5 Sœur Marie-Bernard, Communauté des Augustines de Malestroit.

Parmi les nombreux témoignages recueillis dans le cadre de notre enquête sur l’histoire du Maquis de Saint-Marcel, nous portons une attention toute particulière à l’entretien qu’a bien voulu nous accorder Sœur Marie-Bernard, au sein de la Communauté des Augustines de Malestroit, localité proche de Saint-Marcel. Ces religieuses s’occupent toujours de la clinique qui jouxte leurs bâtiments.

Sœur Marie-Bernard est entrée au couvent de Malestroit en 1930, à l’âge de 19 ans. Elle a bien connu Mère Yvonne-Aimée qu’elle a côtoyée jusqu’à la mort de cette dernière, en 1951. Elle est ainsi un témoin privilégié à la fois de cette période de la Résistance et des actes héroïques de celle qui fut sa Mère Supérieure, une personnalité exceptionnelle si ce n’est même extraordinaire.

Nous tenons, avant de vous livrer cet entretien avec le plus de fidélité possible, à remercier Sœur Marie-Bernard pour sa gentillesse et sa disponibilité. L’entretien eut lieu dans le parloir de la communauté, aux meubles cirés avec soin. Sœur Marie-Bernard vint avec quelques notes et cala son corps dans un grand fauteuil en chêne. Dans ses habits blancs, elle était rayonnante et nous souriait amicalement.

Mère Yvonne-Aimée est née le 16 juillet 1901, en Mayenne. Elle connut une enfance très douloureuse. Son père, Monsieur Beauvais, mourut alors qu’elle avait trois ans et demi, laissant sa femme ruinée. Celle-ci possédait les diplômes nécessaires pour entrer dans l’enseignement. Elle partit alors avec sa fille aînée, âgée de six ans, dans un pensionnat de Boulogne-sur-Mer, Yvonne resta chez sa grand-mère puis se retrouva dans un pensionnat à Argentan dans une classe où les élèves avaient deux ans de plus qu’elle. Elle connut des difficultés bien compréhensibles, obtint de mauvais résultats dont sa mère lui fit reproche, les comparant à ceux obtenus par sa sœur aînée, visiblement préférée.

A 10 ans, elle manifestait déjà une foi religieuse profonde et le désir « d’aimer le Christ plus que tout le monde ». À l’âge de 12 ans, Yvonne Beauvais séjourna chez Madame Daniélou à Neuilly où sa mère est économe. Cela se passa très mal. En punition, sa mère l’envoya en Angleterre où la jeune adolescente s’épanouit enfin, sans doute au contact de méthodes d’éducation différentes.

Mais, au retour, les heurts entre mère et fille réapparurent. Sa mère veut alors la marier. Mais Yvonne souhaite devenir religieuse. De santé fragile, elle arrive à Malestroit le 18 Mars 1922, dans la clinique des Augustines pour une période de convalescence. Là, elle connut des « grâces très spéciales » dont nous ne parlerons pas car elles ont fait l’objet d’une étude très sérieuse dans l’ouvrage de René Laurentîn « Yvonne-Aimée de Malestroit, un amour extraordinaire » (Editions de Guilbert 1993) auquel nous conseillons de se référer. En effet, elle fut vraisemblablement l’objet de phénomènes surnaturels exceptionnels et déconcertants (le don d’ubiquité notamment et la prémonition), sur lesquels Sœur Marie-Bernard a choisi de ne pas s’exprimer. Ce n’était d’ailleurs pas là l’objet véritable de notre entretien.

Le 18 Mars 1927, Yvonne poursuivit sa vocation en revenant à Malestroit comme postulante. Devenue Sœur Yvonne-Aimée de Jésus, elle occupe très rapidement la fonction de Maîtresse des Novices (1932 – 1933), puis de Mère Supérieure en 1935. C’est elle qui dessina les plans de la nouvelle clinique de 120 lits, avec un bon sens et des dons pour l’architecture qui surprirent beaucoup son entourage. La clinique ouvrit en juin 1929.

