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Rébellions, d'Eric Hobsbawm

Eric Hobsbawm, Rébellions. La résistance des gens ordinaires. Jazz, paysans et prolétaires, Bruxelles, Aden, 2010.

 

Cet ouvrage réunit plusieurs articles écrits entre les années 1950 et les années 1990. Il étudie les cas de « rebelles » de toutes sortes : briseurs de machines dans l’Angleterre du début du XIXe siècle, paysans sans terre effectuant des occupations de terre dans le Pérou des années 1960, musiciens de jazz, cordonniers politisés, etc.

S’interrogeant sur l’efficacité du bris de machines, Hobsbawm observe qu’il a permis de créer une véritable pression syndicale. Se demandant si le bris de machines a freiné l’avance du progrès technique, il répond par la négative, contrairement à une idée généralement admise.

Hobsbawm s’intéresse par ailleurs au profil intellectuel des cordonniers, qui, dans de nombreux pays, se sont caractérisés, aux XVIIIe et au XIXe siècle, par une forte politisation. Le nombre de cordonniers intellectuels a été impressionnant. L’auteur s’efforce d’en comprendre la raison. La question de l’alphabétisation et de la prédilection pour les livres des cordonniers est difficile à expliquer. Hobsbawm émet l’hypothèse que le caractère solitaire, sédentaire, et physiquement peu exigeant de leur travail les aurait porté à la lecture et à la réflexion. En outre, l’humble statut de ce métier contribuerait à expliquer le radicalisme des cordonniers.

Dans un autre article, l’auteur s’interroge sur la représentation des hommes et des femmes dans l’iconographie révolutionnaire. Il se demande pourquoi, au cours d’un siècle d’histoire du mouvement ouvrier, la représentation féminine a été de plus en plus habillée, et celle de l’homme de plus en plus torse nu. Il analyse des œuvres comme La liberté guidant le peuple de Delacroix, et rappelle que la liberté n’y est pas une figure allégorique mais la représentation d’une véritable femme, la révolutionnaire Marie Deschamps. Le dévoilement de la poitrine a une connotation rebelle. Il estime que la Révolution de 1830 représente le point culminant de l’image de la liberté comme une femme émancipée. Il montre qu’au XXe siècle, on observe une masculinisation de l’imagerie du mouvement ouvrier et socialiste. Le corps féminin est de plus en plus habillé voire dissimulé, tandis que le corps masculin se dénude : l’ouvrier comme le paysan sont de plus en plus montrés torse nu. La révolution industrielle va de pair avec une représentation croissante du torse masculin.

Abordant les liens entre le socialisme et l’avant-garde artistique autour de 1900, Hobsbawm montre qu’un lien puissant et direct avec le socialisme s’établit au travers des arts appliqués et décoratifs ; Il cite le rôle de William Morris, grande figure du mouvement artistique britannique Arts and Crafts et sympathisant marxiste. Il montre les connexions entre le courant transnational de l’Art nouveau et la sensibilité socialiste. Il observe toutefois que la relation entre marxisme et art a toujours été inconfortable.

Hobsbawm analyse les mouvements d’occupation de terres par des paysans pauvres au Pérou dans les années 1960 et observe qu’un processus massif d’occupation de terres peut avoir des conséquences révolutionnaires indépendantes des intentions subjectives des occupants si la proportion de terres usurpées dans les grandes propriétés est suffisamment importante et la population des communautés récupérant leurs anciens terrains suffisamment nombreuse. Il montre qu’une telle situation s’est produite dans de grandes parties du Pérou au début des années 1960.

Plusieurs des articles de ce livre ont été écrits très peu de temps avant les événements qu’ils traitent, voire en même temps, comme l’article sur la guerre du Vietnam, paru originellement en 1965, l’article sur Billie Holiday, paru à sa mort en 1959, ou encore l’article sur mai 1968, paru initialement en 1969. Analysant le rapport de forces entre les deux camps dans la guerre du Vietnam, il estime que la limite la plus cruciale de la guerre de guérilla est qu’elle ne peut gagner que si elle se transforme en guerre régulière.

Dans l’article « Révolution et sexe », Hobsbawm postule qu’il existe une affinité persistante entre révolution et puritanisme. L’exemple de Robespierre en est une illustration. En effet, le sexe consomme du temps et de l’énergie, est cela est difficilement compatible avec l’organisation et l’efficacité révolutionnaires.

Plusieurs articles sont consacrés au jazz. Il se demande pourquoi, de tous les arts urbains populaires contemporains adoptés par un public sur plusieurs générations, la musique noire américaine a su plus que tout autre conquérir le monde occidental. Il répond que la musique noire américaine a bénéficié de sa nationalité américaine. Elle a été accueillie non seulement comme une musique exotique, primitive et non bourgeoise, mais comme une musique moderne. De plus elle a été considérée non pas comme une musique pour intellectuels, mais comme une musique faite pour danser. Elle s’est imposée comme une musique destinée à une forme transformée et révolutionnaire de danse pour les classes moyenne et supérieure britanniques, mais aussi, presque en même temps, comme danse de la classe ouvrière. En Grande-Bretagne, le jazz a joui d’une vaste assise populaire parce que la classe ouvrière exceptionnellement importante y a développé un style de vie qui, en Europe, était reconnaissable entre tous, urbanisé et non traditionnel. L’engouement général pour la danse de jazz a produit un corps exceptionnellement important de musiciens d’orchestres de danse, la plupart d’origine prolétaire.

Réunis pour la première fois en un même ouvrage, ces articles, dont les sujets sont un peu hétéroclites, se caractérisent toutefois par une thématique commune, celle de la rébellion contre l’ordre établi. Ce livre constitue une contribution intéressante à l’étude des mouvements de contestation en Europe et dans le monde.

                                                                                                                                                                                                                              Chloé Maurel

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