L'art de Giufà


ITALIANA
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Ralentir Travaux


vendredi 27 avril 2007

Un inédit de Leonardo Sciascia (1921-1989)



    Leonardo Sciascia écrivit ce texte L'art de Giufà, pour servir de préface à un recueil de contes, précédé d'un essai précis et documenté, réunis par Francesca Maria Corrao, Storie di Giufà (Mondadori 1991). Je l'avais traduit et publié dans ma revue Le Cheval de Troie n°4 (septembre 1991), avec l'aimable autorisation des éditions Mondadori et de son directeur d'alors, Ferruccio Parazzoli.
    Sauf erreur de ma part, il ne se trouve pas dans l'édition des
Œuvres complètes de Leonardo Sciascia, aux éditions Fayard. Pour l'ensemble des écrits disponibles ici sur cet auteur, voir dans Italiana, notre dossier sur cet auteur.

Libellés : Auteurs et textes


Leonardo Sciascia

L'art de Giufà




    Dans sa recension de deux livres de Grazia Deledda, (
Sino al confine, Il nostro padrone) Giuseppe Antonio Borgese tirait de la mémoire de son enfance à Polizzi — bourg d'une âpre beauté dans la Sicile aux longs hivers — une image à valeur de définition, de la formule critique, parmi les plus heureuses qu'il sut inventer, et que l'on peut étendre aux autres écrivains insulaires, de la Sicile et de la Sardaigne: de Verga et de Deledda, pouvons-nous dire, à Dessi, à Francesco Lanza, à Vincenzo Consolo. Borgese écrivait: "Dans les mélancoliques hameaux de la Sardaigne, il doit arriver ce qui arrive dans les bourgades du Mezzogiorno et de Sicile où, aux riches comme aux pauvres, il manque la possibilité, et, avec la possibilité, l'envie de travailler, tout le jour et toute l'année; et, puisque ni l'art, ni le luxe, ni la joie du péché ne viennent combler, dans cette désolation, les immenses parenthèses d'oisiveté, une sorte de littérature orale a surgi, que j'appellerai l'épopée du voisinage". Borgese voyait, comme muse de cette épopée, "la Faute, avec un immense F majuscule", et donc la Tragédie.

