Fauteuils Branchés

Architectures sonores

«  Les Chaises Musicales »

Dominique Huchet
Bruno Lefebvre

Hiver 2009/2010


                                                                               Affiche_Théo Lefebvre                

Cette installation peut se réaliser dans des espaces publics ou privés, couverts ou en plein air.


1°- Principe:

Une musique générative et aléatoire est générée par un montage de logiciels libres ( voir petite description technique). Tous les sons et signaux, chants d'oiseaux, de baleines, percussions, etc... sont entièrement synthétiques et sont restitués par une série de baffles installés en périphéries de l'espace physique. Au centre, trois fauteuils jouent le rôle de joy-stick, les mouvements latéraux et d'avant en arrière de ceux qui y sont assis modulent la composition générative, produisant ainsi une architecture sonore momentanée de l'espace.

Chaque fauteuil agit grâce à son axe sur le rythme (l'accélération ou le ralentissement des mélodies), l'intensité des sons, oriente la musique vers des percussions ou des développements instrumentaux, fait varier le spectre, agit sur la hauteur, la fréquence, la brillance des sons.


2°- Intention:

Les mouvements des corps assis génère la mélodie permet à chacun, quelque soit son âge, son poids (de 20 à 120Kg), son handicap éventuel, de produire l'environnement sonore, même sans aucune connaissance de la musique. La musique est générée, composée simultanément à trois, ce qui permet d'éviter les situations de face à face (en couple, en quartet). L'installation conduit les trois personnes à harmoniser collectivement leurs mouvements corporels afin de produire de la cohérence sonore.

L'intention est de renouer avec les enseignements anthropologiques sur les techniques du corps (Marcel Mauss, 1920/1935): les corps sont formatés par leurs environnements sociaux, techniques, culturels, ainsi que leurs sept sens, la vue, l'odorat, le toucher, l'ouïe, le goût, le sens vestibulaire (l'équilibre), le sens kinestésique (le mouvement), et inversement, les corps dynamisent leurs environnements. Notre installation de « chaises musicales » permet de dynamiser l'espace public ou privé par la mise en simultanéité de l'ouïe, et des sens vestibulaire et kinestésique.


3°- Anthropologie musicale et compositions aléatoires


Les travaux de Leroi-Gourhand1 des années 40/50 sur la préhistoire, « la mémoire et les rythmes », « le geste et la parole » montre que l'intelligence humaine, le langage oral et donc la musique se sont formés avec la répétition des percussions contre des morceaux de bois ou des cailloux, les claquements des mains, le frottement sur des peaux, le souffle dans des cornes. La maîtrise de la construction des cordes tendues et des noeuds sur les arcs de chasse, les harpes, tars, citars et guitare qui en résulte immédiatement donne lieu à de nouvelles famille d'instruments. Il est donc logique que la musique soit « naturellement » répétitive, des rythmes primitifs jusqu'aux sonates les plus savantes de notre répertoire classique.

En musique le groupe d'humain fait corps, rassemble. La musique enregistrée est un autre problème. Avec la découverte mathématique du calcul binaire (Francis Bacon, au XV° siècle ), on utilise la répétiton du signal (oui/non ou plus/moins) surtout pour l'industrie, les métiers à tisser programmés, ce qui provoque des émeutes car on n'a plus besoin d'autant de main d'oeuvre. Les mécanismes automatiques sont évidemment utilisés pour les loisirs et la science amusante, comme la construction d'automates à forme humaine ou pour les arts, comme la musique programmée, les orgues de barbarie devenus aujourd'hui les synthétiseurs en passant au XIX° siècle par les pianos à roulaux qui permettaient aux aristocrate de se faire programmer leurs compositions ou à d'autres, de reproduire le ragtime des noirs américains.

Avec la construction des nos outils informatiques à partir des années 1940, que les anglais les nomment « calculettes » et les français « ordinateurs », ceux qui donnent des ordres – on peut désormais penser des matrices qui, si l'on modifie un paramètre, produisent des suites aléatoires. Athanasus Kircher (1601/1680), jésuite, a participé à ce vaste mouvement d'idées en pensant à de la musique algorithmique. Jean Sébastien Bach ( 1685/1750) se serait beaucoup intéressé à ces travaux pour concevoir ses compositions.

La combinaison des matrices peut générer de la musique aléatoire, lorsque l'on écoute du Bach, on pense à cette musique mécanique. Il s'agit d'enchaînements logique à partir d'un ou deux thèmes en introduisant dans une matrice une variable aléatoire. Nous pouvons prendre l'exemple de la botanique, d'une plante qui à partir d'une graine, prend telle ou telle forme, selon son emplacement, le vent, la lumière et modéliser les aléas qui l'on conduit à ce qu'elle est. Cette modélisation est très utile à l'enseignement et à la pédagogie, que ce soit en anthropologie ou en musique.


L'apprentissage d'un instrument physique nécessite un dressage corporel certain et une discipline qui dure des années. Pouvoir générer de la musique informatisée permet de se libérer de ces contraintes et tout le monde peut y accéder, handicapés physique ou mentaux compris. On pourrait même en concevoir des versions thérapeutiques... A partir de gestes simples, assis dans un fauteuil par exemple, on peut composer de la musique, se répondre l'un l'autre, prendre du plaisir, ce qui rompt avec l'obligation d'ascèse et de discipline, très judéo-chrétienne, par laquelle il faut souffrir pour avoir accès à quoi que ce soit. Toute musique est répétitive, mais on peut proposer de la musique générique. Le grand danger de la musique assistée par ordinateur est de composer des pièces trop séquentielles, depuis les années soixante, qui ont par ailleurs bercé nos adolescences. De beaux musées exposent ces premiers outils qui ont conduit aux compositions les plus récentes, tout styles de musiques confondus. Sur quatre temps, si l'on introduit une variable aléatoire, nous pouvons composer de la musique générative pour échapper à une démarche mortifère de répétition typique, la pulsion de mort, selon Freud.

