L'inceste mère-fils

par Caroline Benamza

 

 

De l’abus psychologique à l’agression sexuelle

 

 

Cet article est largement inspiré d’un atelier donné par le thérapeute américain Kenneth M. Adam  appelé « Untangling the web of mother-son enmeshment » (que l’on peut traduire par : « Défaire la toile de la fusion mère-fils »). Cet atelié a été donné en Octobre 2007 à la Conférence Internationale Male Survivor au John Jay College of Criminal Justice à New York. Cet article m’a aussi été inspiré par les nombreuses rencontres au sein des groupes Phases avec des hommes abusés sexuellement par leur mère. Je dédie donc cet article à tous ces hommes qui par leur courage ont réussi à briser le silence sur l’un des plus grands tabous de notre société. J’espère que cet article permettra aux hommes abusés psychologiquement et/ou sexuellement par leur mère de comprendre leurs souffrances actuelles, de pouvoir mettre des mots sur ces abus et de se libérer de l’emprise maternelle. Je souhaite aussi que cet article permette à d’autres thérapeutes de prendre conscience de la réalité des abus sexuels commis par les mères.

 

 

Définition : 

 

L’un des préjugés les plus courants de notre société est de penser que la mère est naturellement bonne et que la femme sait intrinsèquement comment prendre soin de son enfant. Un autre préjugé est de croire qu’une fois mère la femme abdique sa vie sexuelle, qu’elle devient asexuée (comme la Vierge Marie !) pour se dédier avec une entière dévotion à son enfant. Une mère incestuelle ou incestueuse sera dans la plupart des cas, de l’extérieur, qualifiée de « protectrice » ou « trop protectrice ». Comment alors distinguer l’abus psychologique, la pathologie, du normal ?

Dans la littérature spécialisée, la relation dite incestuelle (relation incestueuse psychologiquement mais sans passage à l’acte) a été décrite à partir de plusieurs éléments tels que : l’inceste émotionnel, l’inceste voilé, la fusion (« enmeshment » en anglais qui donne l’idée de prise au piège ou « covert incest », inceste déguisé ou caché)...etc. On lui associe aussi la parentification de l'enfant lorsque la relation lui fait prendre  la place de son père.

Une mère incestuelle ou incestueuse se caractérise par un comportement fusionnel avec son enfant, qui transgresse continuellement les limites de son intégrité psychique et/ou physique. De plus, la mère montre une extrême intimité émotionnelle avec son enfant (en lui confiant par exemple ses fantasmes, ses problèmes intimes, ses angoisses…etc).

Ce type d’abus est particulièrement insidieux parce que l’emprise psychologique et les agressions sexuelles commencent très jeune et sont assimilés à l’éducation et aux soins de toilettes (soins pathologiques) dans une relation quotidienne de proximité mère-enfant.

  

 La mère, peut être qualifiée de co-dépendante émotionnellement et montre les symptômes de dépression chronique (parfois aussi de troubles bi-polaires). Elle demande continuellement à son enfant de combler ses besoins (émotionnels, physiologiques, psychologiques…etc). La première demande est certainement l’exigence de loyauté.  L’enfant doit en permanence répondre aux besoins émotionnels, psychologiques ou physiques de sa mère sans égard pour ses propres besoins.   En fait dans ce type de relation, la mère utilise l’enfant pour servir ses propres besoins narcissiques et comme défense à ses angoisses d’abandon et de solitude. Il est celui sur qui elle peut compter en tout temps, ce qui n’est pas le  cas du père. En effet le père a soit abdiqué depuis longtemps devant les demandes sans fin de sa conjointe soit n’a pas développé de réelle intimité avec sa partenaire ou il a été exclu de la relation par l'attention permanente de la mère envers l'enfant.

 

L’envahissement du corps de l’enfant est récurrent même lorsque celui-ci refuse le contact (soins pathologiques, marques d’affections tels que bisous, embrassades, caresses répétées).

 

L’enfant est piégé, englouti dans l’univers maternel dans lequel il est traversé par des sentiments de colère et/ou de culpabilité. L’atmosphère induite par la mère est chargée d’érotisme. La mère accuse l’enfant de trahison dès qu’elle perçoit que son « amour » se dirige vers un/une autre (l’autre potentiel étant perçu comme un rival amoureux quelque soit la nature réelle ou non de cette relation).

 

Exemples de comportements de la mère :

 

-         Elle tente de garder un maximum son enfant près d’elle

-         Elle s’immisce dans son intimité même lorsqu’il proteste et au-delà de l’âge où l’enfant a besoin de l’aide de sa mère (lors de la toilette par exemple)

-         Elle lui exprime sa colère, ses frustrations sexuelles face à son père ou d’autres émotions liées à des problèmes d’adulte.

