Ce document a été rédigé en avril 2007
 
L'invention des « Boules de Moulins » qui date du XIXème siècle, bien qu’elle ait eu pour cadre la Ville de Moulins, aurait pu passer à peu près inaperçue si elle n’avait eu lieu pendant une période troublée de l’Histoire de la France, période qui s’est malheureusement reproduite par deux fois depuis, puisqu’il s’agit de la guerre franco - prussienne de 1870 - 1871 . Bien qu’elle n’ait pas engendré des mouvements militaires aussi importants que les deux autres conflits qui l’ont suivie en 1914 - 1918 et en 1939 -1945, il s’agit déjà là d’une confrontation du 19e siècle, avec des moyens déjà modernes et qui ont entraîné des conséquences importantes tant sur le plan militaire lui-même que sur la vie des populations civiles.Il faut dire que cette guerre avait été engagée dans l’enthousiasme populaire à la suite de la fameuse dépêche d’EMS au mois de juillet 1870 et que les Français se voyaient déjà à Berlin.
 
 
Il fallut malheureusement bientôt déchanter, l’armée prussienne se révélant beaucoup mieux équipée et entraînée que l’armée française. Et les premières batailles ne furent qu’une suite ininterrompue de victoires germaniques : tout le monde se souvient de la charge des cuirassiers de Reichshoffen et des capitulations de Sedan où l’Empereur Napoléon III fut fait prisonnier, et de Metz .

Aussi très tôt, la guerre se développa sur le sol de France et dès septembre, les uhlans qui jouiront par la suite d’une certaine réputation, firent leur apparition dans la banlieue parisienne. Paris était la cible des armées prussiennes victorieuses qui entendaient bien sceller le sort de cette campagne militaire par la prise de la Capitale de la France.

C’est avec l’investissement de Paris par les envahisseurs que se situe l’épisode dit des "Boules de Moulins", tentative pour faire entrer dans la capitale assiégée, du courrier pour soutenir le moral des civils et militaires et permettre une précaire mais oh combien nécessaire liaison entre la province et la capitale.

En France, c’est un lieu commun de dire que l’on a des idées. On verra par ce qui va suivre, que dans les circonstances de l’époque, certains ont eu des idées: malheureusement, elles n’ont pas abouti au résultat recherché. Mais cette tentative originale aurait pu réussir : elle méritait en tous cas d’être évoquée.

Cette évocation se fera sous trois aspects bien différents : d’abord sous son aspect historique, en rappelant les circonstances dans lesquelles cette tentative de liaison postale entre Paris assiégé et la province a eu lieu, aspect qui sera de loin le plus intéressant et le plus important, puis sous d’autres aspects plus particuliers : celui philatélique, cette tentative ayant donné lieu à une abondante correspondance qui très tôt a attiré l’attention des collectionneurs de plis de cette période de l’Histoire de France et sous un dernier aspect qui découle un peu de la philatélie, un aspect juridique qui perdure encore de nos jours comme on le verra; des « Boules de Moulins » étant encore retrouvées parfois dans le lit de la Seine et donnant lieu à de belles empoignades juridiques.

S’y ajoutera un aspect humain seulement évoqué : l’étude du comportement des expéditeurs vis à vis de leurs parents restés dans la capitale investie ; aspect malheureusement beaucoup plus difficile à cerner car il serait nécessaire de lire de nombreuses correspondances enfermées dans ces Boules et cette méthode est quasi impossible, compte tenu de la dispersion des plis et du secret postal qui les entoure parfois.

Commençons par l’histoire des « Boules de Moulins » : le 28 septembre 1870, Paris est pratiquement investi par les armées ennemies et toutes communications sont rompues entre la capitale et la province; les prussiens s’efforcent de rendre le cercle de fer qui entoure Paris aussi hermétique que possible, se refusant à une attaque frontale, difficile dans une ville aussi étendue, bien défendue par ses murailles et ses forts, et les assaillants, estimant ne pas avoir le nombre pour eux, choisissent le blocus : ils affament la Ville et la privent de toute communication avec l’extérieur.

