- Notre approche muséologique

Si nous voulons paver une nouvelle voie en matière de muséologie militaire, il est primordial de faire apparaître les bons points et les lacunes de ce qui se fait en matière de muséologie militaire. Il n’est donc pas question de biffer du récit les faits de guerres ni la place des armes, et encore moins d’évacuer la mémoire des combattants, mais bien de définir une avenue qui donnera toute l’importance et toute la reconnaissance que mérite l’étude de l’histoire des guerres. Cette avenue passe, d’une part, par une réorganisation du mode d’appréhension des objets par les visiteurs et, d’autre part, par une définition du rôle que ces objets issus des guerres doit avoir dans la prise de conscience de la population aux impacts des guerres qui conduira au développement de valeurs et d’actions envers la paix.
Mission pacifique

Au Canada, le Musée naval de Québec tente aussi de servir la société en la conscientisant aux impacts des guerres et aux valeurs de paix.
 
Une plus grande conscience des impacts d’un conflit devrait susciter un désir de paix qui orientera les décisions et les actions du visiteur vers cet objectif pacifique afin d’éviter le plus possible les guerres, puisqu’elles génèrent de conséquences désastreuses pour toute la société peut-on ensuite espérer que cette compréhension amènera une remise en question de la pertinence de se battre ? Et que la perception du visiteur sera modifiée provoquant chez lui une plus grande inclination vers la paix ?


Personne ne peut souhaiter que les guerres perdurent afin de poursuivre l’enrichissement des collections militaires. Dans ce cas, il faudra orienter nos actions vers l’éventualité de ne plus avoir à collectionner les objets d’un présent ou d’un futur, faute de guerres !
 
Est-ce là une vision utopiste? Certes.
La question de ce que nous pourrions nommer «la mémoire des guerres» est donc éminemment complexe et elle se décline en d’innombrables niveaux et nuances. D’un point de vue personnel, chacun, de par son expérience ou son éducation, pourra interpréter à sa manière ce que sa mémoire lui renvoie. L’événement à se rappeler est, au moment où il se déroule, une réalité tangible mais, selon bien des critères personnels et situationnelles, dès le lendemain de cet événement, tout sera sujet à l’action de la mémoire et de l’interprétation qui s’en suivra par la personne qui voudra le décrire. Plus le temps passera et plus on s’éloigne du moment et du lieu de l’événement, plus l’effet mémoire deviendra prépondérant et plus il sera sujet à discussion.
 
Il est impossible de rencontrer toutes les personnes qui ont été présentes lors d’un événement et, si cela était possible, nous aurions des milliers de description qui donneraient certes un portrait global mais aussi qui souligneraient des interprétations différentes, compatibles ou divergentes qui ne feraient que diluer l’événement dans un flot d’anecdotes. Que faire ? Est-ce qu’une solution serait de créer une histoire commune transnationale qui ouvrirait la porte à une pacification des mémoires et, même, à une muséologie pacificatrice ?
 
Rejoint-on ici l’engagement envers une écologie politique et un développement durable car, à quoi cela servira-t-il de conserver une planète bleue et verte si nous la faisons exploser et en tuons toute vie ?
 
Peut-on reprendre l’énoncé de mission du Mémorial et Musée Auschwitz-Birkenau? « Souvenir – Conscience – Responsabilité [qui souligne qu’il faut] comprendre la nécessité d’établir des relations interpersonnelles et internationales fondées sur le respect mutuel. »
 
L’objet et les impacts des guerres
 
Le modèle, baptisé que nous avons nommé la « Théorie des impacts© », permet d’allier les qualités fondamentales de la recherches historiques et de la présentation des faits militaires à une structure qui subdivise les types d’impacts engendrés par une guerre.
 
La présentation, l’analyse et la juxtaposition de l’ensemble des impacts découlant d’une, ou de plusieurs période(s) de guerre dans un contexte historique et géographique déterminé et dans une temporalité touchant le passé, le présent et le futur; par le biais d’une approche ethno-sociale qui consiste à faire témoigner l’objet par les témoignages des êtres humains qui lui sont associés; et ce, dans le but d’illustrer un récit qui sera porteur d’un ou de plusieurs impact(s) résultant d’une ou de guerre(s).
 