Sœur Marie-Bernard interrompt alors son récit pour souligner chez Mère Yvonne Aimée les qualités qu’elle a déployées pendant toute sa vie et notamment lors de l’Occupation allemande : un don inné pour l’organisation, une profonde charité et une gaieté toujours égale malgré une santé régulièrement défaillante. Son Amour pour le Christ et son esprit d’entreprise la poussent à partir en Afrique du Sud avant-guerre pour se rendre compte des besoins des Augustines établies là-bas. Sœur Marie-Bernard eut l’occasion de l’accompagner à deux reprises pour des déplacements moins lointains : à Paris en septembre 1938 « au moment des Accords de Munich », puis dans le Sud-Ouest en mai 1939.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Mère Yvonne-Aimée est au Canada où elle poursuit ses rencontres avec les Augustines du monde entier. Son retour en France est perturbé : « Poursuivies pendant 36 heures par un sous-marin, nous avons débarqué en Angleterre saines et sauves. Le Bon Dieu nous a gardées, la Sainte Vierge nous a protégées » écrit-elle le 8 décembre 1939 à l’abbé Labutte.

Dès 1940, commente Sœur Marie-Bernard, notre clinique de Malestroit était devenue un hôpital militaire. Avec l’avancée allemande et la débâcle de l’armée française, un groupe d’officiers blessés se réfugie courant juin dans notre clinique. Ils étaient arrivés noirs de poussière et affamés. Le 13 août, ils furent arrêtés par les Allemands. En montant dans le fourgon qui les emportait, Mère Yvonne Aimée glissa à l’oreille de certains : « Si vous réussissiez à vous échapper, revenez ici. Vous y serez toujours bien reçus ». En effet, ce fut le cas pour trois officiers : le sous-lieutenant Michel Thiéry prit la fuite à Vannes, le capitaine Perrette et un certain Breton à Nantes. Michel Thiéry avait été hospitalisé à Vannes par les Allemands. « Ma mère, Madame d’Antïn, commente sœur Marie-Bernard, vivait alors à Vannes. Elle alla voir Thiéry et, avec lui, organisa son évasion. Elle lui emmena quelques vêtements de mon frère qu’il revêtit pour quitter l’hôpital le 5 septembre 1940 se cachant tantôt derrière un buisson, tantôt derrière une ambulance… Et c’est miraculeusement devant la préfecture de Vannes, en attendant le car de Malestroit, qu’il retrouva Perrette et Breton ». Mère Yvonne-Aimée les cacha pendant quelques jours à la clinique mais l’endroit était devenu dangereux et Michel Thiéry préféra partir rapidement en zone libre dans le sud-ouest ».

En effet, les bâtiments hospitaliers des Augustines de Malestroit avaient fini par intéresser les Allemands qui les réquisitionnèrent pour y établir une Kommandantur. Mère Yvonne-Aimée s’opposa alors au colonel allemand… Non, les malades civils devaient rester au sein de la clinique aux côtés des malades militaires allemands. Son opiniâtreté, son influence extraordinaire finirent par faire céder l’officier. Sœur Marie de la Trinité aurait entendu le colonel allemand conclure en désignant Mère Yvonne-Aimée comme « une femme de cœur ».

Avec la guerre, arrive le temps des réfugiés que les religieuses doivent secourir. C’est aussi l’époque des pénuries alimentaires. Mère Yvonne-Aimée fait préparer des paquets d’alimentation pour les familles dans le besoin. Elle doit s’épancher sur toutes les peines d’une époque si dure. Elle est très sollicitée. On lui demande des aides matérielles, des prières. René Laurentin évoque dans son livre le fait qu’au cours de cette période « Mère Yvonne-Aimée se multiplie, avec les dons que le Seigneur lui fait mystérieusement ». Qu’a t-elle fait exactement ? Sœur Marie-Bernard n’a su qu’une partie de la vérité. En novembre 1940, Mère Yvonne-Aimée reçut un courrier de la Mère supérieure de Gouarec. « Deux anglaises âgées ont été incarcérées à Rennes et elles doivent être déportées. » Mère Yvonne-Atmée a « prié pour elles, leur a écrit et leur a prédit leur libération ». Le 7 mai 1941, sans raison particulière et à leur plus grand étonnement, ces deux femmes sont relâchées. « Un dépannage d’urgence parmi bien d’autres. Davantage chaque jour… » conclut M. Laurentin.

Alors que Paris est sous la botte allemande, Mère Yvonne-Aimée décide d’y fonder une Maison d’études, « l’Oasis », un bâtiment ayant été donné à la communauté. Elle s’absente donc souvent de Malestroit pour s’y rendre. Ces séjours parisiens étaient-ils destinés à la réalisation de « missions » particulières ?