Selon ce savant, la répétition est un principe de mort, ce qui est tout a fait contestable si l'on considère la joie collective d'un rassemblent musical qui revient à intervalle réguliers, un concert « en live ». Les paterns, modèles, ou ce que les africains nomment la « roue » ne sont jamais identiques de l'un à l'autre et pourtant, les musiciens se doivent d'être strictement « ensemble », en rythme. Il y a un début en musique, pas forcément une fin, et elle évite le Chaos car l'oreille oriente et fait concevoir des harmonies socialement construites.

Le grand danger des musiques informatiques est de se complaire dans la répétition, de manière plus stricte que des claquement de main chez les primates ou les claquements de bec chez les oiseaux. Les débats musicaux théoriques au début des années 80 avec Christian Villeneuve (1948 / 2001) posaient déjà la question de la surdétermination de l'outil informatique qui orientait – ou formatait- les processus mentaux qui contribuent à la création et la composition musicale. A partir des années 70, certaines compositions sont carrément beaucoup trop répétitives, ou si l'on veut, un peu flemmardes, mais c'est plus facile pour danser dans les boites de nuit. Les précurseurs comme Kraftwerk en Allemagne, Pink Floyd ou Soft Machine ne s'y sont pas trompés et introduisaient dans leurs compositions des instruments aléatoires comme des flûtes ou des guitares. Cette touche de mouvement aléatoire, comme les vagues de l'océan sur une falaise, bien qu'on puisse les modéliser en informatique, fait toute la richesse « humaine » de la création ou de la composition.


Cette musique se caractérise donc par un début, mais il n'y a pas forcément de fin puisque les mouvements aléatoires peuvent aller jusqu'à l'infini. Il faut cependant sélectionner les fréquences des sons, car leur ensemble groupé donne ce qu'on appelle un bruit « blanc », un shshshsh.... Un son instrumental, considéré comme plus ou moins « pur », à partir d'une corde tendue comme un arc, un thar, une cithare, une guitare ou à partir d'un son soufflé dans une corne, un os ou un morceau de bois, un hautbois ou une flûte n'est jamais qu'une ruse humaine pour sélectionner les fréquences. Une note n'est donc qu'un subterfuge pour orienter l'oreille humaine ou animale vers un signal, une convention ou une intention de communication; certains humains, ou réputés tels, peuvent entendre ou ne pas entendre cette intention, tout comme nos animaux familier, les oiseaux, chien, chats, phoques. Les spectromètres nous donnent de bonnes indications de ce qui est audible pour chacun ainsi que les sélections de fréquence de nos instruments favoris, guitares, voitures, machines à laver.


En musique électronique, nos divisons un octave en autant de fraction que l'on veut, si bien que la restitution de la musique occidentale, où un octave est divisée en douze intervalles «égaux », ou en cycles de quinte ailleurs, nécessite la mise en place de « paramètres d'humanisation ». Il s'agit d'orienter les fréquences de manière à rendre la note un peu fausse pour qu'elle soit appréciée par l'oreille humaine, les débats musicaux théoriques sur les clavecins « tempérés » ont fait fureur à leur époque, il fallait humaniser ces gammes sauvages. Dans certaines musiques chinoises, un octave est divisé en cinq (la terre, le feu, le bois, l'eau, le fer, ce sont les principes symboliques de la métallurgie et de la médecine), ce qui est beaucoup plus proche de la réalité physique d'un câble ou d'une corde qui vibre, dont les fréquences, sinus et cosinus ne sont pas divisible par trois comme dans l'octave occidental. Tous les musiciens d'instruments à cordes le savent: il faut compenser constamment la fausseté de l'octave occidental par le doigté ou l'accordage.


La pensée religieuse et donc scientifique du XV° siècle en Europe a décelé des intervalles musicaux utilisés par les populations rurales en voie de christianisation qu'on a décidé d'interdire, comme la quinte diminuée, « la quinte du diable », qui ne sera remise au goût du jour que par les chants des esclaves africain en Amérique au XIX°. Les académismes musicaux classiques ou aujourd'hui jazzistique n'ont de cesse d'humaniser les gammes pour formater l'oreille, conséquence de forces collectives dont nous n'avons pas forcément conscience (nous sommes très Durkheimiens en anthropolgie musicale).


Les essais musicaux des humains, aussi loin dans la préhistoire que les anthropos sont considérés comme tels, jusqu'à l'actuel athlète champion des jeux auquel on fait muter les gênes, par ponction/injection plus quelques modifications, sont multiples. Ils évoquent l'esprit des morts, comme les tambours Vaudous, les vies et libertés avec le chant des oiseaux et des sifflements. Pour des questions de simplification informatique et les soucis de s'adapter à des musiques humainement supportables, nous ne proposons pas lors de nos installations des rythmes aléatoires, mais c'est facile à concevoir. La musique générative produit des séries de notes aléatoires qui diffèrent du symbolisme musical classique; en fait, nous nous préoccupons pas d'un futur symbolisme à construire, ou pire, un label à vendre. La musique proposée, les « Chaises Musicales », est en fait paramétrée pour que seulement quelques notes aléatoires modifie toute une suite harmonique classique: l'oreille humaine suit ces développements dont certains sont très beaux et surprenants.


1Leroi-Gourhan (' ), élève de Marcel Mauss



 

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