Mars 1947

 

L’insurrection de Madagascar en 1947

 

L’insurrection de Madagascar, en 1947, est un sujet délicat, difficile à aborder, propice aux exagérations comme au déni. Les chiffres avancés varient, de 10 000 à 100 000 morts, selon les auteurs. L’évocation de prisonniers mitraillés dans des wagons ou jetés d’avion, frappe d’emblée les esprits.

 

De fait, nul ne peut nier que cet épisode, quel que soit le nombre des victimes, ait été largement occulté en France. L’histoire, d’ailleurs, peine à le disputer à la mémoire : les archives sont dispersées et souvent contradictoires ; les témoignages des acteurs de cette révolte sont rares et ceux d’entre eux qui prennent la parole le font souvent fort tard, avec toutes les difficultés que cela peut engendrer pour le décryptage de l’historien. Cet épisode de l’histoire malgache, occulté par certains, revendiqué par d’autres, a indéniablement créé un traumatisme durable dans la population de l’île - traumatisme qui perdure et s’exprime aujourd’hui à travers l’art, la musique et l’écriture de nombreux artistes et auteurs.

 

 

           

L’origine de la révolte est à rechercher dans les structures même du système colonial : durant la première moitié du XXe siècle, l’exploitation agricole tournée vers l’exportation (la culture du café, notamment) réduit la part des cultures vivrières, et provoque des tensions dans l’alimentation des populations de l’est de l’île. Le travail forcé, le code de l’indigénat et le racisme se durcissent encore à la faveur de la Seconde Guerre mondiale, attisant la rancœur des populations malgaches. Une gestion catastrophique de l’île par le gouvernement gaulliste (1943-1946), d’abord incarné par le général Legentilhomme puis par le gouverneur général de Saint-Mart, semble avoir encore aggravé les choses.

 

A partir d’octobre 1945, dans un contexte de crise sociale importante sont élus deux députés malgaches à l’assemblée constituante française : Ravoahangy et Raseta. Des avancées sont faites, avec l’abolition de l’indigénat, du travail forcé et de la justice indigène. Les nouveaux députés fondent à Paris, en février 1946, le MDRM (Mouvement démocratique de la Rénovation malgache).  

 

En novembre 1946 est élu un troisième député, le poète Jacques Rabemananjara, qui se distingue par des discours enflammés. Un grand mouvement de désobéissance civile commence alors, avec pour enjeux l’indépendance, le retour à l’ordre ancien et une réappropriation des terres. Le pouvoir colonial réplique par une politique de répression et par l’arrestation de nombreux cadres du MDRM. L’influence de la Jina (jeunesse nationaliste), qui diffuse les idées de révolte (par la violence s’il le faut), est croissante – jusque dans les rangs du MDRM. 

 

Le 29 mars 1947 débute la révolte proprement dite. Une certaine confusion est provoquée par des ordres contradictoires de la Jina, qui pousse à l’insurrection et appelle à l’action, tandis que le MDRM diffuse des appels au calme. Des centaines d’hommes attaquent des concessions, ainsi que le camp militaire de Moramanga et deux villes côtières de l’Est : Manakara et Vohipeno. La révolte s’étend alors, mais reste surtout cantonnée dans la partie orientale de l’île, tandis que de nombreux colons cherchent refuge dans les villes côtières et à Tananarive, faisant état de massacres et de démonstrations de cruauté de la part des insurgés – non parfois sans exagération.

 

Le 12 avril 1947, Ravoahangy et Raseta sont mis en état d’arrestation malgré l’immunité parlementaire, car ils sont vus comme les chefs et les instigateurs de la révolte.

 

Le 10 mai 1947, le MDRM est officiellement dissous.

 

En avril et en mai 1947, la répression par les troupes coloniales fait de nombreuses victimes, dans des conditions qui s’apparentent souvent à des crimes de guerre : en plusieurs occasions, des prisonniers sont exécutés de sang froid ; d’autres sont jetés d’avion – image qui marquera durablement les esprits. D’autres massacres ont lieu, faisant à chaque fois 30, 50, 100 victimes. Le 6 mai 1947 à Moramanga, sont exécutés plus d’une centaine de cadres du MDRM, emprisonnés dans des wagons.

