Info 3065

Une milice menace l’espoir de paix du peuple burundais.

 Par Frantz BUNTU

Dans son discours de fin d’année 2008, le Président Nkurunziza terminait en ces termes : „ Que personne n’ait le cœur gros à cause des propos de certains politiciens qui prêchent l’apocalypse, sur base des élections de 2010. Nous vous assurons que nous ne ménagerons aucun effort pour que ces élections se déroulent dans les meilleures conditions. «

Après tant d’années de massacres, de guerre, d’assassinats ciblés et d’insécurité , quel burundais  n’applaudirait pas  à ces paroles rassurantes prononcées par la Première Institution du pays ? Quel Homme de l’Universel Démocratique ne se sentirait envahi de joie ?

Mais une fois l’effet d’annonce passé, le doute revient  et d’aucuns se disent : des discours identiques avaient été prononcés au Kenya, en Ethiopie, au Zimbabwe, au Nigeria, au Sénégal, … Pourtant les élections s’y sont déroulées dans des conditions qui frisaient le chaos.

Le Burundi connu de par le monde „ grâce « à ses massacres interethniques répétitifs, sa longue guerre civile, ses réfugiés, sa pauvreté,  fera-t-il exception ? Le Burundi pourrait-il surprendre agréablement le monde ?

Et si les faits donnaient malheureusement raisons à ces incorrigibles pessimistes !

Certains diront que nous jouons aux cassandres, mais notre plus grand bonheur serait que les faits nous démentissent demain.

Une milice de l’ "apocalypse " ?

Depuis plusieurs mois, des voix s’élèvent pour dénoncer la constitution d’une milice du parti du Président NKURUNZIZA. Les faits sont parfois dénoncés avec fort détails qu’il est difficile de croire à une simple vue d’esprit(1)(2). Ces miliciens que les dirigeants du CNDD-FDD appellent  les „ imbonerakure «, s’entraîneraient de nuit comme de jour les armes à feu à la main. Cela ne daterait d’ailleurs pas de maintenant. D’après K. Berwouts  directeur d’Eurac:  „  Déjà à l’époque de Rajabu, il y avait des indications que le CNDD/ FDD était en train d’organiser des militants du parti armés sur le terrain comme force parallèle.  Ce risque continue à exister. «(3)

Pourquoi font-ils si peur ? Pourquoi constituent-ils un danger pour  la paix et la démocratie ?

La milice définie par Le Petit Larousse „ comme une organisation paramilitaire constituant l’élément de base de certains partis totalitaires ou de certaines dictatures «, est bien connue des Burundais !

En 1972, les Jeunesses Révolutionnaires Rwagassore (JRR), véritable milice du parti UPRONA ont constitué le fer de lance des massacres à caractères génocidaires qui ont longtemps hypothéqué l’unité nationale.

Tous ceux qui ont vécu à Bujumbura dans les années qui ont suivi l’assassinat du Président NDADAYE  en 1993 se rappellent avec effroi la terreur des milices „ Sans Echecs «, „ Sans Capotes «, etc.

Les Interahamwe, milices du parti au pouvoir de l’époque (MRND) ont été des acteurs importants du double génocide au Rwanda  en 1994.

Au Darfour (Soudan), les Njandjawids, miliciens du Président  Omar El-Béchir se sont illustrés dans les tueries, viols et pillages à grande échelle. Le résultat est de trois cent mille morts(3)(4).

La milice hithlérienne , les tristement célèbres  SS furent le fer de lance de la campagne d’extermination des juifs par les Nazis.

Bref, dans l’histoire de l’Humanité, les milices sont synonymes de terreur, de massacres, de tortures, de viol, de souffrance extrême à l’encontre des peuples. 

Il ne fait aucun doute que les „ imbonakure « seront à l’image de toutes les autres milices. Car il  ne s’agit nullement d’une organisation des jeunes militants du parti CNDD-FDD, comme le clame si souvent ses défenseurs .

Ils se sont déjà illustrés par leur intolérance, leur cruauté dans les assassinats ciblés des opposants  comme on peut le lire dans le rapport mondial de 2009 de l’organisation de défense des droits de l’homme Human Right Watch(5).