Sœur Marie-Bernard, plus de cinquante ans plus tard, n’en connaît toujours pas les raisons précises. Oeuvrer dans la capitale pour les besoins de l’ordre des Augustines ? Certainement. Maïs cela ne justifiait pas l’arrestation de Mère Yvonne-Aimée par la Gestapo, le 16 janvier 1943 et son incarcération à la prison du Cherche-Midi.

Yvonne-Aimée a depuis sa plus tendre enfance des dons de prémonition. En 1923, à un prêtre, elle décrit la vision qu’elle vient d’avoir : « Je me voyais religieuse et voyageant, j’étais en Augustine (or les Augustines ne voyagent pas) et je voyais des avions jeter de gros cylindres sur les trains, sur les gares et détruire et incendier tout. Je voyais des hommes habillés de vert monter et descendre du train, on aurait dit des costumes militaires, mais cependant cela ne ressemblait en rien à nos soldats. Une voix grave et douce me disait : Ce sera l’épreuve, la grande épreuve. Prie, prie beaucoup, surtout pour les prêtres, les prisonniers ». .

Ces dons extraordinaires, Mère Yvonne-Aimée en donna de nombreuses preuves à son entourage toute sa vie. Mais, femme toujours particulièrement discrète sur ce qui la concernait, il est impossible de savoir si elle eut le pressentiment de son arrestation imminente. Nous savons seulement qu’elle avait écrit aux sœurs de Château-Gontier afin de faire part de ses craintes de ne pouvoir se rendre chez elles comme elle le projetait pourtant Son arrestation eut bel et bien lieu. Mais que dire de sa libération ? Mère Yvonne-Aimée est réapparue mystérieusement en civil à son bureau de la Maison d’études, l’Oasis. Ce bureau était au premier étage. L’abbé Labutte, préoccupé par l’arrestation de Mère Yvonne-Aimée avait sollicité l’autorisation d’aller prier dans le bureau de la Mère supérieure. Une religieuse était restée assise sur les marches de l’escalier menant au premier, pendant que l’abbé priait dans le bureau de Mère « Yvonne-Aimée ». Bien que Sœur Marie-Bernard n’ait pas été témoin direct de la scène, elle nous confia que l’abbé entendit brusquement derrière lui « un bruit sourd ». Il se serait retourné, Mère Yvonne-Aimée était là, « debout, près de son bureau, visiblement traumatisée, brisée. Elle avait des traces sanglantes dans le dos… ». Comment était-elle arrivée là sans que personne ne la vole ? Comment était-elle sortie des griffes de la Gestapo ? Pourquoi ces traces ? C’est un mystère vraiment total sur lequel Mère Yvonne-Aimée ne fit jamais aucune confidence. « J’ai été sortie (de prison) miraculeusement » écrit-elle en 1946 à Mère Marie-Jeanne de Québec. On aurait aimé vraiment en savoir plus.

Ce qui est certain, c’est qu’au cours de toute la guerre, Mère Yvonne-Aimée et les quelques rares religieuses qui partageaient une partie de ses secrets (sœur Marie de la Trinité, sœur Saint-Gérard, par exemple) ne dérogèrent jamais à l’assistance aux personnes persécutées, traquées par l’ennemi. Cela arriva parfois à Sœur Marie-Bernard qui pense n’avoir jamais eu un rôle important : « En 1942, quand les Allemands envahirent la zone libre, je me souviens que Michel Thiéry réfugié en 1940 à Malestroit, revint avec son beau-frère et un ami pour échapper aux Allemands à la recherche des anciens cadres de l’armée française. Ils n’étaient plus en sécurité en zone sud. Nous dûmes encore les cacher, les faisant passer pour des électriciens effectuant des travaux. Avec

Mère Yvonne-Aimée, nous l’avons fait assez souvent ».

Un jour, un homme s’était même présenté à l’entrée des bâtiments de la Communauté. A ceux qui mettaient en garde Mère Yvonne-Aimée en iui disant « Vous recevez une vraie fripouille aujourd’hui », elle répondit : « Fripouille ou pas, nous le garderons, il est en danger. C’est notre devoir de l’aider ».

