9) Canaux Antiques



Creusés par l’homme devant se satisfaire de moyens techniques limités et souvent au travers d’isthmes compris entre deux bras de mer, ces canaux ont été conçus et exécutés pour raccourcir certains trajets maritimes ou fluviaux soit très passagers, soit dangereux pour la navigation, soit pour ces deux raisons à la fois.

Selon leur localisation géographique, nous allons distinguer ceux qui ont été creusé::



1) EN ÉGYPTE

Nous n’étudierons que le plus célèbre d’entre eux : le canal reliant la mer Méditerranée (ou plus exactement le delta du Nil) à la mer Rouge (La mer Rouge est également appelée mer Erythrée par les auteurs anciens). Le terme de delta du Nil vient de ce que cette région à la forme triangulaire de la transcription majuscule de cette lettre grecque. Le Nil est au sommet du triangle, le bord gauche siège dans la branche occidentale dite canopique et le bord droit dans la branche orientale dite pélusique. La base est située dans la partie du littoral comprise entre Canope et Péluse) c’est-à-dire l’ancêtre de notre canal de Suez.

La nécessité d’un tel ouvrage fut reconnue dès le Moyen Empire. Mais historiquement, il n’a pris forme que sous le règne du pharaon égyptien NÉCHAO (609-594).  HÉRODOTE, écrit à son sujet :  « Psammétique eut pour fils et successeur Nécos (c’est-à-dire Néchao) qui entreprit le percement du canal qui conduit à la mer Erythrée........En longueur, ce canal représente quatre jours de navigation et on le fit assez large pour permettre le passage de deux trières de front : son eau vient du Nil ........ Sous le règne de Nécos, cent vingt mille Égyptiens périrent en le creusant ;  cependant, Nécos fit interrompre les travaux, arrêté par un oracle qui déclara qu’il travaillait au profit du Barbare (les Égyptiens traitent de Barbares tous les peuples qui ne parlent pas leur langue) ».

Plus tard, l’Égypte ayant été conquise par les Perses. DARIUS fit reprendre les travaux, mais, selon DIODORE de SICILE ­, ce roi perse laissa également inachevé le canal de peur d’inonder l’Égypte.

C’est PTOLÉMÉE II Philadelphe qui redémarra le percement de l’ouvrage jusqu’à son achèvement. A ce moment, le canal commençait par emprunter la branche pélusique orientale du Nil  ; il s’en détachait à
hauteur de la ville de Bubastis pour former un coude et aboutir au fond du golfe de Suez à
Arsinoe selon le trajet indiqué par PLINE l’ANCIEN. Il incluait dans son périple le lac Timseh et les lacs Amer mais ne débouchait pas directement dans la mer Rouge par crainte d’une pénétration d’eau salée dans le Nil. Un autre canal permettait de relier les lacs Amer à cette mer Rouge.
Ce canal fut réaménagé au Ve siècle avant J.-C. par XERXÈS, puis par les Ptolémées. Mais, après la conquête arabe, il fut laissé à l’abandon du fait de la raréfaction des liaisons entre le bassin méditerranéen et l’Orient pendant plusieurs siècles.

En 1498, la découverte de la route des Indes par le cap de Bonne Espérance posa à nouveau le problème du canal de Suez.  Mais, il fallut attendre l’expédition de Bonaparte en Égypte pour qu’un certain nombre de groupes de savants et des ingénieurs, dont Jean-Baptiste LEPERE, se mettent à approfondir sérieusement la question du percement de l’Isthme de Suez. Leurs études furent reprises au milieu du XIXe siècle par Ferdinand de LESSEPS qui réussit, malgré l’opposition de l’Angleterre, à mener à bien les travaux ; ces derniers débutèrent en Égypte en 1859 et se terminèrent par l’inauguration en grande pompe de ce canal de plus de 162 kilomètres en novembre 1869.



