Mariage mixte, rencontre de deux cultures tout au cours de la vie

 
  Par Catherine Delcroix, Anne Guyaux, Amina Ramdane et Evangelica Rodriguez

 

  •   table des matières

 
 
 
 
 
 
              * Conclusion

 

  • texte intégral

Compte tenu de ce que chaque société structure différemment le cycle de vie, que se passe-t-il lorsque deux personnes de sociétés différentes, par exemple une Belge et un Zaïrois, joignent leurs existences pour fonder un foyer ? Chacun des partenaires porte en lui un modèle implicite, intériorisé au cours de l’enfance, des étapes du cycle de vie et des moments de passage qui les séparent. Mais ces deux modèles sont différents : par exemple, le passage à l’âge adulte se fait, pour un ou une Belge, par l’entrée dans la vie active ; alors que pour un Zaïrois ou une Zaïroise, c’est la procréation qui le concrétise.

Nous avons interrogé en Belgique trente couples « mixtes », c’est-à-dire composés de deux personnes de nationalités différentes. Dans tous les cas, l’un des conjoints était belge, l’autre étant italien (dix cas), marocain (dix cas) ou zaïrois (dix cas). Tous les conjoints étrangers (quinze hommes, quinze femmes) avaient déjà émigré en Belgique avant leur mariage. Les Italiens et les Italiennes font partie d’une vague d’immigration ouvrière ancienne, les Marocains d’une vague d’immigration plus récente ouvrière et étudiante. Les Zaïrois sont des immigrants récents, étudiants, réfugiés politiques ou cadres.

La méthode la plus adéquate nous a paru être celle des récits de vie. Au lieu d’étudier un seul moment de la vie du couple, le récit de vie recueilli au cours de plusieurs entretiens décrit un processus dynamique qui éclaire les options qui ont changé la trajectoire de la vie de chacun des conjoints et les ont amenés à ce type d’union. Or ce processus comporte une série de variables similaires pour bon nombre des couples interrogés, par exemple : le fait de contracter un mariage mixte est souvent associé à une plus grande ouverture d’esprit antérieure. Les itinéraires parcourus sont proches. Ils sont marqués par les mêmes moments-clés. Les témoignages des couples décrivent de manières différentes la même réalité : les événements de la vie quotidienne qui ont conduit une personne à sortir de son groupe social et culturel d’origine pour s’intégrer dans un autre.

Le mariage mixte apparaît comme le lieu privilégié où les cultures s’affrontent, dialoguent et se fondent. Au regard des défis posés à la société multiculturelle, le couple mixte se présente comme un laboratoire intensif (de tous les instants) d’échanges, d’analyses, de synthèses, capable d’imaginer des solutions originales applicables à un niveau individuel mais susceptibles d’inspirer les politiques collectives ou dans certains cas d’être transposées à l’échelle de la société. Les micro-changements apportés par ce type d’union sont capables d’annoncer de profonds changements sociaux.

Nous avons été amenées à considérer le mariage mixte comme union binationale. Cependant cette notion comprend bien d’autres aspects : ainsi les mariages entre classes sociales ou entre groupes d’âges peuvent être considérés comme tels. D’autres définitions limitent ce type de mariage aux unions interethniques ou inter-religieuses. Ces exemples montrent à quel point il s’agit d’une notion « sans frontière ». À la limite, tout couple est mixte puisqu’il est composé d’un homme et d’une femme. C’était encore plus vrai quand les statuts des hommes et des femmes étaient radicalement différents, comme le dit Élisabeth Badinter : « La femme est “l’autre” plus que la partenaire complémentaire pour l’homme ; et cette altérité se dit, se renforce par le recours à des systèmes de représentation, des projections imaginaires, des modèles de comportements »1.

Les sociologues de la famille ont étudié différentes formes de mariages mixtes. La définition la plus couramment usitée, plus qu’à la différence elle-même, se réfère à la réaction suscitée par cette différence. Ainsi Françoise Lautman et Doris Bensimon les voient comme « toute union conjugale conclue entre personnes appartenant à des religions, à des ethnies ou à des races différentes, si ces différences provoquent une réaction de l’environnement social »2. C’est le dernier point qui est essentiel. C’est ainsi que dans la perspective où tout couple (homme et femme) est mixte, on pourrait soutenir que seule l’union homosexuelle est non mixte… Cependant, les réactions souvent hostiles de l’entourage et de la société en font une union « mixte ». En outre, les facteurs de mixité peuvent s’additionner (nationalités + religions, classes sociales…) ; certains au contraire peuvent se réduire (conversion religieuse, changement de nationalité, mimétisme social ou culturel…). D’autres peuvent se compenser : un étranger sera mieux accepté s’il est ambassadeur que s’il est ouvrier !

« Je sentais toujours que mon mari était un étranger quand je devais ouvrir notre couple. Je le sentais toujours devant les autres. » (Extrait d’un entretien avec une Belge mariée à un Zaïrois.)