Un avis est imprimé sur lequel il est notamment dit ceci :

« Pour faire cesser le blocus moral et intellectuel dont les ennemis étreignent Paris, l’Administration est décidée à faire tout le possible et même tenter l’impossible. Les divers moyens de communications que les citoyens ( animés du bien public ) pourraient imaginer et dont ils donneront connaissance à M. PAILLET ( alors chargé de la direction du service postal dans Paris ) seront tous l’objet d’une sérieuse attention et essayés s’ils paraissent pratiques ».

Et c’est là que l’on peut admirer les ressources des inventeurs et les idées qui peuvent naître dans des circonstances exceptionnelles: il est proposé au Gouvernement tour à tour de confier au fil de la Seine, car c’est surtout d’elle qu’il s’agit, des bûches évidées dans lesquelles serait inséré du courrier, des bâtons flottants. Un individu préconisait l’emploi d'un scaphandre pour marcher dans le lit du fleuve et entrer ainsi dans Paris : chose incroyable, il eut des autorisations nécessaires pour tester son idée mais nul ne le revit.

Un certain M. CASTILLON de SAINT VICTOR proposa une sphère creuse bourrée de lettres qui aurait navigué entre deux eaux et munie d’un dispositif réglé pour faire surgir un petit drapeau quand théoriquement, la sphère serait entrée dans l’enceinte du camp retranché de Paris : la présence des filets prussiens rendit vaine cette tentative.

Finalement, trois personnages, MM. ROBERT, DELORT et VONOVEN se mirent en rapport avec le général Trochu, commandant la place de Paris et lui soumirent le projet qu’ils avaient mis au point ensemble : il s’agissait toujours d’une sphère creuse en zinc, de la taille environ d’une tête humaine et munie d’ailettes qui aurait roulé sur le fond de la Seine, passant sous les filets des Prussiens; par contre, un filet convenablement disposé à l’entrée de Paris aurait permis de récupérer les engins ainsi jetés dans le fleuve et d’en retirer les correspondances.

Le général TROCHU fut intéressé par cette idée; Peut - être d’ailleurs n’avait il pas le choix; et d’autre part, un semblable mode de correspondance avait déjà été utilisé, mais par bouteilles jetées dans le courant de la Marne, par une usine de chocolat.

Quoiqu’il en soit, une première expérience eut lieu suivie d’une seconde. Elle fut couronnée de succès, bien que la distance parcourue par la boule ( il n’était pas encore question de Moulins ) soit assez faible par rapport à celle qui devait être exigée par la suite.

Un contrat fut alors passé entre le directeur des Postes dans la capitale, ( un certain M. RAMPONT ) et les inventeurs qui moyennant une rétribution étaient autorisés à utiliser leur procédé pour faire entrer de la correspondance dans Paris.

Forts de leur contrat, deux d’entre eux prirent un ballon : seul moyen de quitter la capitale, et partirent pour la province avec un certain nombre de boules - on disait des "agents" pour ne pas attirer l’attention des espions prussiens - Le voyage fut sans histoire et ballon, passagers et boules atterrirent près de la Ferté Bernard à sept heures du matin; Ce qui compte tenu de leur départ à une heure du matin, montre que ces liaisons par ballon - première poste aérienne - étaient assez bien rodées. Une gravure naïve représente cet atterrissage et l’on voit un des passagers serrant sur sa poitrine une de ces fameuses boules sur lesquelles il était fondé tant d’espoir.

Mais les inventeurs n’étaient pas au bout de leurs difficultés: arrivés au Mans ils furent dirigés vers Tours où se trouvait le Gouvernement de la Défense Nationale et où il leur fut indiqué que le Gouvernement se rendait à Bordeaux, l’avance des Prussiens rendant ce transfert urgent. Ils se rendirent donc à Bordeaux, tout en précisant que les instructions qu’ils avaient reçues avant leur départ de Paris leur enjoignaient de gagner Clermont - Ferrand, car c’est de cette ville qu’ils devaient mettre en route leur service par boules pour Paris.