-         L’enfant accompagne souvent sa mère à des réunions ou des événements sociaux (il est son compagnon).

-         La mère le décourage à faire des activités qui l’éloigneraient d’elle (comme le sport et les jeux avec d’autres enfants)

-         Elle le décourage à sortir et à avoir des petites amies.

-         La mère prend les décisions pour lui et détermine ses centres d’intérêts sans lui demander son avis.

-         Elle a peu d’amis ou d’intérêts et son fils et son centre d’intérêt principal.

-         La mère est malheureuse dans son mariage et se comporte en martyr (schéma de la victimisation)

 

Exemple de comportements du garçon :

 
-         Il est souvent perçu de l’extérieur comme un enfant sage, un « bon petit garçon ». -         Il évite parfois d’aller à l’école ou de sortir afin de rester à la maison près
      de sa mère.
-         Il vit en reclus
-         Il a des crises de rage inexpliquées
-         A l’adolescence il souffre de masturbation compulsive
-         L’enfant a tendance a développer de très fortes activités intellectuelles
      qui le coupent des relations humaines.
-         A l’adolescence des comportements d’automutilations peuvent se développer

 

Contexte familial :

 

La relation incestuelle, fusionnelle et incestueuse naît d’une relation parents-enfants qui manque de limites intergénérationnelles la plupart du temps héritée de générations précédentes. Il est courant que le garçon soit fils unique ou qu’il soit le seul garçon dans la fratrie.

Le temps passé entre la mère et l’enfant est maximisé. Très peu de temps libre et seul est laissé à l’enfant.

Au sein de la cellule familiale les décisions sont laissées à celui ou celle qui détient le pouvoir et qui représente le groupe dans son ensemble.

Peu d’amis sont permis au sein de la famille et ceux-ci sont généralement intégrés au groupe comme amis de la famille (dans son entier).

Le père est généralement absent de la maison (émotionnellement et /ou physiquement) et la mère fait de l’enfant son  partenaire, conjoint symbolique ou réel.

 

Facteurs aggravants :

 
-         La fusion/les agressions ont commencé avant l’âge de 5 ans (ce qui est souvent le cas avec les mères car la fusion est liée à la façon dont la mère a vécu sa grossesse et à ce que la maternité lui apporte en terme de réparation narcissique)
 
-         Toutes les tentatives de la part de l’enfant pour se séparer de sa mère sont punies par de la violence psychique ou psychologique
 
-        Les abus psychiques et/ou physiques sont accompagnés de                       comportement   pervers  de la mère qui visent à humilier le garçon en lui faisant porter la « faute » des désirs, fantasmes et/ou relations sexuelles
 
-         Le degré de participation directe ou indirecte de l’autre parent à l’inceste maternel
 
-         Le passage à l’acte notamment les agressions sexuelles de la mère et le viol par     
      pénétration (pénétrations vaginales, anales, digitales, orales)
 
-         La non protection de l’enfant soumis à d’autres agressions sexuelles au sein de la famille ou à l’extérieur.

 

 Les conséquences de la relation fusionnelle/incestuelle/incestueuse mère/fils sont les suivantes (la liste n’est pas exhaustive) :

 

-   sentiment de grande solitude et d’abandon

-   colère, ressentiment voire dans les cas extrême d’inceste sentiments de rage

-   stress

-   culpabilité

-   honte

   - peur de l’intimité perçue comme de l’attachement

  - dégoût pour son corps, ses désirs sexuels et ses fantasmes (qualifiés de « tordus » ou « pervers »

   - addictions sexuelles liée à l’hyper sexualisation des relations

   - troubles alimentaires

   - parentification

   - culpabilité

   - besoin de se sacrifier pour les autres

   - estime de soi faible

   - incapacité à dire non et à se protéger

   - angoisses d’abandon

   - problèmes relationnels

   - difficultés scolaires

   - troubles de la personnalité

  

Commentaires :

 

L’enfant se retrouve donc piégé par la mère dans une relation basée sur la culpabilité et la honte plutôt que sur l’amour. Il demeure impuissant dans ses tentatives  pour accéder à l’autonomie et à l’indépendance. Toutes les possibilités de voir naître des éléments du moi authentique (authentic self) se retrouvent bloqués par les besoins et les exigences de la mère.

 

Cette fusion crée bien évidemment des blocages et des problèmes dans le développement psychosexuel de l’enfant ainsi que des difficultés à établir des relations dans l’intimité.

La relation fusionnelle qui rend l’enfant prisonnier de sa mère entraîne des problèmes émotionnels d’attachement similaires à ceux induits par les abus, l’abandon ou la négligence.

