Une théorie naturaliste et mutualiste de la morale

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Ce travail cherche à répondre à la question suivante : pourquoi sommes-nous moraux ? Pour cela, il s’appuie sur deux traditions : la tradition naturaliste du sens moral et celle, mutualiste, du contrat social. La première tradition, celle de Shaftesbury, Hutcheson, et Adam Smith, propose d’utiliser les outils des sciences naturelles pour rendre compte de la morale. Ainsi, si nous sommes moraux, c’est notamment parce que nous sommes équipés d’une disposition psychologique et universelle à la morale. La seconde tradition, celle de Hobbes, Rousseau ou Rawls, décrit les rapports moraux comme des rapports mutuellement avantageux. Si chacune de ces approches n’est pas nouvelle, elles n’ont toutefois jamais été utilisées conjointement. Pourtant, alors qu’aucune ne parvient à convaincre par elle-même, elles offrent lorsqu’elles sont rassemblées une théorie cohérente et empiriquement valide de la morale.

 

            La Partie I vise à convaincre de la pertinence de l’approche naturaliste. Dans le Chapitre 1, je reprends les arguments développés au XVIII  siècle par les philosophes britanniques du sens moral à la lumière des travaux contemporains et montre que nos jugements moraux résultent bien d’une disposition psychologique spécifique, autonome, universelle, innée. Dans le Chapitre 2, je suggère que non seulement les théories non naturalistes ne peuvent rendre compte de l’existence du sens moral, mais également que les caractéristiques de ce dernier trouvent leur explication dans une théorie naturaliste de la morale.

 

La partie II développe une théorie à la fois naturaliste et mutualiste de la morale. Je montre comment, dans l’environnement de nos ancêtres, la nécessité de s’entraider produit un marché de l’entraide qui, à son tour, conduit à la sélection d’une disposition à respecter également les intérêts de chacun (Chapitre 3). J’examine ensuite dans quelle mesure nos jugements de justice et de solidarité mutuelle sont compatibles avec cette théorie. Alors que les théories naturalistes se cantonnent à la réciprocité (Trivers, 1971) et les théories mutualistes qui se focalisent sur la justice (Gauthier, 1986; Rawls, 1971), cette théorie cherche à rendre compte de l’ensemble de nos jugements moraux.

L'approche naturaliste

J’oppose, dans le Chapitre 4, la théorie mutualiste et les théories selon lesquelles la morale est constituée de principes moraux : maxime d’universalité, principe du double effet, droit à la vie, etc. Ces principes, loin de constituer les fondements de la morale, suivent en réalité la logique mutualiste. J’analyse en particulier les dilemmes moraux, comme le dilemme dit du trolley, qui ont récemment donné lieu à de nombreuses études empiriques. Alors que les études empiriques privilégient les explications basées sur des principes, nous montrerons, à l’inverse des philosophes qui ont inventé ces dilemmes, que les données expérimentales plaident en faveur de la théorie contractualiste.

Le Chapitre 5 est consacré aux mécanismes psychologiques impliqués dans nos jugements moraux (axiologie intuitive, théorie de l’esprit, domaine propre et domaine effectif, etc.). Cette approche cognitive permet de répondre à une partie des critiques adressées à la théorie naturaliste et mutualiste. Certaines reprochent ainsi aux théories naturalistes une conception trop rigide de la morale qui ne peut rendre compte du fait que les jugements dépendent de très nombreux paramètres et changent au cours de la vie d’un individu. Un autre type de critique concerne la capacité de la théorie mutualiste à rendre compte de l’ensemble des jugements moraux. Pensons par exemple aux actes qui, à première vue, ne violent aucun intérêt, comme celui du paresseux qui gâche ses talents ou aux baisers et jeux sexuels entre frères et soeurs adultes et consentants. Et comment encore expliquer l’existence de devoirs envers les animaux ? Je montre qu’une approche cognitive du sens moral – contrairement à une approche essentiellement formelle, comme dans les théories traditionelles – s’accommode très bien des fautes sans victimes et des devoirs envers les animaux. Une telle analyse nous conduira à remettre en question les théories culturalistes selon lesquelles seules les normes sociales permettent d’expliquer les jugements moraux.

Les deux dernières parties sont consacrées aux deux principaux types de théories naturalistes de la morale : les théories altruistes (Partie III) et les théories continuistes (Partie IV). Dans le Chapitre 6, je compare le type de morale prédite la théorie altruiste et la théorie mutualiste. Selon les théories de la compétition entre groupes, l’évolution a sélectionné un sens du sacrifice pour la communauté (Boyd, Gintis, Bowles, & Richerson, 2003; Gintis, 2000; Sober & Wilson, 1998). Ces théories prédisent une morale utilitariste selon laquelle une action est morale si elle améliore le bien du groupe. Cependant, ni les comportements moraux, ni les jugements moraux ne suivent une logique utilitariste. Ces observations, ainsi que la discussion des expériences de jeux économiques, conduisent à la conclusion que la morale n’a pas évolué par sélection de groupe, et ne consiste pas à se sacrifier pour la collectivité. Je poursuis au chapitre 8 cette critique des théories altruistes à travers l’exemple de la punition.


 L'approche mutualiste

La quatrième partie discute la validité des théories continuistes de la morale (de Waal, 1996; Haidt & Joseph, 2004; Hinde, 2002; E. Wilson, 1975). Selon ces théories, être moral, c’est posséder un ensemble de dispositions sélectionnées pour faire face à des problèmes adaptatifs spécifiques. Ces théories semblent particulièrement intuitives. Nous sympathisons en effet avec les victimes d’injustice, nous sommes dégoûtés par certaines pratiques immorales, etc. Cependant, ces dispositions visent d’autres buts que le respect des intérêts d’autrui (chapitre 8). On peut par exemple avoir de la sympathie envers son enfant et sentir en même temps qu’il serait injuste dans certaines situations de le faire passer avant les autres (pour un emploi par exemple). Faute d’avoir fait ces distinctions, nombre de théories naturalistes (en particulier celles inspirées de la sociobiologie) se condamnent à passer à côté des phénomènes moraux en tant que tels. Cette négligence a des conséquences au niveau empirique, en particulier en neurosciences, où l’absence d’une caractérisation fine obère toute tentative d’isoler les régions cérébrales impliquées spécifiquement par les jugements moraux.



La distinction entre sens moral et dispositions amorales nous permet enfin, dans le Chapitre 9, d’éclairer la question de la morale chez les animaux non humains. Il est tentant d’attribuer aux grands singes une morale ou du moins une « proto-morale » (de Waal, 1996). Si, en effet, la morale a évolué par sélection naturelle, il semble possible qu’elle soit apparue également chez d’autres animaux sociaux. Ce n’est pourtant pas nécessaire : les capacités à marcher ou à parler ont été sélectionnées par l’évolution, et pourtant, elles ne se retrouvent pas chez les espèces les plus proches des humains. De fait, les grands singes s’occupent de leurs enfants, se font des alliés, se vengent, etc. Pour autant, tous ces comportements ne relèvent pas de la morale. L’affection n’est pas le devoir, la politique n’est pas le respect des autres, la vengeance n’est pas la justice. Les grands singes ont indéniablement une vie sociale riche, mais rien ne laisse penser qu’ils ont une vie morale.


Une Théorie naturaliste et mutualiste de la morale

En conclusion, je discute des faiblesses de la théorie naturaliste et mutualiste et propose plusieurs voies de recherches susceptibles de pallier à ces faiblesses. Je termine en discutant l’intérêt d’une approche naturaliste en sciences sociales. 




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nicolas baumard,
13 Nov 2008 08:06