De Bordeaux, où ils rencontrèrent M. Steenackers, directeur des Postes pour le Gouvernement provisoire de la Défense Nationale qui les félicita chaudement pour leur invention et leur dévouement, ils gagnèrent Clermont - Ferrand où ils firent paraître dans les journaux une annonce dans laquelle ils proposaient leurs services pour faire entrer du courrier dans Paris grâce à une méthode inventée par eux, et moyennant rétribution.

Tout ceci se passait vers le 13 décembre 1870 ; MM. Robert et Delort commençaient donc par collecter du courrier pour en garnir leurs fameuses boules, lorsqu’ils reçurent de la direction générale des Postes l'interdiction formelle de s’occuper du courrier, et même l'ordre de se dessaisir des lettres qui leur avaient été remises ( le monopole du transport et de la distribution du courrier relevant de la seule administration des Postes et non de simples particuliers conformément à une loi du 27 prairial an IX ); De plus, il était spécifié que le gouvernement ne voulait à aucun prix permettre des tentatives qui engageraient la responsabilité de l’Administration des Postes et à qui, en présence de l’insuccès, on ne manquerait pas de reprocher de vouloir exploiter la « crédulité publique ».

Assez surpris, les deux inventeurs se rendirent tout d’abord chez le procureur de la République qui leur confirma les instructions qu’ils avaient reçues, leur interdisant désormais de s’occuper du courrier et leur conseilla de s’adresser à Bordeaux pour essayer d’aplanir les difficultés.

Force fut donc à MM. Robert et Delort de retourner une nouvelle fois à Bordeaux pour rencontrer à nouveau la Direction des Postes et notamment M. Steenackers, son directeur qui leur dit qu’il était seul maître à Bordeaux et qu’il ne reconnaissait pas le traité signé à Paris.

Il fallut donc renégocier le traité qui fut beaucoup moins favorable, pécuniairement parlant, pour les inventeurs, ce qui fut fait les 26 et 27 décembre 1870, ledit traité promulgué par décret : la nouvelle destination des malheureux participants étant maintenant non plus Clermont - Ferrand, mais Moulins dans l’Allier, et ce n’est au surplus que le 4 janvier 1871 que des ordres furent envoyés à la Direction des Postes de cette Ville pour que les lettres à destination de Paris soient remises à MM. Robert et Delort.

Bien accueillis à Moulins par la direction des Postes, ils se mirent au travail, M. Delort s’occupant plus particulièrement du chargement des Boules contenant chacune environ 700 à 800 lettres et M. Robert ramassant le courrier pour Paris, non seulement dans la région Moulinoise mais également prospectant les départements de l’Yonne, Seine et Marne et Loiret.
 
Quand les quatre premières sphères furent prêtes, les postiers improvisés se rendirent à Nevers puis à Bray sur Seine où les Boules furent jetées dans la Seine.

M. Robert retourna alors à Moulins prendre de nouvelles boules chargées et se remit en marche par un trajet qui comportait pour principales étapes Cosne, Saint Amand, Saint Fargeau, Bleneau, Châtillon sur Loing, Chateau-Renard, Lasselle sur le Bied, Egreville puis la forêt de Fontainebleau, le jet à la Seine se faisant tantôt à Thomery, tantôt au pont de Samois et ce jusqu’au 1er février.

Pour dissiper les soupçons en cas de mauvaise rencontre avec des éléments ennemis, il emportait les boules cachées soit dans un sac à dos, soit sous de la paille, lui-même prenant l’aspect d’un inoffensif paysan ou marchand de bestiaux, avec une casquette en peau de loutre, tout ça pour montrer que le trajet n’était pas de tout repos.

Après avoir jeté 55 boules dans la Seine chargées de plus de 40.000 lettres il revint encore à Cosne pour reprendre les boules vides qu’il y avait laissées mais il apprit en même temps dans cette ville et la reddition de Paris, survenue le 28 Janvier 1871, et la nouvelle que bien avant cette date l’ordre de ne remettre aucune dépêche à M. Delort avait été donné au bureau de Moulins.