    De l'épopée du voisinage, malgré l'écart de presque un demi-siècle (mais la vie, surtout dans les bourgs de la Sicile intérieure, semble s'être maintenue comme in vitro depuis l'Unité jusqu'à la seconde guerre mondiale), j'ai moi aussi l'inaltérable souvenir: la pause d'après-midi, non point "pâle et recueillie", mais aveuglante et bruyante, les jours d'été dans les ruelles, dans les cours; les soirées d'hiver autour des braseros: et le voisinage qui s'y rassemblait, pour tenir chronique des événements du bourg (toujours avec malice, qu'ils fussent drôles ou douloureux) et raconter des fables, de vieilles histoires, des "mimes". Des femmes et des enfants, car les hommes adultes entraient rarement dans le cercle. Et, parmi les femmes, il y avait celle dont on reconnaissait l'incomparable talent de conteuse: et on la poussait à raconter, les enfants surtout: raconter des choses qu'on avait déjà entendues, qu'on connaissait déjà par cœur (ce qui faisait naître des révoltes à chaque tentative de raccourci, d'omission, ou d'altération d'un quelconque détail), mais son "savoir-raconter" les rendait toujours neuves et porteuses de joie (c'était la révélation du style; une de ces conteuses, dont la célébrité avait franchi les limites du voisinage, en donna une définition à Vann'Anto: "Lu cuntu è nenti, tuttu sta comu si porta", le récit en soi n'est rien et tout est dans l'art de raconter). Et, dans cette épopée du voisinage, sur ces séances de contes d'après-midi ou de soirée, elle rôdait, la Faute, épouvantable aux enfants, la Tragédie: ainsi qu'exactement Borgese se le rappelle; mais pour la dissiper, la conjurer peut-être, afin que les enfants ne la revoient pas en songe (ah! ces sursauts qui les éveillaient en pleurs: à ce point qu'on disait que certains contes, certaines visions, leur gâtaient le sang), Giufà faisait irruption à un certain moment, comme pour conclure et disperser l'assemblée. Du moins ainsi m'en souviens-je: et j'y trouve parfois analogie avec ce qui, le samedi et le dimanche, arrivait au vieux théâtre où, ces deux jours-là, il devenait un cinéma: le film dramatique et larmoyant (les cartons lus à haute voix par les spectateurs: rares étaient ceux qui parvenaient à les lire en entier) régulièrement suivi du "comique final", de la "farce" de Charlot, de Harold Lloyd, de Ridolini. Les placards affichés sur la place nous en avertissaient, invariablement: "et farce". Dans l'épopée du voisinage, tragique et non dépourvue d'horreurs, les histoires de Giufà faisaient justement office de farce: histoire de ne pas aller au lit, le sang gâté. Les visions ou les représentations de l'horreur et de la mort "gâtent le sang"; celles du comique, le rire qu'elles provoquent; l'enrichissent au contraire. Dans l'introduction de son travail Francesca Maria Corrao mentionne le Livre des Avares, de l'érudit al-Gâhiz — du IXe siècle justement époque où Giufà commençait à se promener en Sicile — qui, avec l'autorité du Coran, dit que le rire enrichit le sang d'un enfant.
    Mais sont-elles proprement comiques, les histoires de Giufà? Et Giufà est-il proprement un sot? Justifiant l'insertion des histoires de Giufà parmi ses Fables italiennes, Italo Calvino écrit: "Même s'il n'est pas à proprement parler constitué de fables, le grand cycle du sot est trop important dans l'ensemble des contes populaires, y compris dans toute l'Italie, pour qu'on l'en exclue. Il vient du monde arabe, et il est juste qu'on le choisisse pour représenter la Sicile, qui l'a sûrement appris directement des Arabes. L'origine arabe est aussi dans le nom de son personnage: Giufà (parfois Giucà, dans les lieux de dialecte albanais) le sot pour qui tout finit bien." Mais peut-on vraiment appeler sot quelqu'un "pour qui tout finit bien"?
    La sottise de Giufà consiste dans l'absence de conscience des bêtises qu'il fait, dans l'ignorance que ses actes, toujours dictés par un démon de la littéralité, sont socialement des sottises, si l'on s'en réfère au sens et aux actes communs. Mais ses actes, avec leurs conséquences, graves pour les autres, et les satisfactions et avantages que, sans le savoir, il en tire pour lui-même, ne sont pas — intrinsèquement et objectivement — sots: au moins dans la mesure où n'est pas sotte toute affirmation de liberté, de vérité. En définitive, dans cette sorte de sien démon de la littéralité qui lui dicte des actions socialement absurdes et transgressives, on peut voir une sorte de "droit naturel" d'aversion au mensonge, une liberté à l'égard du mensonge.
    Aux termes du dictionnaire, la littéralité, c'est comprendre un texte ou une expression verbale dans son contenu sémantique, 'tel qu'il ressort sous l'angle de la seule valeur lexicale, grammaticale et syntaxique des mots qui le composent"; et parmi les exemples que donne le dictionnaire, il en est un, celui de Giovanni Villani, qui a contrario sert tout à fait notre propos: «Se souvenant de l'Évangile du Christ, qui dit: "Si ton œil te scandalise, arrache-le", prenant simplement les choses à la lettre, il se creva l'œil avec une alêne, et le perdit»; qui sert notre propos, non seulement parce que Giufà n'aurait jamais été assez sot pour retourner quoi que ce fût contre lui-même, et surtout pas une alêne, mais aussi parce que de l'Évangile, que ce fût dans la Sicile arabe ou normande, celle de Frédéric, la catalane ou la castillane, celle enfin des Bourbons ou de la maison de Savoie, il ne lui arriva jamais d'en entendre parler. Giufà est, d'ailleurs, absolument réfractaire à tout sentiment: sauf si on veut trouver du sentiment dans son envie d'emmener quelque chose à la maison pour faire taire la lamentation de sa mère sur l'oisiveté de son fils, son vagabondage et son aptitude à provoquer le désastre. On ne peut pas dire davantage qu'il ait d'autres désirs que la faim, la soif et faire pipi (sujet au moins d'une histoire).