 

Fin juillet 1947, l’arrivée de cinq bataillons nord-africains, permet aux Français d’entreprendre méthodiquement la reconquête des espaces insurgés. En 1948, près de 8000 hommes sont déployés sur le terrain, tandis qu’un nombre équivalent est maintenu en garnison dans l’ensemble de l’île. Les révoltés sont traqués et les populations, parfois bombardées, sont souvent contraintes de trouver refuge dans les forêts, abandonnant champs et villages.

 

De juillet à octobre 1948, se tient à Tananarive un grand procès public contre près de 80 cadres du MDRM, pour la plupart sans lien réel avec la révolte. Parmi eux se trouve Raseta, considéré comme le chef occulte de la Jina, et Ravoahangy, que le pouvoir colonial entend condamner de manière exemplaire. Les parlementaires et quatre autres insurgés sont condamnés à mort, avant de voir leur peine commuée en prison à perpétuité, en 1949. D’autres tribunaux militaires et civils condamnent au total plus de 5500 Malgaches ; sur les 173 peines capitales, note J. Fremigacci, 24 sont exécutées ; et par le jeu des remises de peines et amnisties, tous sont libres en 1957.

 

Novembre 1948 voit la chute du dernier bastion de la révolte, un de ces massifs forestiers dénommés Tsiazombasaha : « qui est inaccessible aux Européens ».

 

[Cf. la carte, à la fin de cette page]

 

 

Une histoire en débat

 

Il n’est pas question de prendre ici position sur des débats qui sont encore en cours, et ne pourront cesser, si la chose est possible, qu’avec la multiplication des recherches historiques dépassionnées.

 

Dans un article de 2007 publié dans L’Histoire, Jean Fremigacci (Université Paris I) présente quelques éléments d’appréciation sur le nombre des victimes :

 

« Aujourd’hui, les estimations que nous pouvons faire des victimes malgaches s’élèvent entre 30 000 et 40 000 morts : 10 000 victimes de mort violente [dont 2000 civils, au plus, victimes des insurgés], à quoi il faut ajouter 20 000 à 30 000 victimes de “mort physiologique” selon la terminologie de l’époque, dues à la malnutrition et à la maladie. […] Ce total de 30 000 à 40 000 victimes reste fort lourd si on le rapporte aux quelque 700 000 habitants des 10 districts principalement touchés par l’insurrection. Il y a eu des crimes de guerre à Madagascar en 1947 [entre 1000 et 2000 victimes] mais pas de volonté exterminatrice. Il n’y a pas de “génocide oublié”. Toutes les recherches de terrain soulignent toutefois le traumatisme laissé par l’insurrection. ».

 

Les questions du nombre des victimes et de l’interprétation des faits restent pourtant très débattues, et très polémiques, y compris au sein de la communauté historienne.

 

Dans L’Afrique noire de 1800 à nos jours. De la décolonisation à l’indépendance (PUF, 1974) les auteurs (C. Coquery-Vidrovitch et H. Moniot) écrivaient (p.236) :

« L’estimation du nombre des victimes, extrêmement nombreuses, oscille de 10 000 à 100 000 morts ».

 

Dans Afrique noire, Histoire et civilisation (Paris, Hatier, 1992), Elikia M’Bokolo écrivait pour sa part (tome 2 p.478) :

 

« le nombre de morts pour faits d’armes ou pour cause de famine le plus couramment avancé est de 100 000 morts ».

 

C’est également ce chiffre que reprenait Yves Bénot dans Massacres coloniaux (Paris, La Découverte, 2001, p.122) :

 

« La guerre a été meurtrière et atroce. Il y aurait eu 550 morts du côté des occupants, dont 350 militaires de toutes origines. On admet généralement que la répression a fait quelque 89 000 morts malgaches chez les insurgés, estimation qui était celle de l’état-major à la fin de 1948 ».