Ainsi finit la tentative de correspondre avec Paris par la Seine : de son coté, M. Vonoven, resté dans Paris et qui faisait partie du trio des inventeurs, se rendait fidèlement tous les jours depuis le 13 décembre au filet - barrage du Port à l’Anglais et là, attendait stoïquement l’arrivée des boules que devait lui apporter le fleuve ; M. Rampont, directeur des Postes pour Paris lui avait adjoint un certain nombre de courriers pour l’aider dans sa mission; mais chaque jour, et compte tenu de ce que nous savons, rien n’apparaissait et le filet relevé chaque soir était désespérément vide de toute boule.

Il arriva finalement que l’hiver rigoureux entraîna des gelées importantes et que la Seine charria des glaçons qui virent un bon matin, emporter tout l’ouvrage du Port à l’Anglais; M. Vonoven en fit part au directeur des Postes qui lui recommanda de faire "tout ce que l ’honneur, la prudence et votre patriotisme vous commandent, mais hâtez - vous".

Infatigable, M. Vonoven parcourut Paris à la recherche d’ouvriers et du matériel nécessaire pour remettre en état un filet et réussit dans son entreprise en un temps record : les canonnières de la défense de Paris firent le nécessaire pour briser la glace et le filet put être immergé à nouveau à son ancien poste; hélas Paris fut obligé de capituler et tous ses efforts furent vains.

Aucune lettre enfermée dans les Boules de Moulins n’était donc parvenue dans la capitale ; toutes celles qui restaient en souffrance furent acheminées après la signature de l’armistice, un certain nombre glissées dans des sacs de riz qui furent introduits dans la capitale pour le ravitaillement des Parisiens, introduction clandestine, les Prussiens ayant exigé que les correspondances soient remises ouvertes et non cachetées.

Pour les inventeurs, la désillusion était cruelle; indépendamment de l’échec de leur procédé, échec qu’ils mirent sur le compte de l’Administration des Postes de Bordeaux accusée de n’avoir pas cru à leur procédé et d’avoir soulevé sans cesse des obstacles à leurs tentatives, la perte financière était importante pour eux puisque le traité qu’ils avaient conclu avec cette administration des Postes de Bordeaux spécifiait, que sur la somme de 1 fr. perçue pour le port de chaque lettre, 20 c devaient revenir à l’Administration des Postes, mais 80 c aux inventeurs du système soit 40 c au moment de la remise entre leurs mains de chaque lettre et le surplus soit 40 c porté à leur crédit ou payé à leur représentant à Paris par le Receveur principal des postes de la Seine, à la réception de chaque lettre à l’Hôtel des Postes à Paris. En fait, les lettres étaient affranchies à 1 f et c’était donc à l’administration des Postes de reverser aux inventeurs les 80 c leur revenant: il semble qu’elle se soit fait tirer l’oreille car en 1871, MM. Robert, Delort et Vonoven avaient fait imprimer une lettre ouverte à M. le Général Trochu sur « La Vérité sur la Poste pendant le Siège » qui retrace toute l’histoire des boules de Moulins et qui conclut en ces termes « Et maintenant, mon Général, que vous savez exactement ce que nous avons fait nous n’attendons plus qu’un mot, un seul de vous pour approuver la conduite de trois citoyens qui pour prix de leur dévouement et de leurs déboires n’ont pu même obtenir l’exécution de traités loyalement exécutés par eux. »

Il ne semble pas d’ailleurs que le général Trochu ni quelqu’un d’autre ait prêté une oreille attentive à leurs suppliques car M. Delort a récidivé en s’adressant au Maréchal de Mac Mahon devenu président de la République en 1873 par une lettre qui contient notamment « le temps fait souvent pour les justes causes beaucoup plus que les plaidoyers savants.»

