02 Henri Lampérière : le gendarme résistant

Témoignage de Monsieur Henri Lampérière. Propos recueillis le 19 février 1992

Cet ancien résistant est un ancien commerçant.

Il a soixante-dix ans.

Monsieur Lampérière était gendarme pendant la guerre. Nous le savions, ce qui à nos yeux rendait son témoignage particulièrement intéressant.

Comment avait-il pu répondre en effet aux exigences de l’occupant tout en étant résistant?

Ces activités singulièrement antagonistes, comment les assumait-il ?

Par ailleurs, il avait eu la chance d’être en contact avec presque tous les groupes de résistance du département du Calvados.

D’une taille moyenne, il portait un costume et une cravate. Sa figure plutôt triste cachait un homme sympathique, cherchant à nous mettre en confiance et qui souriait parfois en racontant, sans prétention, ce qu’il avait vécu et ressenti au cours de cette sombre époque de notre Histoire.

En 1942, comme beaucoup, il fut appelé pour le STO (service du travail obligatoire en Allemagne), mais pour y échapper, il partit en zone libre. Là-bas, il ne connaissait personne et s’engagea dans l’armée.

Cette armée réduite, issue des accords de l’armistice, restait sous le contrôle du gouvernement du Maréchal Pétain. Son existence se justifia tant que la zone libre exista, c’est à dire jusqu’au 11 novembre 1942, date de l’entrée de l’armée allemande : Hitler répliquait ainsi au débarquement des Alliés en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942. L’armée d’armistice fut dissoute le 27 novembre 1942 après le sabordage de la flotte française à Toulon…

Privé d’activité, Monsieur Lampérière décida de regagner Caen le 1er décembre 1942. A Vire, un ancien ami lui proposa d’entrer dans la gendarmerie, ce qu’il fit après avoir passé un examen. Un mois plus tard, le 1er janvier 1943, il était nommé à Bretteville sur Laize, petite commune entre Caen et Falaise.

Avec humour et malice, Monsieur Lampérière précise que lors de ses temps libres, il laissait l’uniforme pour revêtir des vêtements civils pour ne pas avoir à saluer les soldats allemands dans la rue…

Il se souvient de cette après-midi du 17 juin 1940, où les Allemands avaient défilé dans la ville de Vire où il résidait alors.

Ce fut « une journée terrible, un choc brutal » Le gouvernement français à force de propagande avait toujours entretenu un espoir très grand sur les chances de l’année française. Certes, la France avait déclaré la guerre, mais elle ne l’avait pas préparée, quant aux Allemands, ils occupaient un sol qui n’était pas le leur.

Après avoir longtemps cherché à prendre contact avec la Résistance, ce ne fut qu’en mai 1943, à Bretteville, qu’il put entrer en relation avec un réseau… un peu par hasard…

Un jour, explique-t-il, une fermière de la commune vint à la gendarmerie faire une déclaration de perte de sa carte d’alimentation, permettant la délivrance régulière des tickets de rationnement, indispensables pour se nourrir en cette époque de pénurie. Le gendarme Lampérière accorda toute son attention, voulut bien croire à son histoire et finit par lui fournir une attestation de perte. Mis sans doute en confiance par cette attitude assez conciliante, le fils de cette fermière vint à son tour à la gendarmerie dans les jours qui suivirent, pour remercier Monsieur Lampérière et finit par prendre le risque de l’engager à participer aux actions de résistance de son réseau.

Monsieur Lampérière souligne l’aspect très « officiel et administratif » de son entrée dans la Résistance. Son interlocuteur lui fit rédiger un texte de huit lignes sur une carte postale avec un numéro de code MC-27-62 en lui affirmant qu’ainsi après la Libération, il pourrait prouver son appartenance à la Résistance.

Hélas, note Monsieur Lampérière, toutes ces formalités ne servirent pas à grand chose, beaucoup de documents furent égares et au total à la Libération, il y eut finalement beaucoup plus de « résistants » qu’il n’y en avait eu réellement auparavant !

Son réseau avait pour activités principales le renseignement, la réception des armes parachutées et l’aide éventuelle aux pilotes en détresse. Ce réseau faisait partie du mouvement gaulliste OCM (Organisation Civile et Militaire).

Notre témoin, dont le nom de code était Raymond ou plus simplement et fréquemment le gendarme, était adjudant FFI.

Un homme sans prétention, il minimisa auprès de nous son rôle dans la Résistance : il avait seulement voulu réagir contre l’occupation allemande. Il servait d’agent de liaison et emmenait à moto (moyen de locomotion très rare à l’époque en raison des réquisitions militaires) à des endroits voulus le chef du maquis de Saint-Clair. Une fois, il eut un document officiel provenant de la Kommandantur de Falaise qu’il devait porter à la préfecture de Caen. Le gendarme Lampérière était requis pour cette mission, mais intrigué, il préféra attendre, et faire décacheter ce pli par le PC de la Résistance afin d’en connaître la teneur. C’était le 8 juillet 1944. Le texte datait du 5 juillet et donnait l’ordre d’évacuation totale de la population de Caen ! En fait, la ville fut libérée le 9 juillet 1944, et le texte n’avait plus de raison d’être, mais il fut remis tout de même à l’adjoint au maire de Caen qui lui fournit un reçu !… Malicieusement, Monsieur Lampérière alla quand même le remettre aux Allemands, franchissant allègrement les lignes alors que les combats faisaient rage et qu’une confusion totale s’établissait un peu partout ! Naturellement, pendant la guerre, Monsieur Lampérière eut peur que l’on sache son appartenance à la Résistance mais il avait pris conscience des risques encourus .