Les composantes de la Théorie des impacts ©2003
 
Les impacts socio-culturels
 
Les impacts socio-culturels sont donc ceux qui touchent la population et les diverses organisations (communauté, famille, groupe social, etc.) qui la composent. Ils permettent, à travers les dimensions d’individualité et de collectivité, de percevoir et de présenter les modifications sur les modes de vie et sur les représentations mentales qui se construisent lorsqu’un conflit touche une population. La perturbation du quotidien, les rumeurs véhiculées, la perception de la guerre par les gens et même la relation entre l’art et la guerre sont quelques-unes des notions qui font partie prenante de cet impact.
 
Les impacts environnementaux
 
Les impacts environnementaux couvrent ainsi le territoire dans lequel les populations évoluent et où le conflit se déroule. On y inclut les aménagements et les altérations physiques du paysage et les mouvements de population. L’aménagement du territoire englobe, par exemple, la construction de bâtiments et d’installations militaires ou la mise en place de réseaux de transport et de communication. Les altérations physiques du paysage peuvent être les trous laissés par les explosions d’obus, l’aménagement d’une colline d’observation ou encore, dans les pays européens, les traces d’anciennes tranchées. Ces altérations physiques du paysage comprennent également les bouleversements sur les différents écosystèmes tels que les fonds marins et les sols.
 
Les mouvements de population ont également un impact significatif sur l’environnement. Un tel impact est souvent observé lors de conflits et peut perturber l’aménagement territorial, que ce soit par la création de camps de prisonniers ou d’installations temporaires.
 
Les impacts politiques
 
On constate ainsi que les impacts politiques traitent de la modification et de la redéfinition des relations d’ordre international, national et régional qui peuvent exister entre les gouvernements ou les divers paliers de l’appareil étatique. Cet impact s’exprime également à travers les institutions parlementaires qui dictent des lois et des règlements qui régissent les problèmes et les difficultés occasionnés par le conflit comme par exemple, les mesures stratégiques telles que la propagande et la censure qui ont été dictées par le gouvernement en place. La notion d’impact politique peut aussi inclure le fait que le conflit lui-même est souvent une résultante, et donc un impact, d’événements à caractère politique qui ont précédé et engendrèrent les affrontements.
 
Les impacts militaires
 
Les impacts militaires concernent la dimension guerrière du conflit, c’est-à-dire qu’ils s’attardent aux opérations militaires, aux combats et aux stratégies, en fait ce qui forme la base d’un conflit armé. Ils englobent aussi les combattants et ceux qui participent aux actions militaires tout en essayant de montrer les conséquences de la guerre sur eux. Ils touchent l’appropriation de la guerre par les hommes et les femmes et aussi les commémorations qui en découlent. Ils couvrent également les relations humaines et interpersonnelles qui se lient parfois entre les ennemis.
 
Les impacts économiques
 
Les impacts économiques soulignent donc les répercussions causées pendant et après une période de conflits sur l’économie d’une société. Tout comme pour les impacts politiques, l’économie peut aussi être l’une des causes du conflit, comme la crise économique des années 1930 qui n’est pas étrangère au déclenchement de la guerre. Lors de la Seconde Guerre mondiale, le Canada a ainsi vu sa production industrielle et commerciale augmenter, ce qui a eu pour effet de stimuler la croissance économique canadienne. Enfin, la période d’après-guerre amène inévitablement une fluctuation dans le niveau de vie des populations et nécessite une réorganisation de l’économie. Dans un temps plus long, les impacts économiques peuvent également favoriser le tourisme qui peut s’articuler pour une part autour des vestiges et des traces laissées par un conflit.
 
Les impacts technologiques et scientifiques
 
Les impacts technologiques et scientifiques prennent donc appui sur les avancées scientifiques et les développements technologiques qui ont une place prépondérante lors du déroulement d’un conflit. En effet, la guerre est l’occasion pour le gouvernement et les autorités militaires de développer de l’équipement, des armes et des produits pharmaceutiques, dont les populations pourront bénéficier par la suite.
 
Les impacts psychologiques
 
Comment, par la présentation d’un simple objet, pouvons-nous décrire la peur, la souffrance, l’impression d’inutilité et toutes ces autres émotions personnelles? Comment, par ces médailles qu’un jour un militaire m’a rapporté du Koweït, expliqué la souffrance de celui-ci? Un jeune, sortie de l’adolescence, qui poursuivait son armée pour stress post-traumatique et qui souhaitait, en gardant l’anonymat, que nous présentions ses médailles en son nom et au nom de ses camarades. Il avouait avoir pensé les jeter aux ordures mais, après réflexion, il a préféré les léguer à un musée qui les présentera comme témoignage des impacts psychologiques des guerres sur la vie des combattants et de leurs familles.
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