« Chargés par le Gouvernement du 4 septembre d’un service où nos existences étaient en péril, nous avons sans arrière pensée, fait notre devoir. Des embûches sans nombre sont venues arrêter notre zèle patriotique et lorsque nous avons après la guerre réclamé la juste exécution de nos traités, la mauvaise volonté a été opposée à notre demande. Aujourd’hui cependant la lumière se fait. »

« Des rapports de la Commission d’Enquête sur les actes du « Gouvernement du 4 septembre et de celui en particulier de l’honorable député M. LALLIÉ », il résulte que tout ce que nous avons publié dans la brochure « La Vérité sur la Poste pendant le Siège de Paris » est rigoureusement exact. »

« Tout vient prouver : »
« - 1° - Que nous avons rempli notre mandat. »
« - 2° - Que nos traités ont été faits avec loyauté et doivent avoir les résultats promis. »
« - 3º-Que l’État doit nous payer les sommes que nous réclamons puisqu’il a fait recette grâce à nous; que d’ailleurs la Poste devenait par suite de nos traités pour ainsi dire notre caissier, ayant le dépôt de notre part de recettes, faisant observer que tous les essais tentés pendant la guerre avaient coûté fort cher au Trésor; tandis que le nôtre lui a rapporté »

« Il est impossible que votre Excellence laisse se continuer des agissements qui en rejetant nos réclamations nous mettent à la merci d’un ennemi plus puissant que notre bon droit et nous sommes persuadés d’obtenir satisfaction en nous adressant à vous, car c’est justice »

On voit donc par ces quelques lignes que certaines considérations pécuniaires n’étaient pas totalement étrangères à cette aventure des boules de Moulins; considérations que l’on retrouve au demeurant par la suite.

Pour en finir avec cette histoire des boules de Moulins, il s’avère qu’après le siège, un certain nombre de boules furent retrouvées; citons notamment : en 1871, cinq furent retrouvées dont la première aux Andelys et une autre pendant la Commune de Paris; trois le furent en 1872, une à Mantes en 1873, boule immergée le 16 janvier 1871; ensuite, en 1875, 1882 et 1910 lors d'inondations.

Puis en 1942 à Melun, en 1956 à Montereau, boule retrouvée lors de dragages, une autre à Saint Wandrille le 6 août 1968, dont il sera question ci-après à la partie juridique; enfin en 1982 à Vateville la Rue.

Jusqu’en 1882, l’Administration des Postes s’efforça de remettre aux destinataires les lettres qui leur étaient adressées ou les retournait aux expéditeurs quand il était possible de les déterminer ; pour les plis qui ne pouvaient être acheminés ni au destinataire ni à l’envoyeur, la destruction était la règle; ensuite, tout en s’efforçant toujours de toucher les destinataires, les plis trouvés dans les boules furent confiés au Musée Postal.

Mais un grand nombre de ces plis se répandirent dans le commerce; Les collectionneurs de timbres et plis s’intéressant rapidement à ces documents philatéliques, dont les affranchissements au surplus étaient souvent très divers : et ceci nous amène à la deuxième partie de cette histoire, concernant plus spécialement la philatélie.

À ce sujet, on rencontre des plis les plus divers :

Tout d’abord, il a circulé par le service des Boules, des lettres dépassant quelque peu le poids de 4 grammes, poids maximum autorisé par la circulaire du 11 Janvier 1871.

Et l’affranchissement obligatoire de 1 franc n’a pas toujours été respecté; par exemple, en date du 9 Janvier 1871, le receveur principal des Postes à Moulins avisait le Directeur général des Postes de Bordeaux que « certaines lettres remises pour être expédiées par les boules, au lieu d’être affranchies de timbres poste, portaient la griffe « P.P. » (Port Payé) sans plus. - d’autres, la mention « Perçu un franc » - d’autres cette même mention avec la griffe « P.P. »

En date du 13 Janvier, la direction générale des Postes répondait que « l’emploi de la griffe « P.P. » par certains bureaux supplée vraisemblablement au manque de timbres, la mention « Paris par Moulins réunie aux cachets ci-dessus constitue une preuve suffisante du paiement complet de la taxe ».

Au surplus, certaines personnes bénéficiaient de la franchise postale complète et couvert par la note ci-dessus, le receveur des Postes de Moulins a transmis vraisemblablement ces plis au service des boules.

