Extrait des


Mémoires d'Irène Lanctin


Issoudun au début de la seconde Guerre Mondiale


Issoudun a vu arriver le défilé des réfugiés. Certains, trop fatigués pour continuer leur route, trouvèrent à se loger. Ce ne fut pas une bonne idée pour beaucoup.

En effet, un matin ensoleillé de mai, je partais travailler chez Brault lorsque j’entendis, dans le ciel, le grondement d’avions.

Les Allemands, avant d’entrer dans les villes, les bombardaient jusqu’à leur reddition. C’était le tour d’Issoudun.

En levant les yeux, je vis les avions. Ils volaient très bas et leurs croix de fer étaient très visibles. Je vis en même temps des chapelets de bombes tomber et s’écraser au sol. L’éclatement de ces bombes provoquait un bruit insoutenable. Nous avions l’impression que notre tête, notre corps explosaient en même temps. Les gens, épouvantés, couraient dans tous les sens. Pour ce qui me concerne, Je peux dire que je fus sauvée par un gros fût d’huile qui se trouvait à l’angle de la rue où j’étais. J’allais me jeter contre lui, mais il était noir de graisse. Qui peut croire que dans un pareil instant, je pensai à ne pas me tâcher ? Pourtant, c’est ainsi. Je tournais l’angle de la rue et me retrouvais de l’autre côté.

C’est ce qui m’a sauvée. J’étais accroupie le long du mur, terrorisée, une immense poussière me recouvrait. Je voyais des fils électriques coupés, encore accrochés à un bout, qui se tortillaient au sol, tels de grands serpents.

Au bout d’un bon moment, je n’entendis plus les avions, Je me demandais comment étaient tous les membres de ma famille. Nous étions tous dispersés. Je me redressais et commençai à enjamber les gravats. Je repassais devant le fût d’huile . Les éclats d’obus l’avaient perforé de part en part et l’huile noire s’échappait par plusieurs gros trous. C’était la place que j’occupais quelques instants avant. Si j’étais restée là, j’aurais fait partie de tous les morts (110 recensés ! !).

Je courus dans la grande rue qui devait me conduire au salon de coiffure de mes cousines. Je vis alors deux spectacles insoutenables. Les maisons effondrées n’étaient plus que ruines et je vis sur ma gauche une tête (juste une tête ! !) de petite fille blonde qui avait roulé sur les pierres. Il y avait du sang plein ses cheveux. Heureusement, je ne pus voir son visage qui était tourné.

Mes jambes se mirent à vaciller et je crus que j’allais m’évanouir. Mais ce n’était pas fini.

En levant les yeux, je vis à la hauteur d’un étage, une femme accrochée des deux mains à ce qui avait dû être une fenêtre. Tout avait basculé dans le vide devant elle. Elle essayait de crier mais n’émettait aucun son. De sa gorge ouverte, je vis le sang bouillonner et couler sur elle. Je ne voulu plus rien voir et me sauvais en courant.

Beaucoup de maisons et de commerces avaient été atteints. Maffioli, qui exposait des chaussures en vitrine quelques minutes avant, avait été démoli. Les chaussures, disséminées en pleine rue, jonchaient le sol. Je marchais dessus.

Et puis, soulagement enfin ! La Place de la République (où étaient mes cousines) avait été bombardée de l’autre côté, et le salon était intact. Les avions avaient commencé par cette partie d’Issoudun et avaient bombardé en enfilade sur toute la longueur. Je ne sais combien ils étaient, mais ils sont venus en plusieurs vagues. Le plus de morts a été trouvé dans le bas d'Issoudun : les fossés de Villatte. Une bombe était même tombée sur un groupe de réfugiés qui faisaient la queue devant une boulangerie.

Toute notre famille est passée au travers de ce massacre :

-        ma mère restée seule dans la petite maison à l’extérieur d’Issoudun ;

-        mes cousines, mon oncle et ma sœur au salon de coiffure .

-        Mon père, mon oncle Albert, au café à Villatte, furent les plus proche du danger, ainsi que moi-même !

Tout le monde se retrouva au salon quelques instants après. Nous étions morts d’inquiétude mais, il faut dire que la chance était avec nous, puisque personne ne fut seulement blessé !

Quelques jours plus tard, nous avons suivi l’enterrement de tous ces morts.

Les menuisiers n’avaient pu faire des cercueils convenables, manquant de bois. Ils avaient fabriqué de longues caisses en bois blanc. Les planches se joignaient à peine, et, la chaleur aidant, on voyait un épais liquide rosâtre, gluant, qui tombait en gouttes à gouttes sur le sol.

Ce défilé de cercueils était hallucinant.

Il y avait eu 110 morts que nous emmenions au cimetière.

Des chevaux tiraient des charrettes sur lesquelles on avait mis ces cercueils. Nous ne voyions ni le commencement ni la fin de ce sinistre défilé.

Nos yeux étaient attirés par le spectacle cauchemardesque de cette gélatine qui, en tombant, souillait toute la route. Nous ne marchions que sur le côté, ne pouvant imaginer mettre nos pieds dessus. Cela laissait toute liberté aux grosses mouches vertes, attirées par l’odeur épouvantable, de se poser sur le sol pour aspirer cette horreur.

Certaines femmes avaient prévu cela et étaient venues avec des bouteilles d’eau de Cologne. Nous présentions nos mouchoirs qu’elles arrosaient généreusement ; nous les portions aussitôt à notre nez et pouvions respirer à peu près normalement.

