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Rapports de l'Institut Montaigne et de la Cour des Comptes

Quand des rapports nous interpellent…

Par Viviane Youx

 

Et si l’élève revenait au centre du système scolaire ? Alors que la loi d’orientation sur l’école de 2005 avait rejeté cette mesure centrale de la loi de 1989, deux rapports récents pointent les errements de ces dernières années. Peu suspects de complaisance du fait qu’ils émanent de sphères hors de l’école, ils aboutissent à des conclusions et propositions proches. Le rapport de l’Institut Montaigne « Vaincre l’échec à l’école primaire »  d’avril 2010 a ouvert le feu en soulignant l’accroissement des inégalités à l’école élémentaire. Celui de la Cour des Comptes du 11 mai 2010 : « L’éducation nationale face à l’objectif de la réussite de tous les élèves » part de constations proches, qu’il élargit à l’ensemble du système scolaire.

 

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Commençons par le rapport de la Cour des Comptes :

Le constat : Un regard nouveau peut être porté aujourd’hui sur l’évaluation du système scolaire grâce aux apports des comparaisons internationales qui se sont imposées depuis dix ans. Si l’on considère globalement les résultats (compétences acquises) et les couts, la France y tient une position moyenne. Mais une observation plus fine montre que la France est le pays de l’OCDE où le retard scolaire est le plus important à 15 ans, un de ceux où les écarts entre élèves se sont le plus accrus, et celui où l’impact de l’origine sociale est le plus élevé : trois indicateurs qui soulignent l’incapacité à atteindre les 3 objectifs assignés par la Nation. Notre pays a su faire face à la massification, mais pas à la démocratisation et il est un de ceux où on a le plus de mal à traiter la difficulté scolaire et donc à atteindre l’objectif de la réussite pour tous. L’Education Nationale a enfin compris que la difficulté devait être traitée dans le cadre normal de l’enseignement et non rejetée hors de la classe ou à ses marges, mais elle n’est pas parvenue à s’organiser parce qu’elle part toujours d’un modèle égalitaire, donner autant à tous les élèves, très différent d’un modèle équitable qui consisterait à compenser les inégalités.

Analyse du système : L’organisation du système scolaire est présentée comme trop descendante et uniforme, et son fonctionnement doit plus à l’implication des enseignants et acteurs qu’aux différentes réformes. L’enseignement repose sur une « conception rigide » d’un modèle transmissif alors que les élèves ont besoin d’un modèle d’accompagnement-suivi. Le service d’enseignant, au regard des missions prévues par la loi, comprend trois volets : enseignement disciplinaire, coordination des équipes pédagogiques, accompagnement personnalisé. Le rapport préconise de privilégier une approche locale et diversifiée, en inversant la logique pour partir des besoins des élèves. Ceux qui se trouvent le plus en difficulté doivent être pris en charge par l’institution qui a pour rôle d’assurer à tous un socle commun de connaissances et compétences afin d’atteindre l’objectif d’amener 4 élèves sur 5 au niveau du baccalauréat et élargir le vivier des élèves qui accèdent aux études supérieures.

Analyse des moyens : Des arbitrages sont nécessaires pour rééquilibrer les moyens ; il ne s’agit pas de donner globalement plus, mais de répartir autrement, et d’attribuer prioritairement des moyens selon les besoins, plutôt que de saupoudrer inefficacement. Plusieurs mesures sont proposées :

-      diminuer radicalement le redoublement considéré comme inefficient et affecter les moyens récupérés au traitement des difficultés ;

-      évaluer pour chaque mesure proposée la prise en compte des besoins des élèves afin d’éviter les effets d’annonces qui saupoudrent sans rééquilibrer, par exemple la généralisation d’une mesure d’accompagnement peut avoir pour conséquence qu’il ne soit plus personnalisé, mais réattribué pour prolonger des enseignements disciplinaires ;

-      calculer les moyens réellement, en euros, et non en heures d’enseignement (les heures n’ont pas le même cout partout, et cela renforce l’idée d’un enseignement réduit à son volet transmissif) ;

-      rééquilibrer les dépenses au profit de l’école élémentaire afin de traiter les carences au départ, le système français se caractérisant par un déséquilibre des dépenses au profit du lycée par l’effet des options couteuses au détriment de l’élémentaire.

Les leviers du changement :

1.    poser la question de l’amélioration du système scolaire en termes collectifs : le changement culturel nécessaire implique d’expliquer les défaillances du système actuel et de justifier les changements à apporter ;

2.    repenser le système scolaire à partir d’une approche locale par les équipes pédagogiques plutôt que par une « réforme décrétée d’en haut » et différencier l’attribution des moyens en fonction de la diversité des situations ;

3.    s’appuyer sur les enseignants et intégrer dans leur service les missions d’accompagnement personnalisé et de travail d’équipe.