D’après l’excellent ouvrage de M. BOUSSAC sur cette question des boules de Moulins, on trouve donc des plis portant un cachet à date de départ d’une localité, cachet accompagné de la griffe « P.P. » avec une mention manuscrite « Reçu un franc » ou « Affranchie un franc » des lettres portant une griffe « P.P. » encadrée accompagnée du cachet dateur d’une localité, lettres écrites par des soldats, des lettres officielles, portant une griffe de franchise ministérielle, ou militaire, des lettres officielles ou semi - officielles donnant des informations privées à des personnalités parisiennes ou de hauts fonctionnaires, des lettres sans timbres-poste, destinées à des particuliers, contenues dans des plis régulièrement affranchis, des lettres régulièrement affranchies avec des timbres poste, venant soit de France non occupée ou de Monaco, soit de l’étranger, et détail qui mérite d’être rapporté : dans chaque boule, M. Delort avant de la souder ajoutait une lettre pour son épouse, non affranchie, puisque son collègue Vonoven devait recevoir les boules et devait donc remettre la lettre directement à Mme Delort restée à Paris.

En ce qui concerne les oblitérations de départ, on rencontre tous les cachets en usage en province à cette époque, gros chiffres, ambulants et cachets de chemin de fer alors en service, plus parfois quelques cachets exceptionnels et bien entendu, celui de Moulins.

En ce qui concerne les arrivées à Paris, aucune lettre ne fut distribuée pendant toute la durée du siège, aucune boule n’étant parvenue à destination; après la cessation des hostilités, on rencontre trois catégories d’acheminement :

Lettres transportées à Paris par voie terrestre et n’ayant jamais été introduites dans des boules, bien que portant la mention « Paris par Moulins ». Ces lettres portent des cachets d’arrivée à Paris du mois de Février 1871.

Lettres introduites dans des boules repêchées peu de temps après la fin de la guerre et transmises aux destinataires par l’administration des Postes.

Lettres introduites dans des Boules repêchées très longtemps après la guerre. Ces lettres n’ont pas de cachet d’arrivée.

Ce sont celles que l’on rencontre le plus souvent sur le marché philatélique. Elles proviennent de Boules retrouvées en général par des riverains qui vendirent leur contenu aux collectionneurs.

La date du 12 février 1871 est connue pour un nombre assez important de lettres en souffrance alors à Moulins et introduites clandestinement dans Paris dans des sacs de riz destinés au ravitaillement de la capitale, lettres cachetées contrairement aux stipulations de la convention d’armistice.

Citons encore la griffe spéciale du 26 Mars 1871 « Trouvée dans une boite échouée sur les bords de la Seine à Quilleboeuf ( Eure ) le 26 Mars 1871 » ; Puis d’autres au fur et à mesure des repêchages.

Il y eut environ 37 500 lettres expédiées par cette voie fluviale si l’on en croit l’Administration des Postes et 65 000 environ d’après le rapport Robert : ce rapport fait état de 55 boules immergées ; sur la base de 800 à 1000 lettres par sphère, cela représente effectivement 40 000 à 50 000 lettres expédiées par ses soins. À ce chiffre, il y a lieu d’ajouter celles en instance d'immersion.

À Cosne, environ 4 000 au moment de l’arrêt des envois et celles encore à Moulins soit environ 14 600 lettres.

Toutes ces lettres évidemment et compte tenu de l’engouement des collectionneurs pour ces plis ont très vite été l’objet de spéculations financières qui ont tenté les inventeurs; comme on l’a rappelé, certains des riverains qui ont trouvé des boules échouées ont cédé leur contenu à des collectionneurs : d’autres boules ont été l’objet de procès entre les inventeurs et l’Administration des Postes quand celle-ci avait la connaissance de la découverte d’une boule : citons comme exemple la chronologie d’une affaire concernant l’une des boules repêchée en 1968 près de Saint - Wandrille.
 
La boule est découverte le 6 août 1968; le 30 juin 1969, le directeur général des Postes est avisé de cette découverte et le 16 juillet de la même année, l’administration demande au Préfet de la Seine Maritime de faire remettre la boule et « tout » son contenu à un fonctionnaire de la direction départementale des PTT de Rouen et ce conformément à un avis du Conseil d’État émis le 11 septembre 1956 à l’occasion d’une affaire analogue.