Quand il entendait le matin le bruit du moteur d’une voiture qui s’arrêtait sous ses fenêtres (notre témoin logeait à proximité de la gendarmerie), il se précipitait pour lire la plaque d’immatriculation, afin de constater s’il s’agissait ou non d’une voiture de la Gestapo — il en connaissait tous les numéros — et éventuellement fuir. L’angoisse d’une arrestation était donc présente à son esprit, mais il eut finalement beaucoup de chance. Une fois, il fut arrêté par les Allemands alors qu’il se rendait dans une ferme recueillir les renseignements utiles aux Alliés pour la préparation du Débarquement. Repérée, cette maison était pleine d’Allemands. Détenu deux heures, il fut finalement libéré : l’officier allemand qui devait l’interroger ayant été victime d’un attentat… Nouveau coup de chance du destin…

Mais un jour, à la gendarmerie, son chef de brigade finit par se douter de quelque chose et l’interpella. Monsieur Lampérière ne put lui cacher ses activités et révéla la vérité à son supérieur. Celui-ci lui dit que s’il avait des problèmes et était démasqué, il dirait qu’il ne le connaissait pas mais il ne le dénoncerait pas non plus. Ce que ce chef de brigade ne savait pas, c’était que son propre fils de dix-huit ans faisait partie d’un autre réseau de résistance ! La gendarmerie française a donc contribué pour beaucoup à la Résistance même si, en son sein, il y eut, comme partout, des gens un peu trop « zélés », favorables à l’idéologie nazie ou sincèrement pétainistes.

Le gendarme Lampérière ne s’attendait pas au Débarquement qu’il prévoyait plus au nord de la France et c’est avec une grande joie qu’il accueillit cette nouvelle. L’atmosphère avait alors totalement changé, la Gestapo et les Allemands s’étaient retirés et la population devenait plus solidaire, plus sympathique à l’égard des Résistants.

Jusqu’alors, ce n’était pas le cas.

Les Français — fait remarquer notre témoin — étaient sensibilisés par la propagande allemande et vichyste qui faisait passer les résistants pour de véritables assassins. En fait, précise Monsieur Lampérière, cette attitude à l’égard de la Résistance fut très variable localement.

Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, Monsieur Lampérière fut spectateur, sur une hauteur de Bretteville d’événements peu banals. Il voyait les tirs de DCA, les bombardements, les avions très nombreux qui larguaient des planeurs et des parachutistes sur le pont de Bénouville (Pégasus Bridge). S’il n’avait pas entendu parler de l’appel du 18 juin ou de Jean Moulin, il connaissait le Général De Gaulle dont il avait une photo et Maurice Schumann qu’il écoutait à la BBC.

Lui même et sa famille ne furent ni déportés, ni blessés ou tués, mais il connut des amis qui n’eurent pas cette chance. Il n’eut pas trop peur que sa famille soit arrêtée par sa faute car elle habitait assez loin de Caen.

Aujourd’hui , il ne garde aucun sentiment d’amertume envers les Allemands qu’il continue de nommer les boches, plus par habitude que par rancune. Ses filles ont appris l’allemand et ont eu des amis allemands.

Par ailleurs, Monsieur Lampérière ne nous a pas caché son relatif mécontentement en évoquant toutes les personnes qui se sont livrées à la collaboration la plus ignoble, souvent par appât du gain, ou au marché noir, et qui ont pourtant réussi depuis 1945 à obtenir l’amnistie et à avoir à nouveau une place importante dans la société.

Personnellement, le sentiment sur lequel je suis resté, est celui de respect envers ces personnes qui ont connu l’horreur de la guerre. Celles-ci peuvent aujourd’hui nous donner des leçons, et apporter leurs opinions sur la vie. Elles ont été, comme depuis toujours, victime de la folie dévastatrice de quelques hommes avides de pouvoir et elles en ont malheureusement beaucoup souffert. Leurs témoignages m’ont fait découvrir des événements que je ne connaissais pas ou si peu. Ils m’ont montré que les pensées égoïstes et meurtrières de quelques personnes peuvent parfois aboutir à de gigantesques génocides appliquant la loi du plus fort. Les propos antisémites de l’époque me rappellent les mêmes propos de certains partis extrémistes aujourd’hui même et m’incitent à réagir contre ces preuves d’intolérance et de racisme.

Propos recueillis et mis en forme par S R, 15 ans en 1992

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