Sociobiologie: réciprocité et collaboration chez le rat


Le rat: animal ultra-social ?

L'animal ultra-social, tel que décrit par Michael Tomasello dans son étude datant de 2014, nécessite de répondre à deux points. Le premier d'entre-eux est la collaboration: partage du butin, coordination et engagement, absence de "jeu solo" et comportement prosocial. 
Le second point définissant l'animal ultra-social, c'est la formation de groupes culturels: conformité, application des normes sociales et esprit de groupe. 

Bien que certaines connaissances tendent à attester que le rat répond à une partie des exigences de ce second point (les rats aident leurs congénères avec lesquels ils s'estiment apparentés par la souche ou par la reconnaissance physique), on ne peut pas attester -à l'heure actuelle des connaissances- qu'il y a une réelle formation de groupes culturels chez ce rongeur. 
Cependant, concernant le sujet de la collaboration, le rat répond en tous points à cette dynamique, comme nous allons le voir. Cette sociabilité très élaborée de l'homme a été suggérée comme étant la clef du succès écologique de l'être humain. Nous verrons qu'elle n'est pas liée uniquement à ce dernier, ni aux primates en règle générale. 

Les rats partagent-ils ?

Indéniablement. Michael Taborsky a ainsi étudié les rats bruns par dyades (groupes de 2). L'un des rats avait accès à un levier permettant de libérer une friandise accessible uniquement pour son congénère. Il avait le choix entre une friandise de moindre intérêt et une friandise très appréciée de ce dernier. Le rat ayant accès au levier et choisissant la friandise de plus grande valeur était mieux récompensé à son tour ! 
De plus, une étude parue en 2017 suggère que des rats en situation de privation de nourriture avaient tendance à la coopération et au partage plutôt qu'au conflit. Chacun des rats des groupes testés a collecté une quantité de nourriture similaire. 
Plusieurs études récentes ont confirmé que les rats ayant un accès limité à la nourriture peuvent afficher un type de comportement prosocial de recherche et de partage plutôt que de provoquer une compétition.

On notera que les rats dominants reçoivent naturellement plus d'affiliations de leurs subalternes que l'inverse. Cependant, le service réciproque fonctionne bel et bien dans les deux sens chez le rat. Des travaux ont même mis en évidence que les rats tiennent compte de la valeur relative de l'aide reçue lorsqu'ils retournent une faveur. 
Les rats semblent même plus partageurs que les primates. En effet, une étude effectuée sur des duos de chimpanzés par Melis, Hare et Tomasello en 2006 tend à faire penser que ceux-ci collaborent efficacement sur un test d'approvisionnement en nourriture lorsque deux tas sont distincts. Dans les cas où la nourriture n'était regroupée qu'en un seul tas, le dominant avait tendance à prendre le dessus et se l'accaparer. 

Coordination et engagement chez le rat

L'étude menée sur les chimpanzés consistait en un choix simple: une récompense de moindre intérêt à obtenir seul ou une récompense très attirante à obtenir via la coopération avec un partenaire. Les chimpanzés ont choisi dans 90% des cas d'opter pour le travail en coopération et ce quelque soit le partenaire attribué et sans aucune certitude qu'il participera bel et bien à l'activité de groupe. 
Chez les rats, une expérience menée avec 37 dyades de femelles agouti a été effectuée. Plusieurs situations distinctes ont été étudiées. Les rats ont tout d'abord testé le partenaire qui leur était attribué comme étant coopérant ou non coopérant dans un service réciproque. En premier lieu l'allo-toilettage (ou toilettage mutuel): il s'agissait simplement de nettoyer une solution saline appliquée dans le cou. Puis en second lieu la coopération sur un enjeu alimentaire: un rat donneur tire un plateau avec de la nourriture à portée du rat receveur. 
Au cours de la phase de test suivante, le rat receveur peut retourner "la faveur" au rat donneur. Il a donc été vérifié si le service reçu changeait la propension des rats à fournir au même partenaire un service différent et si un tel échange fonctionne dans les deux sens. Effectivement, le rat receveur fournir plus d'aide dans le cas d'une coopération antérieure avec le partenaire et ce quelque soit le service rendu. De plus, il a pu être constaté que des rats ont échangé l'approvisionnement en nourriture contre une séance de toilettage ou inversement. 

