2011.03: L'arithmétique du risque



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lundi 14 mars 2011

L'arithmétique du risque



    Le mathématicien italien Roberto Natalini publie aujourd'hui ce texte dans Dueallamenouno, sur le site du quotidien italien L'Unità. Nous l'avons traduit aussitôt pour nos lecteurs:

    L'arithmétique du risque. — Le principal argument des tenants du nucléaire est le suivant: nous n'avons pas le choix, notre société a besoin d'énergie. Celle d'origine fossile n'est pas suffisante et celle produite par les énergies alternatives n'est pas encore disponible (et selon eux ne peut couvrir qu'une petite fraction de l'ensemble des besoins). Donc: il faut investir dans le nucléaire, les nouvelles centrales sont à risque zéro et le coût de l'énergie nucléaire est inférieur aux autres.

    Je le sais, il semble facile de ne pas être d'accord AUJOURD'HUI. Mais en parler après la tragédie japonaise n'est pas spéculer sur la douleur ou être perturbés par l'émotion. D'autant qu'il n'y aurait rien de mal à être au moins troublés, comme en témoignent sur l'internet les manchettes de journaux de pays historiquement pro-nucléaires comme les USA, la France (sic!) ou la Grande-Bretagne. Et seule l'expérience permet de comprendre de quoi on parle, et d'estimer vraiment les coûts et les risques de nos choix.

    Premier point: que veut dire: «Les centrales nucléaires de nouvelle génération sont à risque zéro»? Cela ne signifie évidemment pas que les risques n'existent pas, mais qu'on les estime inférieurs à ceux d'autres événements improbables avec lesquels nous vivons tranquillement. On pourrait par exemple observer que le fait qu'environ 4000 morts en Italie dans les accidents de la circulation, c'est-à-dire un risque sur dix mille par an pour chaque automobiliste, ne détourne pas les gens de la voiture.

    Ensuite, que veut dire «sécurité», s'appliquant aux centrales nucléaires? Selon moi, cela signifierait un pourcentage faible de risques pour chaque maillon de la chaîne. Mais comment quantifier le risque?
    Que veut dire: «Le risque que le circuit de refroidissement se rompe et que le noyau entre en fusion est de un sur un million»? Sur un million de quoi? Je ne vois pas quelle expérience peut fonder une estimation de ce genre. Nous vivons avec l'énergie nucléaire depuis quelques décennies. Il y a environ 400 centrales actives, nous avons vu trois accidents «sérieux» et beaucoup d'autres mineurs, et déjà connu diverses alertes, y compris dans le Japon hyper-technologique. Ces accidents nous ont certes instruits, mais le désastre japonais nous a fait voir notre incapacité à estimer la fréquence réelle des événements. Que veut dire: «Ce matériau résiste à un tremblement de terre de degré 8 sur l'échelle de Richter»? Aucun matériau ne peut assurer des garanties de ce genre. Cela équivaudrait à calculer la probabilité d'une attaque terroriste avec des avions lancés sur un gratte-ciel avant le 11 septembre. Bref, nous paraissons avoir bien peu d'informations pour estimer le risque. Quant aux déchets nucléaires, leur conservation présupposerait une stabilité politique que n'a connue aucune société humaine. Qui a jamais fabriqué des matériaux destinés à durer des millénaires? Et qui peut garantir la surveillance de sites qui, laissés à eux-mêmes, pourraient contaminer et détruire tout notre territoire?

    Les coûts à présent. Si on en parle, il convient de parler alors de TOUS les coûts. Montage, démontage, sécurité de la centrale, et surtout élimination des déchets. Selon une recherche américaine dont a parlé le New York Times, le prix de l'énergie photovoltaïque sur le marché américain est passé l'été dernier au-dessous de celui de l'énergie produite par les installations nucléaires de nouvelle génération. Sans demander les massifs investissements que nécessite le nucléaire, et qui risquent souvent de n'être pas amortis, même à long terme. En Angleterre, une autre recherche a démontré que, si les coûts du traitement complet des déchets était pris en compte, le rendement économique des centrales serait à haut risque. À la vérité, je ne comprends d'ailleurs pas bien de quoi on parle. Les déchets nucléaires sont dangereux pour des milliers, sinon pour des millions d'années. Comment calculer le coût de leur manutention?

    Dire, comme ici, que la totalité des coûts du traitement est couverte, à la lettre je ne parviens pas à le comprendre. Sans doute parle-t-on des coûts pour la conservation durant les vingt années à venir? Mais après? En outre, ces coûts n'envisagent que l'ordinaire, quand tout va bien. Mais combien coûte un seul accident nucléaire en termes de contamination? Combien l'évacuation d'une région sur un rayon de trente kilomètres, comme ce qui arrive au Japon? Un cas sur 400 (le nombre actuel de centrales dans le monde) en vingt-cinq ans environ (c'est-à-dire après Tchernobyl), est-ce le risque que nous voulons courir, c'est-à-dire, pour chaque centrale, une probabilité sur 400 de connaître un désastre nucléaire au cours des 25 prochaines années, c'est-à-dire la probabilité de tirer deux bons numéros au loto? Cela ne vous semble-t-il pas un peu beaucoup? D'accord, j'y vais un peu fort, mais sommes-nous si loin de la réalité?

    En somme, dans ce tourbillon de chiffres, il serait temps de clarifier quelque chose. De bien des manières, nous pourrions économiser de l'énergie (mieux isoler les immeubles par exemple), mener des recherches pour les énergies alternatives (un spray pour rendre l'acier photovoltaïque existe déjà, et Google vient d'investir 5 milliards de dollars dans un site éolien off-shore), mais de grâce, ne nous chargeons pas de risques que personne ne sait vraiment gérer, et moins que tout autre notre gouvernement (1). — Roberto Natalini.

    1. Nous n'avons évidemment même pas effleuré la spécificité de la situation italienne, un territoire à haut risque sismique, où nous ne sommes même pas capables d'administrer les déchets ordinaires. Alors, les déchets nucléaires...


    NDLR. Et puisque, probablement après avoir lu cet article, le président Barack Obama vient de décider la fermeture du site de Yucca Mountain, ajoutons cette note burlesque, que nous pouvons lire dans Wikipedia à propos de ce site justement:

    «En 2005, le Département de l'Énergie des États-Unis (DOE) prévoyait encore que la future installation du Nevada ouvre ses portes en 2012. Or certaines études géologiques doivent être refaites et l'agence de protection de l'environnement des États-Unis exige désormais des évaluations de relâchement de radioactivité sur un million d'années, contre 10 000 ans auparavant. Il a été prévu plus d'espace entre les conteneurs, ce qui nécessitera de creuser plus de galeries. En février 2006, le secrétariat à l'Énergie a admis que le budget initial prévu (60 milliards de dollars) serait probablement insuffisant.»

    C'est-à-dire une durée certainement supérieure à la durée de toute civilisation. Nous connaîtrons donc le terme humain de toute cette aventure.

        © Texte de Roberto Natalini. Traduction et photographie Usine de retraitement de la Hague, mars 2007, de Maurice Darmon.