Le sentiment de culpabilité provient de fait qu’inconsciemment (et parfois aussi consciemment) le garçon a intégré les désirs de sa mère comme étant prioritaires sur les siens. S’il fait ou souhaite quelque chose que sa mère n’aimerait pas, il se sent déloyal envers elle.

De la même façon, si le garçon/l’homme éprouve des sentiments sérieux envers une femme, soudainement et sans comprendre pourquoi, il se sent submergé par des sentiments de peur, d’anxiété et de culpabilité. Une grande ambivalence de sentiments émergera inévitablement par la suite ainsi qu’un  retrait affectif d’avec la personne aimée.

 

La perte d’identité est aussi intimement liée à la relation fusionnelle car l’enfant est conditionné de plus à plus à se détacher de ses propres émotions, besoins et désirs. Il apprend très tôt à prendre soin de sa mère et à ne compter que sur lui-même. L’émergence de son propre soi (vers 8 mois) est complètement écrasée par les besoins de la mère; notons ici l’importance de l’autonomie pour chaque individu au sein d’une famille afin de créer des relations saines et des limites claires entre générations.

Les besoins de séparation de l’enfant ne sont pas respectés ce qui a pour conséquence de créer à la fois des sentiments de culpabilité et d’anxiété lors de tentatives de séparation mais aussi des troubles de l’attachement par peur d’être englouti dans la relation d’amour. L’identité du garçon se perd dans celle de la mère et celui-ci doit alors remplacer cette identité perdue avec un faux soi (« false self » ou « foreclosed identity » en anglais).

 

Sexualité, intimité et relations

 

Les effets de ce type de relations mère-fils entraînent des problèmes majeurs dans la sexualité : dysfonctions sexuelles (notamment troubles du désir et troubles érectiles), anorexie sexuelle (évitement de la sexualité), addictions sexuelles et/ou perversions sexuelles.

Ces problèmes sexuels entraînent par ailleurs d’autres problèmes tels qu’une estime de soi très basse, de la dépression chronique et des sentiments de rage et/ou d’ambivalence récurrents. Dans les cas plus extrêmes le garçon peut devenir lui-même agresseur : violences sexuelles, physique, psychique. Il existe donc un haut risque pour que la colère se réactive dans la relation conjugale.

L’enfant connaît trop jeune l’éveil érotique. Cet éveil est d’autant plus perverti qu’il est de plus mêlé au désir et au besoin naturel d’être en relation et de recevoir de l’affection.

La confiance et la vulnérabilité de l’enfant sont utilisées par la mère pour se satisfaire sexuellement. Lorsque l’enfant devient un adulte, la sexualité renvoie à un intense conflit mêlant sensations de danger, de tabous et sentiments ambivalents (désirs, honte culpabilité, peur, excitations…etc).

Il apparaît selon une étude menée aux Etats-Unis que 40 % des hommes souffrant d’addiction sexuelle (Kenneth Adams 2007) auraient vécu des relations de type incestuel avec leur mère.

L’addiction sexuelle est alors perçue comme une porte ouvrant sur la liberté sexuelle et émotionnelle car elle rassure temporairement le soi fragilisé. L’addiction ne comprend pas d’éléments de loyauté et permet au survivant d’échapper à la réalité de la relation d’intimité qui déclenche les sentiments d’ambivalence et d’angoisse.

L’addiction à la pornographie sur internet devient une stratégie de survie encore plus efficace. Elle crée une fausse réalité sécurisante qui donne l’illusion d’avoir une relation mais sans les inconvénients. Le fantasme est alors utilisé pour stabiliser le moi et pour le libérer de l’engloutissement dans le moi et les fantasmes de la mère.

Les relations d’intimité sont donc extrêmement pénibles pour le survivant. Les demandes d’intimité du ou de la partenaire sont perçues comme étouffantes et intrusives. La relation est vue comme un piège et/ou comme un fardeau. Le survivant a tendance à projeter sa rage sur le/la conjoint(e). Il n’arrive pas à exprimer ses propres désirs ou alors est omnubilé par le besoin de contrôler la relation. Il vit dans la méfiance permanente de son/sa partenaire et s’attend toujours à être trahi. Dans les cas plus graves, les troubles du comportement décrits ci-dessus  peuvent se transformer littéralement en phobie de l’engagement.

Au début de la relation, le survivant sera passionné, enthousiaste et aux petits soins pour sa/son partenaire. Puis du jour au lendemain, sans crier gare, il disparaîtra. En effet lorsque la relation se transforme et qu’elle devient plus sérieuse avec une plus grande possibilité d’intimité et d’engagement), l’homme panique et veut s’échapper. Même le plus petit engagement comme une sortie au cinéma devient une source d’angoisse envahissante.