Le développement de cette milice semble s’accélérer à moins de deux (2) ans des élections. Sa mission principale sera très probablement de terroriser les opposants et contraindre les populations à voter le CNDD-FDD  par la violence.

Cela sera d’autant plus grave que la collision avec le Service de Renseignement, la Police et les agents de l’administration semble évidente : „  Au moins cinq personnes liées au FNL et trois personnes liées au Front pour la démocratie au Burundi (Frodebu), l'un des partis politiques burundais, ont été assassinées. Des témoins ont accusé la police, des agents du Service national du renseignement (SNR), des fonctionnaires locaux et des membres de la ligue des jeunes du CNDD-FDD. En mars [mars 2008 : NDLR], des grenades ont été lancées contre les domiciles de cinq politiciens opposés au CNDD-FDD, rappelant des attaques similaires survenues mi-2007. «(5)

Si l’on y ajoute la brutale nuisance des démobilisés , cela devient une association avec un potentiel très destructeur pour le peuple burundais : „ Les policiers et agents du renseignement ont utilisé fréquemment d'anciens combattants du FDD pour harceler, agresser et arrêter illégalement des membres du Palipehutu-FNL, entre autres personnes. «(5)

De source bien informée, quelques puissants généraux proches du parti CNDD-FDD s’investissent à créer des „ sociétés de gardiennage «. Ils servent à recruter et encadrer certains anciens démobilisés . Ces vigils spéciaux porteraient des armes de guerre au mépris de la loi.

Personne n’est dupe ; il s’agit d’un camouflage qui permet à ces généraux de se faire de l’argent et d’avoir de véritables milices armées à leur disposition.

Les  récentes vagues d’assassinats ciblés notamment du Vice-Président de l’Organisation de Lutte Contre les Malversations Economiques (OLUCOME) fait craindre une dérive mafieuse du système.

Le risque de  "somalisation" du Burundi.

Il est difficile de croire que les autres organisations politiques resteront sans réagir.

Le FNL qui vient à peine de déposer les armes possède le plus important vivier de miliciens avec ses milliers de combattants en cours de démobilisation.

Même si  les  autres partis ont moins de potentiel militaire, il ne faudrait pourtant pas sous estimer - au moins pour certains- leur capacité  de mobilisation . En effet,  il existe d’autres organisations politiques à même de rassembler des moyens financiers et humains  pour constituer une milice.

La grande circulation des armes légères dans la zone et l’existence de plusieurs groupes armés dans la région des grands lacs est malheureusement un élément qui pourrait jouer le rôle de catalyseur.

Une autre inconnue est l’attitude que pourrait prendre l’armée au sein de laquelle les anciens ennemis apprennent à travailler ensemble.

Une chose est sûre; si le CNDD-FDD ne met pas fin à la constitution de cette milice, nous nous acheminons vers l’implosion de la Nation Burundaise. Il est inutile de rappeler qu’il est facile d’allumer le feu mais l’éteindre c’est une autre affaire !

En Janvier 2009 lors d’une conférence à Bruxelles, le député Léonard NYANGOMA a démontré qu’un mauvais déroulement des élections au Burundi pourrait avoir des conséquences néfastes dans toute la Région des Grands Lacs notamment au Rwanda et en République Démocratique du Congo (7).

Qui aurait pensé, il y a  quelques années, que l’implosion de la Somalie allait avoir des conséquences déstabilisatrices pour l’ensemble du monde? Qui aurait cru que l’instabilité en Guinée Bissau allait profiter à la mafia latino-américaine?

Certes le Burundi est un petit pays enclavé, mais il est à cheval sur l’Afrique Orientale, Centrale et Australe. Il est surtout au centre d’une zone des Grands Lacs qui peine à trouver une stabilité.

Des actions urgentes.

De la Communauté Internationale.

Par le passé, les puissances occidentales ont tablé en Afrique sur des régimes forts, répressifs et parfois sanguinaires. Elles préféraient une „ paix des cimetières « qui donnaient l’impression de „ stabilité politique «. Tout le monde connaît le résultat : la marmite longtemps comprimée a explosé et ce fut des guerres, des massacres, des génocides, des cohortes de réfugiées, etc.