2) En GRÈCE :

 Pour R. BEDON, c’est vers l’an 600 avant J.-C., que le tyran grec * PÉRIANDRE pensa pour la première fois à creuser l’isthme de Corinthe afin d’y construire un canal. Ce projet n’aboutit pas. Par contre, ce fut probablement ce même PÉRIANDRE qui fit construire le diolcos, chaussée de halage destinée à transporter les petits navires à travers l’isthme . Un projet semblable de Démétrius POLIORCÈTE tourna court du fait des difficultés rencontrées sur le terrain.

Selon PLUTARQUE , CÉSAR, « se sentant né pour les grandes entreprises », dont celles de détourner le Tibre à la sortie de Rome et de nettoyer les passages dangereux de la côte d’Ostie, envisagea également de percer l’isthme de Corinthe. Mais, là aussi, sans résultat pratique.

Ce fut CALIGULA qui, avant d’être assassiné, eut le temps de faire établir un tracé du futur canal après avoir envoyé sur place un douze centurion dit primilaire * chargé de ce travail délicat (SUETONE ­).

L’empereur NÉRON, s’intéressant particulièrement aux problèmes posés par les canaux, se rendit lui-même à Corinthe. Et selon SUETONE, il s’offrit ainsi en spectacle au moment du début des travaux de creusement : «En Achaïe, entreprenant de percer l’Isthme (de Corinthe), il harangua les prétoriens pour les encourager à se mettre à l’ouvrage ; puis, au signal de la trompette, donna lui-même les premiers coups de bêche, remplit une hotte de terre et l’emporta sur ses épaules ». Une tranchée d’une trentaine de mètres de profondeur fut creusée sur près d’un kilomètre aux deux extrémités de l’endroit le plus étroit de l’isthme ainsi qu’une trentaine de puits forés à sa partie centrale. Mais les travaux furent ensuite stoppés. Ils ne seront repris (sur le tracé établi par CALIGULA) et achevés qu’au XIXe siècle (de 1881 à 1893). Actuellement, le canal coupe dans sa totalité l’isthme de Corinthe et les navires le franchissent entre deux hautes murailles rocheuses impressionnantes.

- Avant sa troisième campagne d’invasion de la Grèce de 480 à 479 avant J.-C., XERXÈS fit couper par  un canal l’Isthme de l’Athos, une pointe de terre en Chalcidique surmontée par le mont Athos culminant à près de 2.000 mètres au-dessus de la mer. Le souverain perse se souvenait de la tempête et du désastre naval qui s’en suivit quand son père DARIUS envoya son général MARDONIOS conquérir le plus grand nombre de villes grecques avec des forces terrestres et navales immenses. Au moment où la flotte perse doubla le mont Athos, le vent du nord se mit à souffler en tempête et fit couler près de trois cents navires projetés contre la montagne. Plus de vingt mille hommes périrent dont certains servirent de pâture aux monstres marins (probablement des requins). Les travaux de creusement du canal de l’Athos durèrent trois années. Des contingents de barbares de toutes origines s’attelèrent à cette rude tâche ; ils travaillèrent « sous le fouet »  pour percer par une tranchée la base de l’isthme qui faisait 12 stades * de largeur : « Le tracé du canal était rectiligne et passait par Sané ; quand la tranchée devint profonde, les uns demeurèrent au fond et continuèrent à creuser, d’autres passaient sans arrêt la terre déblayée à des ouvriers installés sur des plates-formes au-dessus d’eux, qui la prenaient et la passaient plus haut à leur tour, ceci jusqu’au sommet, où elle était emportée et jetée. Tous les ouvriers, sauf les Phéniciens, eurent double travail parce que les parois de leur tranchée s’écroulèrent, chose inévitable puisqu’ils lui donnaient la même largeur au sommet et à la base. Les Phéniciens, eux, manifestèrent ici leur habileté, comme dans tous leurs ouvrages : pour faire la partie du canal que le sort leur avait assignée, ils ouvrirent une tranchée deux fois plus large que le canal lui-même et creusèrent en la rétrécissant toujours davantage ; quand ils arrivèrent à la profondeur voulue, leur partie de canal avait la même dimension que les autres ».Ce canal était assez large pour admettre deux trières de front.