Dans ce type de comportement, la conjointe est d’abord perçue comme une femme extraordinaire et parfaite pour devenir lorsque la colère surgit une « pute » et une « salope ». ce syndrome est aujourd’hui connu au Etats-Unis sous le nom de « Madona-Whore syndrome » (le syndrome de la Vierge-Putain). Derrière ce syndrome il s’agit bien sûr d’une recréation des sentiments ambivalents envers la mère abusive qui sont réactivés par dans le couple.

 

Afin de ne plus être prisonnier de ces schémas, le survivant doit se libérer des effets de la fusion et de l’emprise psychologique de la mère. Pour cela, il doit apprendre à se différencier, à développer son propre soi, sa propre identité en développant par exemple ses propres activités, ses propres loisirs…etc. Il devra s’observer et apprendre à différencier ce qui, dans sa vie, est de l’ordre de son propre désir et ce qui est du désir de sa mère (injonctions conscientes ou inconscientes).

Il doit aussi faire attention à ne pas projeter des sentiments passés dans sa relation actuelle et essayer de s’engager d’abord pour de courtes périodes en se donnant assez d’espaces pour lui-même. Cela passe par la reconnaissance des sentiments d’ambivalence et une conscience accrue des dynamiques dysfonctionnelles recréées ou reactualisées dans la relation.

La résolution passe bien sûr aussi par l’abandon du désir de recréer une relation parfaite telle qu’espérée et  rêvée avec la mère.

 

Pour les conjoint(e)s :

 

La relation avec un homme ayant vécu l’inceste mère-fils est un véritable challenge. En général, l’erreur habituellement commise est d’essayer de faire en sorte que son conjoint s’engage plus dans la relation lorsque celui-ci tend à s’échapper. Le rejet émotionnel et sexuel entraîne beaucoup de frustration et d’auto critique chez la/le conjoint(e).
 
Le ou la partenaire peut avoir tendance à s’oublier cherchant désespérément à comprendre où est le problème pour finalement arriver à la conclusion que le problème vient forcément d’elle/lui (le conjoint). Le danger est de rester dans une dynamique dysfonctionnelle où elle/il prend le rôle du sauveur ou du parent du survivant et s’identifie émotionnellement au survivant. Il est important si vous êtes conjoint d’un homme abusé sexuellement et/ou sexuellement par sa mère de vous respecter, d’établir des limites claires et de refuser toute violence physique et/ou psychologique.

 

 

Pour les survivants :

 
Par la thérapie, il est possible de sortir de la prison psychologique que constitue la relation incestuelle/incestueuse construite par la mère. Cela passe par l’apprentissage : savoir dire « non » et poser des limites claires (indispensables si la mère est toujours vivante et que le survivant la côtoie encore). Il est aussi nécessaire de reconnaître les différentes émotions ou comportements/stratégies utilisés par la mère pour garder le contrôle sur vous dans votre enfance et peut être encore aujourd’hui. Il convient de faire la chasse aux fausses croyances (aidé en cela par un bon thérapeute) qui se sont installées concernant les relations intimes, de reconnaître et d’accueillir les émotions directement issues des relations incestueuses/incestuelles.

Il est très important aussi de pouvoir faire un travail de libération de la colère car celle-ci est souvent étouffée par le poids de la culpabilité ou du sentiment de trahison (envers la mère et envers la famille). Cette libération entraîne un  travail de deuil : deuil de la mère, cette mère idéalisée qui n’a pas été et ne sera jamais.

 Si vous souffrez d’addiction il est nécessaire de faire un travail spécifique sur les addictions mais bien sûr en lien avec les abus. Dans certains cas, le rétablissement passera par des ruptures (avec la mère, la famille, les amis..etc) et il faudra aussi dépasser le peur « de faire du mal à maman » (réellement ou symboliquement).

A la fin de ce pénible travail de reconstruction vous découvrirez la liberté d’être, le bonheur de vivre en étant soi, et le plaisir de la relation à deux sans culpabilité, sans peur d’être englouti à jamais dans le désir et le corps de l’autre.

 

Caroline « Mikizikwe » Benamza, danse et drama thérapeute,

Fougères, France Octobre 2008

 

 

Pour aller plus loin dans la réflexion, voici quelques ouvrages glanés pour vous :

 

 

K.ADAMS et A.MORGAN          When he is married to mom : how to help mother enmeshed men open their hearts to true love and commitment

 

K.ADAMS     Silently seduced: when parent’s make their children partners, understanding covert incest

 

S.CARTER et J.SOKOL  Ces hommes qui ont peur d’aimer, 2003, Paris , Editions J’ai Lu

 

D.DUMAS La sexualité masculine,1990, Paris, Albin Michel

 

G.JOKOVIC Lost childhood: the plight of the parentified child