Les rapporteurs proposent 13 recommandations, regroupées en 5 rubriques :

-      transformer la gestion du système éducatif 

-      adapter l’organisation scolaire aux besoins des élèves

-      accorder le service des enseignants du second degré à la diversité de leurs missions

-      accroitre la responsabilité des établissements d’enseignement

-      engager un effort exceptionnel en faveur des établissements confrontés à la plus grande difficulté scolaire.

 

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 Le rapport de l’Institut Montaigne, qui traite uniquement de l’école primaire, tient l’échec scolaire comme un « handicap majeur », non seulement pour la « cohésion sociale » mais aussi pour la « compétitivité économique » de notre pays. Langage nouveau, car il sort le discours sur l’école d’un cadre strictement social, ou plutôt il corrèle strictement les « inégalités à l’école » à une dégradation régulière des résultats : malgré les moyens injectés et les réformes successives, les ressources engagées ne produisent pas les résultats dont notre pays a besoin.

L’école primaire se trouve face à des défis qu’elle n’arrive pas à relever :

-      elle n’est pas centrée sur les élèves ni leurs besoins, notamment en ce qui concerne le temps scolaire, imposé par des intérêts autres ;

-      les tentatives d’organisation en cycles ont échoué, maintenant la fausse solution du redoublement qui enferme les élèves sur une responsabilité individuelle de leur échec ;

-      le recrutement, la formation initiale et continue des maitres n’est pas assez prise en compte ;

-      la gouvernance des écoles ne fait pas une part suffisante à l’autonomie et au pilotage de proximité.

C’est pourquoi les rapporteurs formulent aussi 13 propositions (regroupées en 4 rubriques) parmi lesquelles nous retiendrons tout particulièrement :

1.    respecter l’organisation de l’école en cycles d’apprentissage cohérents, réduire drastiquement le redoublement et prendre réellement en charge les élèves en difficulté ;

2.    revenir à une année scolaire plus ample et moins dense, une semaine de travail de 5 jours incluant le mercredi, allonger l’année scolaire ;

3.    miser sur le métier de professeur des écoles, sur la qualité des enseignants, inciter au recrutement et renforcer considérablement la formation initiale et continue ;

4.    réorganiser l’école, mettre en œuvre une gouvernance efficace et un pilotage effectif, concentrer la mission des IEN sur leur rôle pédagogique.

 

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 Ce discours, qui, s’il n’est pas nouveau, peine à se faire entendre quand il reste interne à l’école, pourrait voir sa crédibilité accrue par ces  relais inattendus venus de la sphère économique. Fortement médiatisés, surtout pour le rapport de la Cour des Comptes, ces textes déplacent la question des inégalités et des résultats scolaires de la sphère sociale à la sphère économique : si la nation doit assurer la réussite de tous ses élèves, ce n’est pas une question seulement de justice sociale, mais aussi d’efficacité. Comparée aux autres pays, la France, avec les mêmes ressources, n’a réussi qu’à creuser les inégalités sans assurer à l’ensemble de ses citoyens l’éducation minimum dont ils ont besoin pour travailler. On ne parle pas là seulement d’insertion sociale, mais on affirme que les univers professionnel et social sont intimement liés.

 L’on peut alors s’interroger sur les options prises par notre gouvernement depuis quelques années.

La formation initiale, drastiquement rognée, permet-elle de répondre aux besoins des élèves ? En l’absence d’une véritable alternance entre « stages pratiques et apprentissages universitaires » préconisée par l’Institut Montaigne, et d’une formation à l’accompagnement personnalisé demandée par le Rapport de la Cour des Comptes, les enseignants vont devoir s’adapter, et leur créativité risque bien de s’émousser faute de formation.

Un système peut-il fonctionner uniquement sur la bonne volonté de ses acteurs, au risque de voir s’écrouler le château de cartes et de creuser de plus en plus la distance entre les décisions du haut et les réalités du bas de la pyramide ? Les pratiques des classes arrivent certes à prendre de la distance avec les recommandations officielles, mais jusqu’à quel point ? Les enseignants sont tiraillés entre des programmes, ouverts mais de moins en moins, et la réalité de leurs élèves dont ils ne savent pas toujours évaluer les facteurs de réussite. 

Est-ce prendre en compte les besoins des élèves que de vouloir revenir à des leçons de grammaire ? Occulter la littérature de jeunesse, remplacée par une approche patrimoniale, est-ce la voie la plus sure pour amener les élèves à une lecture littéraire autonome ? Que voulons-nous qu’ils écrivent, pour quoi ? Et qu’ils lisent ? C’est d’un enjeu collectif qu’il s’agit. Mais c’est aussi à nous d’expliquer ce qu’apportent les changements que nous préconisons. Si nous ne le faisons pas, d’autres occuperont notre place et sauront mieux que nous inonder les médias sans peur d’un populisme souvent plus enclin à écouter les sirènes rassurantes du passé qu’une réflexion progressiste vite taxée d’idéologique. Assumons nos idées en prenant bien soin de pointer les véritables indicateurs de progrès et de démocratie.

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