Le 5 août le Directeur des Postes de Rouen informe l’Administration que le chef de cabinet du Préfet lui a fait connaître que « la boule et une moitié des correspondances se trouvent entre les mains du Directeur des Archives départementales et que l’autre moitié des correspondances a été conservée par les services du Port Autonome de Rouen, ceci conformément à un avis exprimé par le Préfet ».

Le 23 septembre de la même année, le Préfet propose à l’Administration que les plis qui n’auront pu être remis aux héritiers des destinataires lui soient renvoyés pour être partagés entre le Port Autonome de Rouen et le Service des Archives départementales.

Le 3 octobre la Direction des Archives de France exprime le désir de voir remettre aux archives départementales de Seine Maritime les plis qui n’auront pu être remis aux héritiers des destinataires.

Le 30 Octobre, l’Administration indique au Préfet qu’elle ne peut souscrire à sa demande et elle l’invite en conséquence à remettre la boule et son contenu au directeur des PTT de Rouen. L’administration des PTT indique au Directeur des Archives de France qu’elle ne peut souscrire à sa proposition : « les lettres qui n’auront pu être distribuées seront déposées au Musée Postal où elles resteront sous ma garde et viendront enrichir le patrimoine national ».

Le Directeur des Archives de France s’incline le 5 novembre et le Préfet de Seine Maritime en fait autant le 4 décembre.

Mais ce n’est pas fini : le 10 novembre, Mme Marie Louise DELORT, petite fille et seule héritière de M. Pierre DELORT, l’inventeur des boules, souhaite que la boule et son contenu lui soient remis.

Le 19 décembre, les PTT de Rouen reçoivent des mains du conservateur des archives départementales la boule entièrement démunie de ses ailettes et la plaque de fermeture sur laquelle devaient être poinçonnés le numéro de la boule suivant son ordre d’immersion et le nombre de plis qu’elle contenait.

Le 20 novembre, l’Administration des PTT répond à Mme DELORT qu’elle ne peut accéder à son désir : cette dernière n’insiste pas pour les plis mais le 19 Janvier 1970, elle réclame la sphère sous marine, dont les inventeurs étaient propriétaires en vertu de la convention passée le 6 décembre 1870.

La boule et les plis soit 539 lettres sont remis le 6 février 1970 à la direction départementale des Postes de Rouen et le 20 février la Direction Générale des Postes expose l’affaire au Directeur du Budget en lui demandant la conduite à tenir à son avis tant en ce qui concerne le courrier qu’en ce qui concerne la boule.

Le 7 mars 1970, Mme DELORT réitère sa demande d’être mise en possession de la sphère sous marine.

Mais coup de théâtre : le 18 Mars 1970, par l’intermédiaire d’un avocat à Rouen, le découvreur de la boule fait valoir ses droits tant sur la boule que sur son contenu.

L’Administration informe ledit avocat que son client n’est pas le seul à revendiquer la propriété de la boule; elle entend conserver les plis : quant à la sphère « une décision de justice devra intervenir ».

Le 16 avril 1970, l’avocat du découvreur informe l’Administration qu’il se propose d’assigner l’administration des PTT devant le Tribunal de Grande Instance afin de récupérer pour son client boule et courrier.

En Février 1972, le Tribunal de Rouen décide que la boule appartient à celui qui l’a trouvée, en sa qualité d’épave terrestre, le tout par application du code civil : cet inventeur devra conserver les lettres 30 ans et les tenir à la disposition des héritiers expéditeurs ou destinataires.

Appel de ce jugement a été fait devant la Cour d’appel de Rouen qui a rendu un arrêt le 5 Mars 1974 dont il est extrait notamment :

« les opérations de dragage et de préhension formant un tout, il convient de qualifier la trouvaille d’épave fluviale et non d’épave terrestre. »

« Demeurent applicables les articles 16 et 17 de l’ordonnance des Eaux et Forêts de 1669 attribuant au Roi et à présent à l’État; Celui-ci ayant hérité des anciens droits régaliens sur les domaines de la Couronne, les épaves retirées des cours d’eau navigables et flottables ».

« Il échoit donc de mettre à néant, le jugement ayant ordonné la restitution de sa trouvaille à l’inventeur et d’ordonner la remise à l’État de cette épave fluviale qui est sa propriété exclusive ».