En 1942, Mère Yvonne-Aimée avait fait construire un petit mur de séparation pour mieux isoler les religieuses des Allemands. A partir de 1943, dans les bâtiments des Augustines, sont hébergés des maquisards et des parachutistes alliés en difficultés. Souvent inconscients du danger (les Allemands tes considèrent comme des terroristes et non comme des combattants et les condamnent par avance à mort), ils abandonnent un peu leur prudence tant ils se sentent en confiance au sein de la Communauté. Le premier aviateur américain, Robert Kylius, tombé le 16 février prés de Malestroit, avait d’abord été amené chez une habitante puis à la clinique. Ne parlant pas français, il tuait le temps en fumant beaucoup dans l’appartement inoccupé de Monseigneur Picaud où Mère Yvonne-Aimée l’avait caché. L’odeur des cigarettes anglaises éveillerait immanquablement les soupçons des voisins allemands. Mère Yvonne-Aimée prit contact avec une filière d’évasion grâce à laquelle Robert Kylius put passer en Espagne. Longtemps après la guerre, il revint à Malestroit. Il n’avait pas oublié les sœurs de Malestroit et leur admirable Supérieure.

Le 7 février 1944, c’est le Général Audibert, chef de la résistance de l’ouest qui à son tour sollicite les religieuses. I! sera installé parmi les malades au premier étage de la clinique. Lui non plus n’est guère prudent et Mère Yvonne-Aimée lui dit de filer : « II y a longtemps que vous êtes repéré ». Mais il refuse. L’étau se resserre pourtant sur lui

comme le lui avait prédit Mère Yvonne-Aimée. Le 14 mars 1944, des Allemands en civil vinrent le chercher et finirent par le découvrir sous son faux nom et malgré ses papiers de voyageur de commerce. En fouillant le fond de sa valise, ils trouvent un annuaire de Saint-Cyr ! Aussitôt, ils l’emmènent. En partant, Audibert n’oublia pas de se retourner vers Mère Yvonne-Aimée et, par respect et sympathie pour elle, lui adressa les yeux dans les yeux un salut militaire accompagné d’un « Vive la France ! ». Déporté à Buchenwald, il réussit à survivre…

Selon Sœur Marie-Bernard, cette clinique fut certainement un lieu protégé pour que jamais des représailles ne s’exercent sur les sœurs ou sur le personnel médical. Et l’arrestation du Général Audibert est l’une des trois exceptions à une chance incroyable que les sœurs firent partager à de très nombreux résistants. S’agissait-il d’une protection divine que les religieuses sollicitèrent avec ardeur par la prière ? Sœur Marie-Bernard en a la conviction.

A quelques kilomètres de Malestroit, se situe le maquis de Saint-Marcel. Les maquisards et parachutistes blessés étaient dirigés clandestinement dans la clinique. Le 18 juin, les Allemands attaquent le maquis. Onze d’entre eux, blessés sont soignés en urgence à la clinique. Ils ne s’y sentent pas à l’aise, craignant que « les terroristes » ne viennent les assassiner dans leurs lits… « Ce que nous n’aurions pourtant jamais laissé faire » ajoute sœur Marie-Bernard.

Mais après la contre-attaque allemande, ce sont une dizaine de maquisards et de parachutistes qui sont secrètement hospitalisés.

A la clinique, les religieuses sont très rarement au courant des risques pris par Mère Yvonne-Aimée. Sœur Marie-Bernard était restée longtemps dans l’ignorance. Elle s’occupait des radiographies. Une nuit, un étranger arriva à la clinique, vraisemblablement blessé. Sœur Marie-Bernard radiographia son pied et sur l’exigence du médecin de la clinique, le docteur Queinnec, elle emporta cette radiographie dans sa chambre pour la faire sécher… Elle se doutait bien de quelque chose mais, comme à son habitude, ne voulut pas se poser trop de questions.