 

 

Quant à John Illife, professeur d’histoire africaine à l’Université de Cambridge, dans son ouvrage Les Africains. Histoire d’un continent (1995, traduit chez Flammarion en 1997)... il ne parle pas même de l’événement.

 

Plus récemment, dans son manuel L’Afrique au XXe siècle (A. Colin, collection U), réédité en 2010 (p.201), Hélène d’Almeida-Topor, Professeure d’histoire contemporaine à l’université Paris I et membre du Centre d’Etudes sur les Mondes Africains (CNRS-Paris I) écrivait :

 

« L’intervention militaire française dura jusqu’en décembre 1948. Elle s’accompagna d’une répression sévère, qui déclencha une campagne d’opinion en métropole où l’on dénonçait 80 000 à 100 000 victimes. Les chiffres réels étaient plus bas : environ 11500, plus 5756 condamnés par les tribunaux, dont 169 à mort parmi lesquels 27 furent exécutés ».

 

Dans le même temps, et chez le même éditeur, dans le livre intitulé Colonisation : droit d’inventaire (Paris, A. Colin, 2004), publié sous la direction de Claude Liauzu, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris VII, on peut lire dans les pages consacrées à cet épisode (p.255) :

 

« Comment interpréter l’insurrection de 1947 ? Présentée dans la mémoire de l’Etat indépendant comme nationaliste, elle a fait beaucoup plus de victimes malgaches que françaises. Le nombre de morts non malgaches s’élève à 550 personnes, soit 1% de la population appartenant à cette catégorie. Du côté malgache, à titre privé, les autorités militaires ont avancé le chiffre de 89 000 morts, dont une grande partie est due aux conséquences du soulèvement (misère, etc.). ».

 

En 2007, à l’occasion du soixantième anniversaire de ce massacre, l’historienne Françoise Raison-Jourde était interviewée par le journal Le Monde (29 septembre 2007).

Elle expliquait les étapes du processus de répression systématique et soulignait, au-delà des controverses sur les chiffres - l’importance du traumatisme :

 

- « Les Malgaches de l’Est ont d’abord été poussés à bout. En réaction, ils ont monté l’équivalent d’un maquis. La réaction française s’est faite en plusieurs temps, d’abord avec trop peu de troupes au moment de l’insurrection, puis avec des troupes mal armées et mal disposées, enfin avec une « guerre de fantassins », comme en 14. A Madagascar, c’est le nombre des morts de civils réfugiés en forêt, frappés par la faim et les maladies, qui est le pire.

-          Il existe un polémique à propos du nombre de morts lors de l’insurrection qui s’en est suivie. Combien y a-t-il eu de victimes ?

-          […] Que ce soit 40 000 ou 89 000, cela change peu la force du traumatisme… »

 

 

Faire état de ces divergences, de ces débats, sur une question aussi sensible, c’est prendre le chemin d’une approche lucide, dépassionnée mais sans faux-fuyant d’une page douloureuse d’un passé colonial, commun à Madagascar, à l’Afrique et à la France.

 

C’est aussi, au-delà de l’interrogation légitime et nécessaire sur les chiffres d’un tel massacre, prendre en compte la portée d’un tel épisode et essayer de comprendre, de manière historique, ses résonances toujours vives, aujourd’hui, dans les mémoires.

 
                   
Source de la carte : Jean Fremigacci : « la vérité sur la grande révolte de Madagascar », L’Histoire, mars 2007, n°318, p.38.
 
Madagascar : 587 000 km2, séparée du continent africain par quelques 400 km. L'île compte aujourd'hui plus de 18 millions d'habitants (4 à 4,5 millions d'habitants en 1947). Fréquentée par les Français dès le XVIIe siècle, l'île est conquise militairement en 1895, et devient colonie française en 1896 - la reine Ranavalona III étant exilée. Madagascar devient indépendant en 1960.