L’inventeur soutenait que le décret du 7 août 1789 avait aboli tous les droits féodaux et qu’en conséquence, l’ordonnance des Eaux et Forêts de 1669 n’avait pas survécu à la Révolution Française.

Mais la Cour a précisé « le décret du 7 août 1789 n’a aboli que les droits féodaux et censuels, mais n’a jamais envisagé de porter atteinte au domaine de la Couronne, considéré comme inaliénable depuis la célèbre ordonnance de Moulins - on y revient - de 1570 .

Comme quoi, on retrouve à nouveau Moulins dans les affaires des boules.

Dernier volet de cet exposé qui serait plus passionnant s’il était possible de dépouiller toutes les correspondances contenues dans une ou plusieurs Boules : il serait ainsi possible d’avoir une image des sentiments des provinciaux vis à vis des parisiens assiégés : tâche malheureusement quasi impossible compte tenu de la dispersion des correspondances ou du secret postal qui s’attache à ces pièces.

Si on en juge par les lettres adressées par les parisiens à leurs parents ou amis restés en province, beaucoup plus nombreuses et surtout beaucoup plus dispersées et passées par les ballons, il s’agit le plus souvent de nouvelles familiales ou relatives aux événements du siège : certains journaux, tels la Gazette des Absents avaient même une partie imprimée qui donnait des nouvelles du « front » et une partie réservée à la correspondance.

Certaines correspondances sont néanmoins parfois axées sur d’autres sujets : tel ce parisien qui écrivait régulièrement à son épouse restée à Avignon des lettres passées par ballon : et qui lui signalait qu’il avait réussi à nourrir un coq jusqu’à Noël 1870 : le 26 décembre, il ne manque pas de lui indiquer un événement important : la mort du volatile : « Nous avons fait hier soir un vrai repas de Noël : nous avons mangé le coq, c’est honteux par un temps de siège car on l’aurait bien vendu 30 francs au moins; nous nous étions enfermés avec ta maman et ta grand mère pour que personne ne vienne en manger une part ».

Cette lettre est bien arrivée à destination le 1er janvier 1871 à Avignon et a suscité une réponse de l’épouse par une lettre par boule de Moulins dans laquelle elle ne manque pas de rappeler l’événement. « La dernière lettre que j’ai reçue le 1er janvier était du 26 décembre : tu me dis que vous avez mangé le coq le jour de la Noël ».

Il a même été retrouvé parmi les lettres repêchées dans les boules, une missive adressée par des parents prussiens à leur fils qu’ils supposaient prisonnier lors des combats autour de Paris.

Pour clore cette histoire sur les Boules de Moulins, on peut penser que cette tentative qui n’a pas abouti, a suscité néanmoins beaucoup d’espoirs : bien qu’elle n’ait jamais été reprise par la suite, elle restera toujours un essai original de correspondance;

S’il avait réussi, aurait-il changé le cours des événements comme le prétend M. DELORT ? Il est difficile d’en juger.
 
Quoi qu’il en soit, il restera l’une des marques de la nouvelle république, née de la guerre et de la défaite, de tout tenter pour faire
face à l’envahisseur et soutenir le moral des populations, ainsi qu'un désir de vaincre accompagné d’un premier essai de correspondance sous-marine, formule qui fut reprise par des sous marins allemands notamment lors de la dernière guerre pour les poches de l’Atlantique. Il était donc juste qu’un timbre Europa en 1979 rappelle cet épisode des Boules de Moulins qui paraissent bien désuètes aujourd’hui mais qui à l’époque, et ce n’est pas encore si loin, étaient porteuses de beaucoup d’espérance dans leurs ailettes.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


































































    L'éminent auteur de ce document est décédé depuis quelques années. Pour lui rendre hommage, j'ai décidé de le sortir de l'anonymat. Il s'agit d'un document rédigé par Maître NAUDIN, ancien notaire à MOULINS qui était un passionné de philatélie et qui s'est intéressé de très près aux boules de MOULINS. Quant à moi, j'ai simplement mis en page et illustré son article avec les photos qu'il m'avait confiées.