Contrôle des populations animales: le rat sauvage est-il aussi nuisible qu'on le dit ?

Le contrôle des populations animales consiste en la limitation ou la réduction du nombre d'individus pour une espèce donnée. Il peut s'agir d'animaux domestiques (sélection des reproducteurs, stérilisation, encadrement de l'élevage par la législation, abattage sélectif...) mais aussi d'animaux sauvages comme le "rat d'égout". Il est rare que l'humain s'intéresse à la limitation d'une population animale si cette dernière ne cause pas de problème particulier. En effet, le contrôle des populations animales sauvages concerne souvent le besoin de l'humain de préserver sa santé ou ses ambitions économiques. Ainsi, utilise t-on des méthodes variées en fonction du nuisible à limiter: en particulier piégeage, poison, chasse ou stérilisation. 
Cependant, quel est réellement l'impact d'un nuisible comme le rat sauvage sur l'humain ? S'il est généralement admis pour une bonne partie de la population qu'un rat est une créature dangereuse, pleine de maladies et agressive, où se trouve la vérité entre la légende urbaine et la réalité de son mode de vie commensal ? 
Voici quelques éléments de réponse. Notez cependant que cet article n'a pas pour objectif de polémiquer sur la nécessité ou non de lutter contre les rats sauvages: il n'a pour objectif que de proposer une vision alternative comprenant des informations fiables et des faits avérés sur le rat sauvage et non des légendes urbaines. 
Il est malgré tout exact qu'il peut véhiculer certaines maladies. Mettons dès à présent le doigt sur la plus tenace des légendes urbaines: la Peste. La Peste Noire qui a ravagé l'Europe au XIVe siècle a utilisé comme vecteur principal l'homme lui-même, et non le rat. Pour l'année 2009, moins de 1500 cas de Peste ont été signalés à l'OMS qui travaille à présent principalement à la prévention de la maladie. Pour sa part, l'animal le plus meurtrier au monde a tué pas moins de 285 000 personnes pour l'année 2009/2010, et cet animal est... le moustique ! 
Cependant, si le rat porteur de Peste tient plus aujourd'hui à un mythe qu'à une réalité, il n'en demeure pas moins que le rat porte sur lui de nombreuses bactéries et virus. Ainsi, en 2014 des chercheurs de l'Université de Columbia ont capturé 133 rats dans le métro de New-York. Les animaux portaient 18 virus différents inconnus de la science, en plus des dizaines d'agents pathogènes déjà connus. Il faut tout de même savoir raison garder: ces pathologies nécessitent pour la grande majorité d'entres-elles un contact étroit avec l'animal ou ses déjections. Ainsi, si vous ne manipulez pas de rat sauvage et que vous ne vous léchez pas les doigts après avoir caressé les escaliers du métro, il n'y a aucun risque de contamination. Les populations à risque sont plus particulièrement celles travaillant à proximité des animaux: égoutiers, vétérinaires...
Quelques chiffres concernant les cas recensés pour certaines maladies possiblement transmises par les rats: 
* Leptospirose: l'année 2009 a recensé 197 cas en France métropolitaine et l'année 2013 en compte 385.
* Peste: moins de 1.500 cas dans le monde en 2009. 
* Cowpox: 12 personnes en France en 2009. 
* Hantavirus de Séoul: 4.175 cas dans 17 pays Européens en 2010. 
* Rage: le dernier cas de rage autochtone en France métropolitaine date de 1924 et les derniers réservoirs possibles de maladie sont les renards et les chauve-souris ! 
Pour donner une valeur d'échelle, entre 2016 et 2017, la grippe seule a causé quelques 14.000 décès soit plus du double de cas que toutes ces maladies réunies ! 