Les rats font donc bien la distinction entre aider un congénère partenaire connu pour être coopérant (réciprocité directe) et aider un congénère inconnu (réciprocité généralisée). Il est intéressant de noter que la réciprocité directe semble générer une propension à la coopération plus élevée que la réciprocité généralisée. La tendance à coopérer serait donc influencée par les informations spécifiques au partenaire receveur obtenues par l'expérience antérieure du rat donneur à son sujet.
D'autres services que l'allo-toilettage ou la nourriture peuvent être échangés: gestion des ratons, sexe, soutien dans les rencontres agressives... 

Joueurs solo ?

Lorsque l'excès de main d'oeuvre n'est pas disponible, chaque individu est nécessaire à la réussite collective du groupe.Dans ce cas de figure le "jeu solo" n'est pas une option possible. Chez les chimpanzés, en cas d'excès de main d'oeuvre, on peut constater que, dans 83% des cas, tous les animaux du groupe reçoivent leur part de nourriture y compris les passants et les retardataires. Cependant, ce sont bien sûr les animaux les plus proches de la source de nourriture qui se servent le plus. 
Comment cela se passe t-il chez le rat ? Il a pu être démontré que le rat différencie parfaitement le fait d'approvisionner (via un système de levier) un partenaire coopérant, de s'approvisionner lui-même ou encore d'approvisionner un "joueur solo" (nommé "transfuge" dans l'étude). Bien évidemment, le partenaire coopérant sera récompensé à une meilleure teneur que le rat "solo". 

Le comportement prosocial du rat

Tomasello et al. (2012) ont estimé que l’émergence de la recherche de nourriture collaborative a pu permettre de fournir une nouvelle base de comportement prosocial: l'interdépendance. En effet, si le partenaire devient précieux, il faut en prendre soin car sa perte représenterait le déclin ou la disparition de l'intégralité du groupe social. 
Effectivement, les rats prennent soin de leurs congénères. Ainsi, des c
hercheurs de l'université Kwansei Gakuin ont entraîné des couples de rats à utiliser des leviers: 5 couples de rats entraînés à utiliser le levier permettant de délivrer un congénère en détresse dans l'eau et 5 autres couples entraînés à utiliser le levier donnant accès à une friandise. Les duos des rats étaient ensuite testés. 
Sans surprise, les couples de rats entraînés à libérer leurs congénères ont eu de meilleurs résultats, mais un peu moins de la moitié des rats entraînés à choisir la friandise ont quand même préféré sauver leur partenaire. 25% d'entre-eux ont même ensuite partagé la friandise avec le comparse sauvé !
Notons enfin que les rats initiant autant de toilettages mutuels qu'ils en recevaient au cours de leur vie ont été montrés comme vivant plus longtemps ! Dans une étude de 2008, les rats présentant un taux élevé de réciprocité ont vécu une durée de vie médiane de 25,9 mois, tandis que les rats à faible réciprocité ont eu une durée de vie médiane de 20,4 mois. 
Le comportement grégaire et prosocial du rat n'est plus à démontrer !




Sources:
Norway rats reciprocate help according to the quality of help they received
The evolution of human ultra-society
Reciprocal affiliation among adolescent rats during a mild group stressor predicts mammary tumors and lifespanReciprocal trading of different commodities in Norway rats
The ultra-social animal
Chimpanzees recruit the best collaborators
Cooperative hunting in wild chimpanzees
The evolution of virtue, altruism and shame
Les rats, ces altruistes toujours prêts à secourir un comparse en danger
The influence of social experience on cooperative behaviour of rats (Rattus norvegicus): direct vs generalised reciprocity
Reciprocal affiliation among adolescent rats during a mild group stressor predicts mammary tumors and lifespan
Rats do not eat alone in public: Food-deprived rats socialize rather than competing for baits