    [GIUFÀ ET LES VOLEURS. Marchant à travers les champs au soleil, une fois Giufà eut envie de pisser. Quand il eut fini, vous savez comment ça fait quand on pisse, ça court en faisant plein de petits ruisseaux partout. Giufà se tourna vers les ruisseaux et leur dit "Toi prends par ici, toi prends par là (il parlait à la pisse), et moi je prends par là." Et il s'en alla.
    Juste juste dessous, il y avait une grotte et il y avait une bande de voleurs en train de se partager l'argent. Entendant ça, ils dirent: "Ah! par sainte Disme! C'est la Justice qui vient nous arrêter, elle est en train de nous encercler!" et ils se sauvèrent en laissant l'argent. Giufà descendit, vit tout ce tas d'argent; ni chat fut, ni dommage fit, et il le prit. (Palerme, racontée par Francesca Amato, fable recueillie par le grand ethnologue sicilien Giuseppe Pitrè — 1841-1916 — dans Fiabe, novelle et racconti popolari siciliani, III, CXC: Giufà, Forni editore, Bologna.]
   Dans l'immense prolifération de récits dont il est le héros, je crois qu'il n'y en a pas une seule où il se retrouve confronté à l'éros, ne serait-ce que pour l'effleurer: or, la tradition populaire fourmille de "mimes" où les balourds, les ignorants, les sans-malice sont pris dans l'orbite de cette "douce calamité", ont la révélation d'une jouissance à laquelle, obscurément, indéchiffrablement, ils aspirent (et dans de tels "mimes", il est banal d'être "chaperonné par une religieuse [en français dans le texte, N.D.T.]": mais Giufà est toujours tenu loin des harems, des gynécées et des monastères). Ici, nous nous permettons une divagation (dans cette divagation que sont déjà ces brèves notes sur Giufà): en Sicile, on en appelle constamment à deux saints pour exprimer la méfiance ou la sincérité: saint Thomas l'apôtre, et sainte Claire de Naples. "Moi, je suis comme saint Thomas", c'est-à-dire je veux toucher du doigt; "Moi je suis sainte Claire de Naples": non point comme sainte Claire, mais en s'identifiant à elle: non point à sa vie, mais à son nom. Et ceci, nous le disons quand, pour nous-mêmes et personnellement, nous affirmons notre méfiance ou notre sincérité, comme des vertus qui nous sont propres. Mais dès qu'elles sont soulignées de façon générale, ou comme des défauts d'autrui, la référence est Giufà: "Touche et tu verras, dit Giufà" pour la méfiance, "Faire comme Giufà" ou "Être comme Giufà" pour la sincérité. Le "Touche et tu verras" vient d'une histoire précise: quand Giufà, retour de la campagne chargé d'un sac d'artichauts sauvages épineux, invitait ceux qui lui demandaient ce qu'il portaient à y mettre la main: une histoire pourtant qui, à l'origine, liait à la curiosité la punition de la piqûre; et traiter de Giufà ceux qui se rendent coupables de sincérité vient au contraire du personnage tel qu'il se dévoile dans la quasi-totalité de ses autres histoires. Évidemment, il y a une contradiction: moins dans les histoires que dans cette mise en proverbe. Mais en serions-nous à parler de Giufà, s'il n'y en avait pas? En tout cas, ce qu'ici on veut établir, c'est cette particularité du personnage: son monde est uniquement physique et matériel, c'est un monde de choses. À ce physique seulement, la parole obéit et adhère, littéralement.
    En 1917, Benedetto Rubino notait que les chercheurs en traditions populaires siciliennes n'avaient "encore jamais écrit une page instructive, celle du blason populaire, c'est-à-dire l'ensemble de toutes ces facéties, bons mots et dictons, expressions proverbiales utilisées par la satire populaire pour se moquer d'un bourg, ou rappeler des actes et des dires qui peuvent parfois tourner à l'honneur, mais le plus souvent au désavantage, du bourg ou des gens et des choses auxquels ils se réfèrent." Le seul précédent cité par Rubino est celui, en 1902, d'un Blason populaire d'Acireale de Salvatore Raccuglia: rien d'autre, ni avant ni après l'écrit de Rubino. On peut pourtant considérer comme un exemple de blason populaire, du blason populaire de Valguarnera (bourg ci-devant dénommé Caropepe) le recueil des Mimes siciliens de Francesco Lanza, publié en 1928; si nous le retranchons momentanément de la littérature narrative, et de la meilleure, ) à laquelle il appartient pourtant de plein droit. Pour enrichir donc, le blason de Valguarnera-Caropepe (où Lanza était né) et se venger peut-être de Nino Martoglio qui, dans sa comédie L'air du continent, avait commis cette plaisanterie de reléguer Valguarnera au rang des bourgs les plus reculés et les plus rustres, Lanza a raconté surtout des "mimes" qui frappent les bourgs boisins: par nature et invariablement, toujours plus sots que le nôtre: on est voleur à Caropepe, mais à Mazzarino, à Barrafranca, à Aidone, à Piazza Armerina, et dans tout autre bourg plus ou moins voisin, on est sot. Et si la silhouette de Giufà passe un instant dans ces mimes, c'est sans aucune précision d'état civil. Ce qui amène à remarquer que, dans une région où tout bourg assied sa supériorité "intellectuelle" en raillant l'extrême stupidité des voisins, on n'a jamais assigné aucun lieu de naissance à Giufà. On en déduit qu'il n'est pas suffisamment sot pour qu'une Caropépan en fasse un Piazzais; un Barrafrancais, un Caropépan; un Racalmutais, un Grottais; etc. Il peut donc appartenir à tous les bourgs et à tout le monde, en somme à toute la Sicile.
    Dans sa façon d'en rester à la lettre des choses et aux choses de la lettre, Giufà est en effet un vengeur qui s'ignore: il venge de toutes les interprétations, métaphores, tentacules, subtilités, par quoi la parole a été adaptée pour cacher la pensée et contourner le droit. Certes, dans la prolifération défiant tout inventaire des histoires (à laquelle, d'un bourg à l'autre, ont notablement contribué les conteuses du voisinage), il y a des sottises et des folies, des sottises qui sont des sottises, des folies qui sont des folies, qui affadissent Giufà; mais dans ces histoires que rien, ni dans les faits ni presque jamais dans la "diction", ne distingue des autres, qui courent dans tout bourg et font corpus, il y a des sottises de Giufà qui ne sont pas des sottises et même qui, d'une transgression à l'autre, de l'outrage à l'autorité jusqu'au vol et à l'assassinat, confèrent au personnage un soupçon de comédie, de duplicité, de perversité même. Nous éloignons-nous beaucoup, si nous disons que Giufà représente le rêve de l'impunité?
    C'est justement en commentant les Mimes de Lanza, dans son introduction à la réédition [italienne] de 1971 que Calvino en vient à parler de Giufà, mais toujours en insistant sur sa stupidité: "Giufà, comme le Goha arabe, est un masque hors de l'espace et du temps auquel on fait assumer toute la stupidité universelle pour l'éloigner de la communauté: raconter les histoires de Giufà confirme le narrateur et les auditeurs dans leur supériorité dans le monde des stupides. Parmi les «histoires de sots», celles recueillies par Francesco Lanza se différencient de celles de Giufà, en ce qu'elles répondent à une impulsion plus agressive: le narrateur situe la stupidité dans un lieu, la rend plus proche (l'objet de la moquerie peut être le bourg d'un des auditeurs ou d'une connaissance), pour en marquer la limite et sanctionner non tant la supériorité de sa propre ethnie que l'infériorité de l'autre. Que cette fonction agressive se greffe sur la fonction première de la stupidité est attesté par une des histoires de Lanza,