Le rat mange la nourriture des hommes et la rend impropre

C'est vrai. Un rat seul mange environ 20 à 25 grammes de graines et rendrait impropre à la consommation (via les graines partiellement grignotées ou ses déjections) approximativement 300 grammes de grains
Cependant, cet inconvénient peut aisément être résolu par une meilleure isolation des bâtiments de stockage. Massi et al en 2009 ont relevé qu'un local aisément accessible pour les rats (fissures, trous...) a 24,2 fois plus de chances d'être visité par les rongeurs !
On notera aussi que l'une des astuces utilisées pour tuer les rats sauvages consiste à disposer tous les jours sur leur route un tas de 200 grammes de grain pour que les animaux s'habituent et le mangent sans inquiétude (la néophobie dont ils font preuve les empêchant de toucher immédiatement à une nourriture inconnue), puis d’empoisonner le grain. Ce qui revient à gâcher une quantité de nourriture presque aussi importante que celle souillée par les rats à l'origine... 
Dans les habitations humaines, des règles d'hygiène stricte comme de conserver les aliments dans des boîtes et récipients hermétiques et de vider quotidiennement ses poubelles permettront de lutter efficacement contre le problème des rongeurs. 

Les rats sont trop nombreux et se reproduisent trop vite

Tout dépend ce que l'on entend par nombreux. La réplique du "il y a 1 rat par habitant" (le chiffre gonflant parfois jusqu'à 2, 3 voire plus de rats...) n'est rien d'autre qu'une légende. En 2014, une étude portait à 2 millions le nombre de rats à New-York (chiffre estimé à la hausse) pour une population de 8,472 millions d'habitants.
De plus, leur reproduction n'est pas si anarchique et incontrôlée qu'on pourrait le penser. La femelle sauvage pourrait n'avoir ses chaleurs que toutes les 1 à 2 semaines et non pas tous les 5 jours en moyenne comme les rats domestiques. De plus, il semblerait que la reproduction du rat sauvage serait contrôlée par les éléments favorables ou défavorables de son environnement. Un groupe de rats se reproduit quand il a un territoire suffisamment grand et des ressources alimentaires en conséquence et limite sa reproduction si les vivres ou la place viennent à manquer. 
De plus, il existe beaucoup d'erreurs et une part trop importante de légendes urbaines dans la conception que l'humain se fait du rat. Ainsi, la Direction Départementale des affaires sanitaires et sociales du Val d'Oise estime dans son document de 2009 concernant la lutte contre les rongeurs qu'un rat sauvage a une durée de vie maximale de 4 ans et vit 2 ans en moyenne. Hors, selon Jackson (1982) uniquement 5% des rats vivraient leur premier anniversaire. Dans un environnement protégé sans prédateurs et avec de la nourriture et de l'eau à disposition, la moyenne de vie du rongeur sera de 10 à 18,3 mois ! 
Ainsi, si l'on imagine un couple de rats sauvages vivant tous les deux 1 an (ce qui est déjà tout à fait improbable): les chaleurs de la femelle auraient lieu une fois par semaine et la gestation est de 21 jours en moyenne. Elle reproduit donc 1 fois par mois. Imaginons qu'elle ait 7 bébés par portée, que toutes les saillies soient un succès et que tous les bébés survivent jusqu'à la maturité sexuelle. Ce couple mettra au monde moins d'une centaine de rats. Bien loin du chiffre de 15.000 affiché sur certains sites de dératisation, non ? 

Les raticides tuent les rats

Vrai. Et faux. 
Il est indéniable que les raticides tuent effectivement des rats. Mais pas uniquement. Dans le principe de la lutte offensive contre une population animale "nuisible" comme le rat, le raticide doit tuer les animaux "sans éveiller leur méfiance" mais aussi sans être toxique pour l'humain ou les autres espèces animales. Certaines marques vantent même la "mort paisible des rongeurs intoxiqués" (non pas par bonté d'âme, mais pour ne pas éveiller ladite méfiance des rats sur le produit). Lorsque nous regardons de plus près les produits couramment utilisés dans les raticides, nous pouvons noter les anticoagulants (diphacicone, bromadiolone...) mais aussi divers poisons comme la strychnine bien connue des lecteurs d'Agatha Christie, mais aussi les sels de Thallium par exemple. 
Des produits qui ne causent aucune "mort paisible" et sont tout aussi dangereux pour toutes les espèces autres que le rats. On compte ainsi en moyenne 12.000 enfants par an aux Etats-Unis empoisonnés par un pesticide destiné à des rats. 
Notons aussi les empoisonnements des animaux domestiques ayant accès aux produits toxiques, aux animaux sauvages se nourrissant des rats empoisonnés (rapaces, renards...) et à l'impact sur l'environnement que cela représente. Dans les années 1930 et 1940, les Etats-Unis ont ainsi testé des systèmes de lutte contre les rats en pulvérisant du gaz moutarde ou des anti-coagulants toxiques dans certaines régions -parfois même dans les terres agricoles- et sans se soucier de l'impact écologique de tels produits. En 1970 l'utilisation du DDT, un polluant organique persistant, débute. Telle qu'elle est pensée depuis ces dernières années, la lutte contre les "nuisibles" n'est pas spécifique et ne cible pas les animaux dont la population doit être limitée. 

