme, éclaircir les mystères des belles lettres, avant de servir d’émonctoire à ces acrimonies ? N’avait-ele pas garanti la continuité des connaissances avant d’avoir succombé sous la férule des agélastes ?

    Mesdames et Messieurs, dans un dernier hommage, je souhaiterais vous demander de porter jusqu’à sa dernière demeure ce corps inerte, victime d’une immense incompréhension, victime de l’injustice, victime des temps qui changent. Ajoutons à cette oraison funèbre qu’une âme aussi saine d’esprit, aussi vive, aussi généreuse, ne peut se laisser enterrer sans l’annonce d’une résurrection, résurrection qu’il nous appartient de provoquer. »


    « Il est toujours difficile de trouver les mots pour dire une si grande douleur. D’autant plus pour nous autres étudiants, pour nous jeunes qui connaissions à peine le défunt. Nous l’aimions déjà, mais c’était un amour impossible, du fantasme à la Nabokov, de la perversion à la Gainsbarre. C’est du moins ce que nous disent ceux qui l’ont tué. C’était un vieux, qu’ils disaient ; un croûlant, un débile rongé par la maladie, qu’il valait mieux abattre encore vif, plutôt que d’avoir à la ravitailler à pure perte. Avec le cynisme qu’on leur connaît, ils ont voulu l’achever comme on achève les vieux chevaux en fin de parcours, les condamnés d’avance, les malades qui ne reconnaissent plus leur famille. Pourtant, il en avait une de famille, l’enseignement supérieur, et elle voulait encore s’occuper de lui. Elle le veut toujours, et elle le crie aujourd’hui, avec, dans la voix, les sanglots des nerfs et de la tristesse. Or c’est à cela que l’on voit que, peut-être, l’enseignement supérieur n’était pas si vieux que cela. En effet nous autres jeunes, on traînait pas mal avec lui ; et surtout, on avait plein de projets ensemble. Des projets pour plus tard, pour notre avenir commun, des projets que son euthanasie, que son meurtre, rendront désormais impossible. Des projets de vie ; car, par notre vie, présente et future, nous lui réinsufflions sans cesse de la vie, présente et future ; et par là, il nous en donnait en retour, présente et future. Nous vivions l’un de l’autre, poussés par la soif de savoir qui réveille l’homme et le pousse à le lever pour aller chercher de quoi se sustenter, de quoi décupler sa vie, le maintenant ainsi dans une jeunesse éternelle. Aujourd’hui qu’il se meure, peut être allons-nous mourir aussi ; nous laisser mourir, puisqu’on nous prive de notre fluide vital. Ou peut-être allons-nous nous battre, peut-être allons-nous retourner notre flingue, plutôt que sur nous-mêmes, vers ceux qui lui font tant de mal. »




Conclusion… et ouverture…


    « Ce que nous venons de jouer, c’était une pièce de théâtre, de la fiction – on avait aussi songé à noyer la princesse de Clèves, mais bizarrement personne ne voulait jouer la princesse ! Une fiction certes, mais une fiction d’anticipation : cette scène lugubre qui vient de se jouer, c’est sans doute ce qui, inéluctablement, arrivera si nous ne nous mobilisons pas massivement, ensemble et maintenant. Il nous faut répéter, encore et encore, ce truisme maintes fois entendues : LE SAVOIR N’EST PAS UNE MARCHANDISE, L’ÉCOLE N’EST PAS, NE SERA PAS, UNE ENTREPRISE. Pour que notre triste fiction ne devienne pas une réalité, nous en appelons à la lutte, lutte collective, lutte fervente et dans la joie : l’enseignement supérieur et la recherche VIVRONT ! »



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