J20 SARRIA / PORTOMARIN

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 06 JUIN  2007

 
 
 
 
 
5h30. mais que font ils donc à agiter leurs lampes ? – ne se rendent ils pas compte que ces rayons traversent les paupières closes ? Cà s’agite, çà brasse les sacs plastiques, çà entrechoque les sacs à dos, et on claque les portes. Comment dormir plus longtemps ? Bernard aussi est réveillé, je le vois s’agiter à coté. Finalement on se lève, il n’est que 6 heures comme d’habitudes.

Le bar, en bas de l’albergue est ouvert, depuis peu. Café et tartines. Ce matin rien ne presse. Mais il n’est pas 6h20 que déjà nous sommes en route. Rien de difficile, une petite étape de 23 km, ou de 22 ou de 21, rien n’est plus imprécis que la distance entre les étapes. Les kilomètres de peregrinos ne sont pas une mesure officielle, de la carte des uns au plan de l’autre, d’un bouquin à la fiche suivante çà varie, d’une année sur l’autre aussi, le chemin est passé par ici, il passera par là, dessin mobile en fonction des travaux, du tracé d’une route, d’un glissement de terrain ou de la fantaisie d’on ne sait qui.

Le chemin grimpe et descend comme chaque jour en se faufilant le long des mamelons, serpente dans une vallée, se love contre un ruisseau. Le dénivelé n’est que de 250 mètres environ avec une succession de raidillons traîtres qui cumule les 250m plusieurs fois, les cartes de profil sont trompeuses. Mes jambes sont encore lourdes et la première heure ne sera pas homologuée dans le livre des records.

El Camino redevient bucolique, loin des nationales, loin des autopista et autres autovia. Un sentier de fermes, un « vinogen » à la mode de Bretagne qui montre toute la parenté celtique de la Galice avec les autres joueurs de biniou.

Sente de senteurs, entre murs de pierres sèches, profond comme une rivière, entre forêts et pâturages.

Les forêts sont belles et profondes, de chênes et de châtaigniers vénérables, imposants, ancêtres des ancêtres qui ont vu des milliers de pèlerins cheminer sous leurs frondaisons patriarcales.

Ici le chemin devient ruisseau, à moins que ce soit le ruisseau qui  ne se fasse chemin. Quelques grosses pierres sont disposées pour nos pas.

Là les vestiges d’une habitation très ancienne, celte, ronde de pierre et de mousses, jadis coiffé de branchages ou de chaume au milieu des troncs centenaires.
La brume nous enveloppe d’une lumière irréelle, estompe les formes. Elle s’accroche. Pourtant le soleil n’est pas loin, il voudrait bien percer ce frêle rideau. La température pour l’heure est douce, idéale pour marcher.

 La ballade (Irlandaise ?) se poursuit entre les fermes, de vieilles battisses de pierre, les angles sont fait de pierres énormes, taillées. Les toits de lauzes ou d’ardoise à l’ancienne donnent un petit air du Cantal. Peu ou pas de constructions récentes, la fièvre de rénovation et de reconstruction n’est pas arrivée ici. De ci, de là, dans une cour se dresse un grenier à grain, debout dans la brume sur ses longues pattes, animal préhistorique silencieux qui attend on ne sait quoi.
La présence de bétail est une évidence, évidence sonore et évidence olfactive. On ne voit pas les animaux, il est sans doute trop tôt, mais on entend les trayeuses, les bouses décorent le chemin et leurs effluves se mêlent à l’odeur acide et fermentée de l’ensilage et du purin qui suinte entre le pierres. Pas de doute, nous traversons un pays d’élevage. Le soleil perce la couche de brume vers dix heures et demie. Les rayons nous frappent violemment dans le dos et la température fait un bon comme une Montgolfière trop vite délestée. 
Portomarin est là, en bas, tout en bas. Elle mire ses toits d’ardoise dans le miroir d’un lac artificiel qui a englouti son vieux pont romain et nombre de maisons. L’église, massive, cubique se dresse un peu plus haut, droite dans ses bottes en dominant les arcades de la rue principale (calle mayor ?). Elle doit sa situation au lac. Elle devrait être sous l’eau, mais comme en Egypte, la rue, l’église, tout a été démonté pierre par pierre, comme Philae ou  Abou Simbel, remonté plus haut, loin des eaux envahisseuses. 