Lors de la bataille de Saint-Marcel, les blessés allemands occupèrent le rez-de-chaussée de la clinique alors que les résistants français étaient au troisième ! Malheureusement, les religieuses furent dénoncées. Une grande perquisition eut lieu le 23 juin à midi. Tous les bâtiments de la Communauté furent cernés ; des sentinelles postées de partout. Les résistants blessés avaient reçu des religieuses et du docteur Queinnec de faux papiers très crédibles. Seuls deux jeunes parachutistes, arrivés le matin même, Philippe Reinhart et Roger Bertheloot n’en avaient pas eu. Reinhart avait le bras dans le plâtre et son camarade avait été atteint par une rafale de mitraillette dans la jambe. Sœur Marie-Armelle les avait photographiés afin de compléter leurs faux papiers qu’une complicité à la mairie devait faire parvenir. Mais, au moment de la perquisition, rien n’était encore prêt pour eux. Ils durent donc fuir en catastrophe, conduits par sœur Marie de la Trinité et sœur Marie de l’Eucharistie

vers l’espace du monastère auquel les religieuses sont seules à pouvoir accéder : l’espace de clôture. Pour occuper tes deux lits encore chauds, Germaine, une personne au service de la clinique, se glissa dans les draps. L’autre lit fut occupé par Madame d’Antin, la mère de sœur Marie-Bernard, qui avait choisi de vivre près de sa fille pendant la guerre. « Germaine avait une telle peur qu’elle ne pouvait se retenir de trembler, ajoute sœur Marie-Bernard. Les Allemands la voyant dans cet état furent convaincus qu’elle était bel et bien gravement malade. Leur peur de la contagion les fit sans doute passer leur chemin. « Ce n’était pas commode de « cacher dix hommes suspects, écrira plus tard Mère Yvonne-Aîmée. Ils le furent cependant. La perquisition dura deux heures. Toute la maison était en prière ».

II n’y a ici que des habitants de Ploërmel, blessés par le bombardement » protesta Mère Yvonne-Aimée. Mais sa protestation n’endormit pas la suspicion allemande. Parmi les blessés se trouvait Charles Schweitzer, un parachutiste alsacien. Sa connaissance de l’allemand lui permit de comprendre que la Gestapo souhaitait se rendre aussitôt à la mairie de Ploërmel afin de contrôler l’identité des blessés de la clinique. A la demande des sœurs, leur concierge, M. Lorand partit discrètement en bicyclette à Ploërmel pour faire inscrire immédiatement à la mairie (le maire était résistant) le nom des blessés sur les documents de la commune.

Selon Sœur Marie-Bernard, Philippe Reinhart et Roger Bertheloot, avaient filé par un petit escalier puis emprunté une galerie vitrée qui reliait la clinique aux bâtiments des religieuses. Ils durent régulièrement se baisser pour échapper aux regards des sentinelles ennemies. Habillés en religieuses, ils furent introduits dans la clôture par Mère Yvonne Aimée. De là, ils gagnèrent la tribune de la chapelle, réservée aux religieuses âgées où ils purent s’allonger un peu sur des chaises longues. Ils furent ensuite installés dans une pièce juste séparée par un mur des logements des Allemands et de leur Kommandantur. Ils y restèrent quarante huit heures avant d’être évacués vers une cache.

La perquisition des Allemands avait été très dure. Deux cents d’entre eux ceinturaient les bâtiments pendant qu’une vingtaine fouillaient la clinique. Armés jusqu’aux dents, ils allèrent jusqu’à vérifier dans les berceaux et défaire les pansements des blessés. Sœur Marie-Bernard se souvient de ce jeune Allemand qui avait mis son pistolet sur la nuque de la Mère Assistante, Mère Marie-Anne. Sans se démonter, celle-ci s’est tournée vers lui en disant courageusement : « Je n’aime pas ces façons de faire ! ».

Arrivés devant la porte de la « clôture », les Allemands en demandent la clé. Mère Yvonne-Aimée la leur donne en leur faisant remarquer qu’il s’agit de « la maison des religieuses » et en précisant : « c’est la seule (clé ) que j’ai ». Un Allemand garda la clé pendant toute la perquisition au bout du petit doigt mais finalement n’osa pas entrer et violer l’espace de clôture.

C’est ainsi que ces deux parachutistes, âgés d’une vingtaine d’années, ont pu être sauvés… ; « Bertheloot fut tué en Afrique en 1950. Quant à Reinhart (Sœur Philippe), il revient tous les ans le 23 juin voir les religieuses. Sa famille a offert un vitrail représentant la Nativité à la chapelle de la communauté » conclut notre interlocutrice.

