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LA BRETAGNE ET LES ARTS PLASTIQUES CONTEMPORAINS

Par Jean-Yves Bosseur, éditions du Layeur, 2012


Extraits

« Depuis 1983, Yves Picquet a réalisé un nombre conséquent de livres d'artiste (éditions Double Cloche), en collaboration avec des poètes comme Bruno Geneste, Emibienne Kerhoas, Gilles Baudry, François Rannou, Erwann Rougé, Marc Le Gros. . ., des musiciens et des artistes du multi média (Gilbert Louet, Jean-Yves Bosseur, Luc larmor. . .).

Lorsque Picquet adresse une proposition plastique à un écrivain, il le fait entrer dans un processus compositionnel qui permet à son partenaire de ne pas réagir seulement en fonction de sa sensibilité, mais de règles susceptibles d'alimenter sa propre écriture. Dans Et ce n'est rien la pluie (2006) par exemple, à la suite d'une série rythmée de renvois, des fragments de peinture se répondent, se complètent d'une partie à l'autre de l'ouvrage. Un système complexe de pliage et dépliage des pages permet tour à tour d'associer et de dissocier les sections de toile récupérées et retravaillées, ou bien encore de laisser apparaître le texte d'Alain Freixe, le format du livre ayant été lui- même déterminé par la dimension des peintures.

Dans le cas de Falaises (2000), la relation entre auteur et plasticien s'inverse, car c'est un poème d'Emilienne Kerhoas qui va générer le dessin. De même, pour Le Champ de l'ombre (2004), il revisite des bouts de ses toiles, élaborées parfois plusieurs années auparavant, pour créer des hypothèses d'association avec un autre texte de la poétesse.

La plupart de ses livres sont la conséquence de stratégies qui en font des processus de jeu dotés de particularités très affirmées. Pour le double livre Un jour déjà lointain et Sentier de la sérénité (2001), il a instauré une règle singulière en proposant à deux poètes, Gilles Baudry et Werner Lambersy, des éléments plastiques originaux relativement similaires, leur demandant d'organiser les feuilles à leur gré et d'écrire dans les espaces laissés vacants.

Dès ses premiers ouvrages, les rapports avec sa démarche picturale sont présents. Picquet repart notamment volontiers de ses toiles souples pour produire des estampes. Le recours à la sérigraphie lui permet d'envisager une approche de la couleur qui ne repose pas sur le principe des mélanges, mais sur la superposition et la relative transparence de plusieurs couches successives, ce qui donne des couleurs autonomes. Il joue alors volontiers sur le couplage de deux techniques, comme la sérigraphie avec la linogravure. Sa peinture elle-même s'est nourrie de son travail de sérigraphe, notamment dans le sens d'un développement de l'esprit seriel qui se confirme assez rapidement dans sa conception créatrice. Les colorants utilisés à l'aide de cette technique sont également devenus un matériau privilégié pour sa peinture, une nécessité strictement technique au départ s’étant peu à peu transformée en un outil particulièrement bien adapté au résultat visé. Le principe de passages successifs et de la décomposition d'images et de signes deviendra une des constantes de sa démarche, de même que le fait de se donner, à l'origine de chaque projet, des règles de jeu spécifiques.

La cohérence visée pour chaque livre ne l'empêche nullement d'oser la coexistence de réalités plastiques en apparence très disparates, comme la photographie et le dessin à la plume dans Églogues à Emma (2005), avec des poèmes de Gaston Jung. Parfois, deux techniques s'entrecroisent, comme dans Passage du héron gris (2006), avec un texte de Marc Le Gros, où des traces de macules photographiées sont rehaussées à l'aquarelle. Dans Fleuves (2006), sur un poème de Gabriel Le Ga1, c'est à travers la technique du collage, à partir de films photographiques notamment, que ces deux aspects de sa pratique se retrouvent étroitement associés, échos également de son métier de sérigraphe, son quotidien pendant de nombreuses années, dont il ne conserve là qu'un résidu, susceptible d'échapper aux contraintes fonctionnelles de départ ou de les détourner.

Sa production de livres d'artiste s'opérant en parallèle avec son activité de plasticien, certaines notions, telle celle de série, donnant lieu à divers types de déclinaison, selon les moyens d'expression choisis. Les phases successives de son activité créatrice se fondent les unes dans les autres, sans heurt, et les livres constituent dès lors des jalons très instructifs pour voir dans quelle mesure d'une suite d'œuvres se dégage une orientation de sa démarche qui offre à la fois de nouvelles perspectives de recherche tout en s'inscrivant dans la continuité de ses préoccupations formelles, toujours dominées par un souci de rigueur et de cohérence assumé sans concession.

Plusieurs de ses livres prennent d'ailleurs l'aspect d'un « journal de bord», d'une mémoire de ses activités picturales.

Chaque livre conçu par Picquet produit un rythme à part entière. On peut observer une évolution et un affinement dans la manière dont il « met en scène » tous les éléments qui contribuent à le forger car, de toute évidence, ses choix de plasticien ne se limitent pas aux estampes. Si l'on veut vraiment cerner les caractéristiques de ses livres, il faut nécessairement prendre en considération, une à une, les options qu'il a adoptées, indissociables de sa création plastique : le format, le choix du papier, de la typographie, la mise en page, le rôle de la reliure (L'apport de Jeanne Frère a notamment été très fructueux à ce propos). . . De fait, chaque livre relate une aventure singulière, celle d'un entrecroisement de pratiques artistiques qui s'accomplit dans le risque que suppose le partage de tout acte de création.[…]

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