Iconographie


        Iconographie des Sept péchés capitaux par Jean d'Avezac.

Orgueil   Gourmandise   Envie   Colère   Luxure  Avarice  Paresse

Iconographie - Orgueil

L'Orgueil: ne serait-ce pas la certitude de détenir la Vérité? Les deux religieuses à gauche du tableau, l'ont sans doute. L'une d'elles tient ou récite son chapelet. Toutes deux sont assises au bord d'un immense sofa qui occupe la moitié inférieure du tableau. En face d'elles, se tient un chien qui les regarde avec l'attention d'une bête prête à bondir. Est-ce l'incarnation du Cerbère, gardien des enfers? Son traitement pictural sous forme de taches marron et ocre dans le style Pop, en rupture avec le coussin hyperréaliste derrière lequel il est dissimulé en partie, crée un sentiment diffus de malaise.

                 Pourtant ce n'est pas lui que les deux religieuses observent de loin. Leur regards passent au dessus de cette figure inquiétante et fixent les gestes d'une troisième religieuse située sur le bord droit du triptyque. Elle est assise à une table rangée le long d'un mur, à moitié cachée derrière un grand meuble en bois où est accrochée une reproduction d'une peinture de facture gestuelle: Orgueil du peintre qui se prend pour Dieu et dont le geste seul se veut création?

  Ce n'est pas, en tous cas, ce qui préoccupe la religieuse. Elle est absorbée par un jeu de cartes, sans doute une réussite qu'elle dispose sur la table. Quel souhait aura-t-elle formulé?  Obtenir des dons pour pouvoir terminer les travaux de rénovation de l'établissement religieux où elle se trouve? Les planches de coffrage qui l'entourent peuvent y faire penser. A moins que ce ne soit pour s'assurer du destin du personnage placé dans la partie supérieure du panneau central. Il s'agit d'une jeune fille, moulée dans un survêtement rouge et qui tourne le dos aux trois religieuses. On peut supposer qu'elle vient d'arriver dans ce lieu (à la suite de quels événements?) et qu'elle ne songe qu'à en sortir car elle regarde vers l'extérieur dont on devine vaguement l'existence à travers des vitres dépolies. Autour d'elle, d'autres planches de coffrage posées dans le plus grand désordre, contredisent l'ordre monacal qui règne dans l'immense hall vide.

                   A gauche, sur une espèce de piédestal, un oiseau nocturne nous fixe de ses grands yeux. Est-il vivant? Ou est-ce le dernier objet qui ait échappé à la vague de rénovation qui semble s'être emparée du lieu?On pense irrésistiblement à la réflexion de Hegel:"Ce n'est qu'au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son vol". Est-ce un objet de méditation pour les religieuses comme l'était le crâne pour Saint Jérôme dans le tableau de Dürer? Le regard de l'oiseau nous ramène au centre, vers ce grand espace vide où notre imaginaire vient s'installer à la place voulue par le peintre. Devant nous, une table basse dont la surface lisse réfléchit la tête des deux religieuses du premier plan: rappel de l'orgueil comme contemplation de soi?

Un paquet noir, portant une marque publicitaire connue qui l'identifie clairement aux soins du corps, nous incite à penser que les préoccupations des religieuses ne sont pas seulement d'ordre métaphysique, malgré la connotation liturgique du nom du produit. A moins que ce paquet, ainsi que les trois serviettes soigneusement pliées à côté, ne soit préparé pour la nouvelle arrivée? Est-ce alors une novice qui va prendre le voile et à qui on veut rappeler que l'orgueil du corps est la première tentation?

Le grand vase à fleurs, vide, au premier plan, ne contient qu'une branche artificielle à laquelle est encore accrochée l'étiquette de prix. On devine l'article à bon marché, acheté au supermarché du coin: volonté affichée d'humilité qui contredit la richesse des revêtements des murs.  Une planche de coffrage est restée sur la table: rappel d'un monde encore en construction ou signe que l'orgueil c'est de se bâtir encore et toujours des certitudes.

Il nous reste à examiner la partie supérieure gauche du tableau. Tout est impeccablement net, d'une propreté de laboratoire. Dans cet espace où il n'y a pas de place pour le moindre doute, pour la plus petite hésitation, deux objets attirent notre attention par leur radicale étrangeté, précisément en ce lieu. Tout d'abord des planches de coffrage, encore elles, dont l'omniprésence se trouve soulignée. On peut noter un détail qui n'avait pas jusque là retenu notre regard. Toutes ces planches portent des traces de peinture bleue, comme si elles avaient servi de moulage à un objet peint en bleu. Cet objet aurait été démoulé dans le hall et aurait été immédiatement soustrait aux regards sans qu'on ait eu le temps de retirer son emballage! Pourquoi une telle précipitation? Quel objet méritait-il un tel traitement? La deuxième source d'étonnement est un tableau accroché au mur. Plus précisément il s'agit d'un châssis car la toile a été enlevée et il ne reste de l'oeuvre que son encadrement: passage à la limite de la peinture ou refus religieux des icônes? Les deux attitudes, ici, se rejoignent étrangement et éclairent tout d'un coup la signification globale du triptyque.

                          Et s'il s'agissait, derrière le péché d'orgueil, de celui de la peinture moderne même? L'objet décoffré ne serait-il pas l'Art, défiguré par les iconoclastes, enfermé par ses adorateurs? Heureusement rien dans l'Histoire n'est jamais définitif, c'est ce que semble indiquer la grosse boule bleue qui roule dans l'angle supérieur droit du tableau et qui, comme dans un jeu de quilles, va tout faire basculer.

                                                                                                                       Jean d'Aveza
 
   Retour Page d'accueil                                      Suite  Iconographie - La Paresse