La Communauté Internationale qui a accompagné  le processus de paix au Burundi devra tabler cette fois-ci sur le renforcement de la Démocratie, seule garante de la tolérance mutuelle, de la paix pour tous et de la bonne gouvernance, fondements d’un développement socio-économique.

Les Nations Unies, l’Union Européenne, les Etats Unis d’Amérique et l’Afrique du Sud ont des moyens de pression suffisants pour faire entendre raison au pouvoir CNDD-FDD .

De la Société Civile.

La Société Civile burundaise est à saluer pour son courage et son dynamisme. Elle en paye du reste un lourd tribut. Mais elle ne doit nullement se décourager. La poursuite du combat est la meilleure façon d’honorer la mémoire des leurs qui ont payé de leur vie la lutte pour l’avènement d’une société plus démocratique et pour une bonne gouvernance.

Leur force sera dans leur unité tout en préservant leur diversité, et dans la sensibilisation de la population aux idéaux de la Démocratie, de la Bonne Gouvernance , de la Tolérance mutuelle et de la Solidarité.

Des Confessions Religieuses.

Les burundais sont dans leur grande majorité croyants. Le Président de la République introduit et conclut ses discours par une référence à Dieu. Il ne cache pas son appartenance aux Eglises de Réveil.

Force  est de constater, que si l’Eglise Catholique par la voix de ses Evêques a déjà suggéré la voix à emprunter (8), les Eglises Protestantes auxquelles appartient le Président NKURUNZIZA semblent préférer garder le profil bas.

La Communauté Musulmane semble partagée entre une aile proche de l’ex-patron du CNDD-FDD, aujourd’hui en prison et celle proche du pouvoir actuel dirigée par Monsieur Rukara.

Dans la situation actuelle, toutes les confessions devraient penser aux intérêts de l’ensemble de la population. Elles pourraient user de leur grand pouvoir moral pour ramener le Président NKURUNZIZA et son parti le CNDD-FDD à s’engager sur le chemin de la tolérance, du dialogue et de la paix. Le moment est opportun pour ces organisations de prouver qu’elles œuvrent pour le salut de toutes les âmes (toutes égales devant le vrai Dieu) et pas la consolidation du pouvoir temporel de leur dirigeants et/ou leurs alliés politiques.                                                          

Des partis politiques.

Il est légitime que chaque organisation politique cherche à conquérir le pouvoir. Mais il est immoral de sacrifier les intérêts de la population que l’on prétend défendre pour arriver à ses fins.

Il existe des questions qui devraient rassembler tous les partis qui se disent démocratiques : la question de sécurité, des élections transparentes, de paix, de bonne gouvernance, etc.

Le parti qui croirait  pouvoir profiter d’une situation de troubles graves se fait des illusions.

Seuls la mafia et les marchands d’armes seront gagnants en cas d’une nouvelle guerre civile au Burundi.

Quant aux hommes politiques, ils devraient se rendre compte que le Monde tolère de moins en moins ceux qui pour conquérir ou garder le pouvoir se livrent à une violation massive des droits de l’homme. Des hommes politiques qui se crurent au moment de leur toute puissance,  autorisés à martyriser, massacrer des groupes de populations sont actuellement dans les mains de la justice internationale : Slobodan Milosevic, Charles Taylor, Jean Pierre Bemba, etc.

Conclusion

Nous terminerons en disant que la milice du CNDD-FDD risque au mieux de replonger le pays dans la guerre, au pire d’atomiser la Nation Burundaise avec des conséquences incalculables pour l’ensemble de la région des Grands Lacs Africains. Il ne s’agit nullement d’une fatalité . Mais pour arrêter cette course vers la folie, il faudrait que :

-          la Communauté Internationale en finisse avec le silence qui frise la complicité ;

-          la Société Civile burundaise  poursuive le combat malgré la persécution par le pouvoir actuel ;

-          les partis politiques d’opposition  fassent preuve de plus de sens de responsabilité en privilégiant les intérêts de la population ;

-          les responsables religieux  usent de leur pouvoir moral et appeler à leur ouailles à plus de sens d’humanité.

La  mise en place des milices dans toutes les provinces du pays s’accélère, les „ sociétés de gardiennage « pullulent de plus en plus dans la capitale, les assassinats ciblés se poursuivent.

Que faut-il attendre encore pour agir ?

 
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