Libéré le 5 août 1944, Malestroit le fut sans aucun dommage. Menacée par les Allemands d’être saccagée et brûlée comme le bourg de Saint-Marcel, la petite ville de Malestroit fut miraculeusement épargnée. « On fit une grande journée de prière, sans arrêt du matin au soir et, à midi, les Allemands, sans crier gare, déguerpirent » écrivit Mère Yvonne-Aimée à sa sœur le 30 août 1944. Les troupes américaines passèrent devant les bâtiments de la communauté. Sœur Marie-Bernard raconte : « Nous étions remplies de joie et bien que nous ne puissions sortir, nous lancions aux soldats des pommes. A la clinique, un certain Clément était soigné. Il avait été fusillé par les Allemands mais avait survécu miraculeusement à son exécution. Lorsqu’il vit les Américains, il ne put s’empêcher de pleurer de bonheur ».

En fait, qu’est-ce qui avait vraiment poussé Mère Yvonne-Aimée et d’autres religieuses de la communauté des Augustines à participer à la Résistance ?

Avec un léger sourire, sœur Marie-Bernard répond en revenant sur l’extraordinaire personnalité de celle qui fut sa supérieure et pour laquelle elle garde une très profonde affection.

En 1925, Yvonne Beauvais, âgée de 24 ans, était allée en pèlerinage à Rome, pour la canonisation de Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus, avec des compagnes. Le père qui les accompagnait leur dit de demander une grâce. Yvonne souhaita alors « faire quelque chose pour la France ». Cette grâce lui fut sûrement accordée…

Avant de partir, nous avons su que Mère Yvonne-Aimée avait été plusieurs fois décorée après guerre. Le 22 juillet 1945, elle reçut à Vannes la Légion d’Honneur des mains du général de Gaulle. Sœur Marie-Bernard se souvient encore, photo à l’appui, que pour lui rendre hommage le général alla jusqu’à retirer son képi, geste dont il n’était pas coutumier… La clinique, elle-même, fut décorée de la croix de guerre avec palmes en 1949.

Après la guerre, Mère Yvonne-Aimée resta à Maiestroit et fonda la première fédération de monastères féminins. Malheureusement, la maladie l’atteignit encore. Mère Yvonne-Aimée subit deux grosses opérations en 1949.

Malgré son état d’extrême fatigue, elle avait programmé un nouveau voyage au Natal (Afrique du Sud) pour visiter un monastère. Le 3 février 1951, à 7 heures du soir, alors que ses malles étaient déjà parties, l’infirmière la trouva dans son bureau, la tête appuyée dans ses mains. Elle appela la Mère Assistante et le chirurgien. La Mère Assistante lui dit alors : « Ma petite Mère, cette fois, c’est terminé, vous n’irez pas en Afrique ». Mère Yvonne Aimée eut encore la force de répondre : « Si je peux, j’irai, c’est mon devoir ». Elle mourut peu après. Elle n’avait que 49 ans. « C’est mon devoir… » fut donc son dernier mot. Il résume bien ce que fut sa vie, une vie de total dévouement à la souffrance des autres.

« C’est dans ses prières, ajoute Sœur Marie-Bernard, qu’elle a trouvé la volonté et la fermeté qui ont toujours guidé ses actions ». Avant de nous quitter, sœur Marie-Bernard nous fit part d’une ultime anecdote : « Lors de l’enterrement de Mère Yvonne-Aimée, il y eut à Maiestroit un vrai déploiement de force. Les Anciens combattants, les autorités locales, l’armée lui rendirent les honneurs. Une jeune sœur, récemment arrivée au sein de la communauté, me dit : « quelle histoire pour l’enterrement d’une religieuse !… ». Mère Yvonne-Aimée ne s’est jamais vantée de sa participation à la Résistance. Elle disait à tous ceux qui l’interrogeaient sur ce point : la Résistance ? Je ne connais pas. Nous avons fait la charité et c’est tout ».

Aujourd’hui encore la clinique des Augustines de Maiestroit accueille de nombreux malades. Sœur Marie-Bernard, toujours active, s’occupe des archives (quelque 30 000 documents) concernant la vie et les actions de Mère Yvonne-Aimée, et répond à un important courrier provenant pour une part d’officiers sauvés à Maiestroit qui continuent d’entretenir des relations amicales avec la communauté.

Témoignage recueilli par Perrine Brun, Marie Hélène Payen, Alice Heden et Carine Vigny.

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