2014.04: Reconquête à gauche?


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jeudi 3 avril 2014

Gaël Brustier: Penser une reconquête culturelle à gauche


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      Penser une reconquête culturelle à gauche — Le bilan des élections municipales est catastrophique pour la gauche. L’évidence est désormais là: les gauches semblent de plus en plus impuissantes à se faire élire, et davantage encore à imposer un agenda propre ou à lutter contre des représentations collectives de droite. Les résultats des élections municipales françaises (et néerlandaises!) de ce mois de mars le démontrent. La gauche française et européenne — radicale ou sociale-démocrate — parlent politiques publiques et bonne gestion quand les droites tirent parti d’un univers d’images, de symboles et de représentations. Il n’est donc pas étonnant devoir le «socialisme municipal» laminé par la vague droitière de ce dimanche. Si l’activité économique est bien au cœur des recompositions de l’imaginaire collectif, celui-ci intègre bien d’autres dimensions comme les questions civiques ou culturelles. Toutes ces dimensions transcendent l'opposition entre social et sociétal. Il est temps de prendre conscience de la multiplicité des champs de bataille où la gauche doit s’engager. Des réponses nouvelles, qui ne peuvent s’entendre que comme une simple négation ou réplique aux thèses des droites, sont urgentes. Là est la clé du sursaut pour la gauche. Faute de quoi, elle risque de disparaître.

      Une des idées persistantes et erronées émanant d’une partie de la gauche consiste à analyser les droites comme les représentantes exclusives des classes dominantes. Cette thèse se heurte à la réalité des faits et à la complexité des mutations culturelles. Que l’on se tourne vers le thatchérisme, le berlusconisme ou le sarkozysme — trois des expressions que la droite a prises sur notre continent —, on constate vite qu’aucune de ces formes politiques n’a bénéficié d’abord de la promotion ou de la mise en place de politiques publiques ou d’une évidente meilleure compétence économique. Et pour cause! Si les droites, dans leur grande diversité, ont su à la fois s’adapter au monde, c’est parce qu’elles ont utilisé un univers d’images, qui fait appel à l’expérience quotidienne de nos concitoyens et qui est bien plus puissant que l’énoncé de mesures techniques ou le descriptif de politiques publiques, si bonnes soient-elles. Les droites ont combiné l’ancien et le nouveau, la nostalgie et l’adaptation au monde naissant…

      L’actuelle mutation du monde, et notamment l’accroissement des interdépendances entre États et individus, laisse croître dans nos sociétés l’idée du déclin. La mutation du monde correspond à la nouvelle phase de mondialisation des échanges, au défi énergétique et environnemental ainsi qu’à la dramatisation des enjeux migratoires. Ce sont ces mutations qui donnent force à l’idée d’un déclin. Cette dernière idée trouve une expression sporadique dans les paniques morales qui sont les véritables et puissants accélérateurs de la recomposition idéologique, sociale, culturelle de nos pays. Les paniques morales contribuent à liquider les consensus hérités du passé – au premier chef le consensus social-démocrate – et portent le spontanéisme droitier que la gauche gouvernementale subit si violemment. C’est ce qui vient de se produire et de provoquer la perte de centaines de villes et d’agglomérations par la gauche.

      Le centre de gravité du monde a donc basculé de l’Atlantique au Pacifique entraînant un profond bouleversement idéologique. Dans ce contexte, le rappel au monde ancien ne suffit pas. Le consensus social-démocrate, basé notamment sur le plein-emploi et la cogestion avec les syndicats, est mort et ne reviendra pas… On ne peut faire abstraction de la puissante matrice droitière qui fonctionne à plein, redonnant désormais localement (d’Hayange à Béziers, de Bobigny à Montceau-les-Mines) sens à un monde en pleine mutation.

      Le succès des droites ne doit qu’à la défaillance de projet et d’imaginaire à gauche. Psalmodier les recettes de 1981 dans le monde de 2014 est un geste aussi impuissant que la soumission aux idées économiques libérales de l’air du temps. Faire plus à gauche pour faire plus à gauche serait inopérant.

      En revanche, définir un autre projet, une autre réponse, donner une autre explication du monde que celles véhiculées par les droites est urgent. L’intérêt des classes populaires n’est pas donné. Il se construit culturellement, idéologiquement, socialement. Ce travail a été abandonné. Les gauches sont en panne de projet, en panne de vision, en panne d’optimisme.

      L’idée que la mutation actuelle du monde amènerait presque mécaniquement à un retour aux recettes antérieures est un puissant frein à la rénovation idéologique de la gauche. L’idéologie de la crise — l’idéologie du déclin — combine des projets, des intérêts, des envies différents. Des gens aux conditions matérielles radicalement différentes adhèrent pourtant à une même vision du monde. C’est à chaque fois la force des droites que de s’insinuer dans l’expérience des gens et de contribuer à lui donner un sens nouveau. Des droites conservatrices aux nouvelles droites populistes, toutes les familles de droites parviennent à capter l’imaginaire collectif, à le façonner ou à en tirer profit. C’est encore ce qu’elles viennent de démontrer lors de ces élections municipales.

      Penser l’hégémonie est devenu un impératif vital pour les gauches. Aussi bien la social-démocratie que la gauche radicale sont dans la nécessité de repenser leur projet et l’imaginaire qu’elles entendent construire dans le monde qui vient. Que l’on ne se trompe pas, le problème n’est ni le Front national ni le retour de Nicolas Sarkozy, le problème c’est la capacité de la gauche à gagner, demain, la guerre culturelle qui est en cours… pour changer le monde.

      © Gaël Brustier, chercheur associé au Centre d'étude de la vie politique, Université libre de Bruxelles, Le Monde, 2 avril 2014.
      © Image: Gnothi seauton / Connais-toi toi-même, mosaïque au Couvent de San Gregorio, via Appia, Rome, 1er siècle.

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