Cet enterrement interminable est resté gravé à jamais dans ma mémoire 60 ans après ! Toutes les images d’horreur ne sont jamais effacées de notre tête (de notre cœur ?)

L’image de cet enterrement n’est malheureusement pas la seule que j’ai gardée en moi-même. Et c’est bien loin d’être la plus douloureuse …

Après le premier bombardement du matin, nous nous sommes retrouvés à la maison route de Lignières. Ma mère préférait que nous soyons réunis tous les quatre. Il y avait en face, une ferme qui avait une cave immense recensée comme abri. Tout le quartier y était descendu puisque les bombardements continuaient. C’était carrément lugubre. Les propriétaires avaient étalé sur le sol une épaisse couche de paille. Nous étions au moins cinquante. Beaucoup étaient déjà allongés et dormaient. Une bougie, accrochée près des escaliers, nous laissait un éclairage tremblant qui n’égayait pas la scène.

La nuit était assez avancée et nous ne pouvions fermer l’œil. Tout à coup, en haut des marches, le fermier se mit à appeler très fort s'il y avait un monsieur Lanctin dans la cave.

Mon père très surpris, se leva et demanda qui le réclamait. Et là, nous avons entendu une nouvelle incroyable : « La famille Février est aux portes d’Issoudun, cachée dans les fossés, et vous fait chercher ».

Mon père monta les escaliers en courant et nous avons attendu dans une folle anxiété. On entendait toujours des bombardements plus ou moins lointains. Les avions mitraillaient aussi les routes et nous nous demandions dans quel état mon père allait retrouver nos amis.

Un temps interminable pour nous se passa.

En fait, mon père avait réussi à trouver un cheval et une charrette chez un fermier. Conduit par je ne sais qui, et après d’immenses précautions, il finit par les retrouver. Ils étaient complètement épuisés.

Partis en voiture de Paris depuis plusieurs jours, ils avaient dû l’abandonner par manque d’essence. Ils marchaient sur la route en se cachant dans les fossés à chaque vague d’avions. Il y avait donc Monsieur Louis, sa femme, Madame Jeanne, Lily (qui devait devenir ma marraine) Ninon, leur belle-sœur, et puis surtout, pour moi, mes inusables copains Loulou et Pierrot. Nous sommes tous tombés dans les bras des uns et des autres. Maman a couru à notre maison et a rapporté des aliments et à boire. Et ils se sont endormis complètement éreintés. Seul de la famille, Loulou, trop énervé pour dormir, se collait contre moi et m’embrassait follement. Je n’avais pas plus envie de dormir que lui, et nous avons fini notre nuit enlacés dans le noir, enveloppés par la paille. Au petit matin, des gens ont commencé à se réveiller et sont sortis. Il faisait jour et la ville était tellement silencieuse, après toutes ces explosions et fusillades, que c’en était angoissant.

Nous ne nous écartions pas et faisions des groupes sur le bord de la route. Tout à coup, nous avons entendu une rumeur : le drapeau blanc flottait en haut de la Tour Blanche ! Issoudun se rendait ! ! Tout le monde a paru soulagé. Chacun est sorti et nous avons commenté la sagesse de la décision.

Nous en étions là, lorsque nous avons entendu des vrombissements. Des motards allemands nous arrivaient dessus. je ne les oublierais jamais :

Casqués, bottés, engoncés dans leurs manteaux verts, les motos accouplées aux side-cars faisaient un tout. Les soldats des side-cars portaient une mitrailleuse menaçante sur leurs genoux. Je n’ai pas compté leur nombre. Je n’en ai pas eu le temps, le premier nous a fixé, s’est arrêté devant nous et nous a demandé : « Lignières ».

Heureusement qu’un de nos voisins a compris malgré l’accent et lui a montré la direction. Ils repartis très vite. Une camionnette bâchée suivait le groupe de motos. Nous avons compris son utilité lorsqu’ils sont arrivés à la sortie de la ville.

Des soldats français en uniforme essayaient de se dissimuler dans le fossé. Les motards les ont braqués avec leur mitraillette, leur désignant la camionnette où ils sont montés rapidement : Prisonniers ! !

Toutes les radios étaient restées branchées et nous écoutions les nouvelles. Tout à coup nous avons entendu la voix chevrotante du Maréchal Pétain (le 25 juin) qui faisait le don de sa personne à la France etc …

Aujourd’hui, 60 ans après, j’ai entendu dire [...], entre autres, que c’était le plus grand salaud. Bien sûr, c’est facile de juger quand tout est fini.

Mais, dans le contexte que nous venions de subir, tout était différent.

Je suis témoin, je peux en parler.

Toute ma famille, tous mes voisins et tous mes amis, tout le monde a crié de joie et de soulagement. Il faut dire qu’il n’y avait aucun officier, apparemment pas beaucoup de patriotes, pour pleurer sur le sort futur de la France. C’est vrai que nous ne pensions qu’au moment présent : finis les bombardements, finis l’exode et toutes les misères, les drames, les deuils que nous venions de vivre. Tout le monde, à l’époque, aimait le général. Il avait gardé son prestige de la guerre 14/18. Il était brisé et acceptait la défaite.

Cet engouement pour le général a duré au moins un an. Après, nous avons commencé à ouvrir les yeux sur son comportement et le temps n’a pas arrangé ses affaires (encore moins les nôtres !).

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