Il n'existe pas de solution alternative efficace aux raticides 

C'est inexact. La Lutte Antiparasitaire Intégrée (LAI) est une méthode prônant la responsabilisation de l'être humain. Les objectifs sont d'empêcher les populations de devenir nuisibles en prenant soin de l'environnement et de son cycle naturel. Dans le cas des rats, une pédagogie simple permettrait la limitation naturelle des populations de rongeurs. Nous avons en effet vu que les rats limitaient leur population en fonction des conditions favorables ou défavorables de leur environnement. Réduire la masse de détritus humains serait la première étape nécessaire. Cela suppose de respecter une hygiène stricte en jetant les déchets à la poubelle, mais aussi à limiter drastiquement le gaspillage de denrées alimentaires. Réintroduire et protéger certains prédateurs naturels du rats est aussi une solution (le chat en marronnage n'est pas un bon prédateur !). Enfin, isoler les bâtiments et les entretenir permettra d'empêcher l'intrusion des rats dans le territoire des humains. 
De plus, d'autres solutions alternatives ont pu être mises au point. La société SenesTech a ainsi développé Contrapest, un liquide rendant les rats infertiles et diminuant la population de 40% sans causer de massacre inutile. Le produit n'est ni mortel, ni toxique et sans effets secondaires connus. Testé sur des chiens errants au Nouveau-Mexique et sur des rats en Australie, le liquide est attirant et les animaux l'ingèrent sans difficulté. 

Le rat sauvage est inutile et désagréable

Le chef des services de santé environnementale de Paris l'affirme: les rats représentent "des problèmes de propreté ainsi qu'un réel désagrément visuel et psychologique". 
"L'enfer, c'est les autres" disait Jean-Paul Sartre. Et visiblement cette maxime fonctionne aussi pour le rat sauvage. Le rat, dont la sous-famille des murinés serait née il y a 6 à 8 millions d'années, ne convient plus dans notre cadre sociétal. Malgré tout, si nous devions éliminer tout ce qui nous cause un désagrément visuel, il n'y aurait plus grand chose de vivant sur cette planète... à commencer par certains de mes voisins !
Arrêtons nous plutôt au problème de propreté soulevé ici. Le rat serait synonyme de manque d'hygiène. Cependant, ce problème de propreté nous incombe. C'est l'humain qui, en jetant ses déchets partout et en gaspillant ses ressources, fournit la nourriture du rat. Ce dernier a plutôt un rôle utile: celui de nettoyer les villes. Le chef des services de santé environnementale de Paris devrait le savoir: les rats parisiens dévorent en moyenne 800 tonnes d'ordures par jour !
 





Sources: 
"Man v rat: could the long war soon be over?"
"Detection of Zoonotic Pathogens and Characterization of Novel Viruses Carried by Commensal Rattus norvegicus in New York City"
"La lutte contre les rongeurs commensaux"
Ecolab: fiche rongeurs
Sciences et Avenir: top 8 des animaux dangereux pour l'homme
caducee.net: dossier leptospirose
Santé publique France: bulletin grippe
"The ecology and sociology of the Norway rat"
Société chimique de France: la strychnine 
"Temporal and Space-Use Changes by Rats in Response to Predation by Feral Cats in an Urban Ecosystem"
Le Parisien: "Alerte aux rats à Paris : «Une menace sanitaire réelle» "
www.espace-sciences.org: les rats sont-ils utiles
"Does New York City really have as many rats as people?"