3) En ITALIE


Quand l’empereur romain CLAUDE créa un bassin portuaire sur la mer Tyrhénienne près d’Ostie,


il le fit correspondre avec le Tibre par un lacis de canaux. Ce bassin de CLAUDE fut repris ensuite dans la construction du bassin de TRAJEAN et sa branche principale fut nommée Fossa Trajana . De plus, cette Fossa Trajana avait l’avantage de décharger le cours du Tibre en cas d’inondation. Comme le précise PLINE le JEUNE, ces débordements 
aquatiques étaient fréquents du fait des fréquentes intempéries.




4) En GAULE

Le premier canal romain en Gaule ou Fossae Marianae fut creusé entre 105 et 102 avant J.-C., par le consul MARIUS et ses troupes lors de leur guerre victorieuse contre les Cimbres et les Teutons, peuplades germaniques qui avaient envahi la Gaule et cherchaient à pénétrer en Italie du Nord. A cette époque, l’embouchure du Rhône était très boueuse et parsemée de grands bancs de sable rendant dangereuse l’entrée dans le fleuve des grands vaisseaux de charge (PLUTARQUE ­). Dans le but de faciliter l’approvisionnement des troupes romaines stationnées dans le sud de la Gaule, MARIUS fit aménager une grande tranchée qui se séparait du Rhône au sud d’Arles et se dirigeait vers le port de Fossae Marianae (Fos sur Mer) dans un secteur à l’abri des vents et des vagues de la mer, à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Marseille. Une fois la guerre terminée, MARIUS offrit ce canal aux Marseillais qui balisèrent par des tours l’entrée de celui-ci difficile à repérer sur cette côte très basse. Tous les navires venant de la Méditerranée, et souhaitant remonter le Rhône, passaient par le port de Fos qui devint le siège d’un trafic important. Les bateaux les plus importants étaient déchargés et leur contenu transbordé sur les unités de plus petite taille pouvant être halées le long de la berge.

Et si STRABON, signale également l’existence de ce canal creusé par les Romains et donné ensuite aux Massaliotes, bien d’autres opinions aient été soulevées depuis concernant les Fossae Marianae.  L’une des plus récentes, celle de C. LENTHÉRIC ­, considère que ces Fossae ne constituaient qu’une série de communications
entre les étangs échelonnés le long du Rhône et qu’il n’existait pas de port de mer à proprement parler, du moins avant la domination marseillaise, mais seulement « une tête de ligne du chenal maritime traversant les étangs ».



LE CANAL EN PROJET MAIS NON CREUSÉ en Asie Mineure

Il existait également des projets de canaux qui ne furent pas achevés pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec les difficultés techniques du terrain à creuser. Ainsi, les habitants de Cnide, au sud de l’Asie Mineure, face à l’île de Cos, et dont le territoire était compris entre le golfe Céramique au nord et la mer de Rhodes au sud , voulurent faire de leur péninsule une véritable île en y creusant un canal afin de mieux la défendre contre un agresseur nommé HARPAGE, général perse de CYRUS. Ils se mirent à l’ouvrage avec entrain.  Mais, selon HÉRODOTE, ces habitants après avoir observé parmi les travailleurs un nombre particulièrement élevé d’accidents frappant leurs corps et spécialement leurs yeux, pensèrent qu’une intervention divine s’opposait à leur projet. Ils interrogèrent la Pythie qui leur fit cette réponse : « Ne fortifiez pas l’isthme et ne le percez point. Zeus en eut fait une île s’il l’eut voulu ». Et les Cnidiens stoppèrent aussitôt les travaux et se soumirent sans combattre à leur ennemi perse.
En fait, cette réponse de la Pythie serait un faux établi après ces événements que les Cnidiens auraient fabriqué de toute pièce pour justifier leur manque de courage.



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