    [: GIUFÀ ET LE MAZZARINAIS. Pauvre Giufà, les mouches ne le laissaient jamais en paix; et il recourut au juge. Et celui-là:

     — Si les mouches ne te laissent pas en paix, toi, là où tu les vois, tu leur donnes une claque.

    Mais au Mazzarinais qui était présent et qui aimait les choses justes, cela parut une offense, vu que les mouches étaient de bonnes chrétiennes elles aussi; et quand Giufà levait la main contre une mouche, lui aussitôt se mettait à crier: — Pchh! Pchh! Giufà va te tuer. (Mimi Siciliani, de Francesco Lanza, Sellerio, 1984).]

   [: GIUFÀ ET LE MAZZARINAIS. Pauvre Giufà, les mouches ne le laissaient jamais en paix; et il recourut au juge. Et celui-là:

     — Si les mouches ne te laissent pas en paix, toi, là où tu les vois, tu leur donnes une claque.

    Mais au Mazzarinais qui était présent et qui aimait les choses justes, cela parut une offense, vu que les mouches étaient de bonnes chrétiennes elles aussi; et quand Giufà levait la main contre une mouche, lui aussitôt se mettait à crier: — Pchh! Pchh! Giufà va te tuer. (Mimi Siciliani, de Francesco Lanza, Sellerio, 1984).]