Le chemin plonge vers les eaux calmes et çà fait à nouveau mal aux jambes. Un pont, une volée de marches qu’on évite, une rue qui gravit la colline. Ouf ! ce sera tout pour le moment, l’auberge est là, il est midi, çà ouvre juste. Nous sommes presque les premiers à la douche, j’attends qu’un couple d’allemands termine sa lessive pour investir le bac. Le bocadillo redonne de la vigueur et le banc, sous le noyer est assez confortable.

La ville ne présente pas vraiment de centre d’intérêt, l’église est bien austère et seule la rue principale offre ses bistrots, épiceries et commerces divers à l’ombre des arcades.

La pause sur le banc se prolonge, la conversation avec un Espagnol que nous croisons maintenant depuis plusieurs jours s’engage, mi espagnol, mi français parfois mêlé d’anglais, de gestes et de mimiques. Un Allemand s’en mêle. Il fait ce qu’il peut pour se défendre, mais son cas est désespéré, la gastronomie est à l’ordre du jour, notre ami Espagnol professe la supériorité des grands chefs Espagnols éduqués à l’école Française, et de décrire tels ou tels plats dont les recettes se mêlent autant que les mots et les langues, un grand moment.

Il y a là aussi Melchior, c’est son vrai nom semble t’il. Il est Espagnol lui aussi mais arrive de France ou il serait novice dans un monastère, un couvent, ou autre près de Perpignan. Il affiche une cinquantaine d’année derrière sa barbe frisée et ses rides bronzées. Il porte en permanence un mégot entre les lèvres et une sorte de blouse tenue par une cordelette à la ceinture. Il va sur le chemin depuis Perpignan et compte bien rejoindre Rome après Santiago. Il n’en est manifestement pas à son premier pèlerinage et connais presque tous les hospitaleros.

Il voyage sans un sou où presque, comptant sur la générosité des uns, les dons des autres, toujours souriant, content de son destin. Il ne demande rien, jamais, à personne. Ah si un jour il m’a demandé si je voulais du café : c’est lui qui offre.

Il nous montre avec un sourire rigolard ses sandales : Elles ont rendue l’âme. Les semelles sont fendues sur la moitié de la largeur, des sangles ont lâché et on se demande comment il peut encore marcher avec çà. Pourtant il marche, vite, plus vite que nous deux.

Et puis si les sandales l’abandonnent il continuera pied nu, pas de problème. Je crois entendre un Antillais : panip’obème ! le tout avec un sourire éclatant de ses dents jaunes de nicotine. 

Bernard  retrouve un grand moment de son pèlerinage de l’an dernier. Il avait passé ici l’après-midi en compagnie d’un barman à regarder un match de la coupe du monde de foot : France /Espagne avec un Zidane qui partageait les suffrages des uns et des autres, c’était avant le coup de boulle ravageur.

Le barman est là, il reconnaît Bernard avec un grand sourire et en parlant fort. On goûtera son cidre, c’est le pays, pas mauvais, fruité, mais je préfère le cidre de Fouesnant – chauvinisme ou gastronomie ? 

Le repas du soir est pris dans un petit restau qu’on nous a recommandé, à l’écart des endroits fréquentés. Nous ne serions jamais venu là de nous même. et nous ne sommes pas seuls, le bouche à oreille fonctionne bien.

Prix record : 7€60, le moins cher des gastronomiques. Un régal de la cuisine paysanne : tripes au pois chiches baignant dans un bouillon : second régal ; poulpe, sur son assiette en bois, tout frémissant dans un fond d’huile d’olive et moucheté de piment (ce sont nos premiers poulpes, ce ne sera pas les derniers – trop bon). Des pommes de terre aussi. Le vin rouge cependant reste de niveau égal : imbuvable. Ce pèlerinage devient l’annexe du « Gault et Millot ». Nous n’allons pas perdre beaucoup de kilos.