continuation, contamination ou parodie d'une histoire de Giufà très connue, celle des mouches et du Juge: qui tend à prouver que le Mazzarinais est encore plus sot que Giufà". C'est tout à fait vrai: mais (sauf que Giufà est plus un personnage qu'un masque) à force de charger Giufà de toute la stupidité universelle, pour le détacher et l'isoler de la communauté, ne peut-on aussi pressentir le danger que cette stupidité fasse vaciller les "mensonges conventionnels" que la communauté accepte et pratique, sur lesquels elle repose? Question qui en suscite une autre: la "supériorité", que narrateur et auditeurs affirment face à Giufà, n'est-elle pas, en un certain sens, une illusion destinée à les consoler de ces manques de liberté et d'impunité dont au contraire jouit Giufà? L'histoire de Giufà et des mouches — Giufà qui recourt au juge contre les mouches et qui, obtenant du juge la permission de tuer les mouches dès qu'il les voit, commence justement par celle qui vient se poser sur la joue du juge —, pour qui la raconte et pour qui l'écoute, cette histoire doit davantage son succès à la gifle que reçoit le juge qu'à la stupidité dont Giufà ferait preuve une fois de plus. Et on retrouve semblables ambiguïté et ambivalence dans nombre d'autres histoires.
    Giufà est un ancêtre lointain, reculé, de Candide. On peut sans doute y déceler aussi un pressentiment, reculé, grossier, sauvage, de cette "candeur" que Massimo Bontempelli voit comme un écran où se précipite — vacillant, déchiré — le monde de Pirandello.
    On dit: "l'art de Giufà", pour désigner le fait de n'en avoir aucun. Mais dans le dialecte sicilien, "art" est synonyme de métier manuel ou alors, péjorativement, d'artifice, de tromperie. Art celui du tailleur, du menuisier, de l'élagueur, du paysan; de quiconque, en somme, sait, attentif et patient, travailler de ses mains: un art véritable, qui produit, qui sert; mais celui de l'avocat, du médecin est art, en tant qu'est art tout ce qui donne du pain; mais contrairement à celui, concret, qui naît des mains (guidées par la tête bien entendu), il faut s'en méfier, de celui-là, s'en garder le plus possible et au-delà du possible. La sculpture et la peinture sont des arts en ce qu'elles relèvent du manuel, de l'habileté manuelle et seulement d'elle: a fortiori donc si on admet que le tête les guide), un peu au-dessus de l'art du tailleur de pierres et du peintre en bâtiment; mais l'écriture au contraire, à commencer par celles du notaire, de l'avocat, du savoir du médecin et du pharmacien, aux ordonnances illisibles, a toujours à voir avec la tromperie et l'exploitation.
    Tout autre est l'art de Giufà: celui — suprême, absolu — de l'oisiveté. C'est justement cette oisiveté qui fait de Giufà un personnage, situé dans le contexte d'une communauté, d'un bourg: l'idiot ou le fou du village (l'idiotie de Giufà est encore folie), de tout village sicilien. Rues, ruelles et cours; petits immeubles prétentieux avec armoiries, maisons basses humides et obscures, volées de marches des églises; palmeraies, amandaies, oliveraies; champs de blé et prés de sainfoin; ânes et chèvres; la mer parfois — plantent un décor derrière sa silhouette, constituent tour à tour un fond pour sa vagance, et son extravagance. Mais on dit aussi: "Giufà Giufà / Fais l'art que tu sais": et, au nom de Giufà, qui d'art n'en sait aucun, le conseil est élargi, la règle prescrite, de pratiquer l'art qu'on connaît le mieux, le métier "qu'on a dans les mains". Du moins est-ce dans ce sens que cette tournure proverbiale est toujours en usage; alors qu'à l'origine et de façon encore ambiguë, elle voulait, et veut toujours, exhorter à l'ineffable art de l'oisiveté.

    Ce que nous avons dit ici, avec quelque désordre, est dans l'essai de Francesca Corrao, dans le recueil des histoires de Giufà qu'elle a constitué et que nous pouvons qualifier de "méditerranéen", même s'il se réfère particulièrement à la Sicile. Quant à nous, nous nous sommes borné, avec le secours de la mémoire et un peu comme Giufà vaguant, à les annoter en marge.



    Leonardo Sciascia écrivit ce texte pour servir de préface à un recueil de contes, précédé d'un essai précis et documenté, réunis par Francesca Maria Corrao, Storie di Giufà (Mondadori 1991). Je l'avais traduit et publié dans ma revue Le Cheval de Troie n°4 (septembre 1991), avec l'aimable autorisation des éditions Mondadori et de son directeur d'alors, Ferruccio Parazzoli.
    Sauf erreur de ma part, il ne se trouve pas dans l'édition des Œuvres  complètes de Leonardo Sciascia, aux éditions Fayard.
    Le texte Giufà et le Mazzarinais, que j'ai interpolé dans le commentaire d'Italo Calvino, cité par Sciascia, est tiré de Mimi Siciliani, de Francesco Lanza, éditions Sellerio, 1984. Leonardo Sciascia avait déjà consacré à Giufà un premier texte, qui se trouve dans le recueil de nouvelles La Mer couleur de vin, les Lettres Nouvelles, éditions Maurice Nadeau, puis éditions Fayard).

    © Leonardo Sciascia. Maurice Darmon pour la traduction.
    © Dessin anonyme: Giufà, tous droits réservés.