Sochaux, 1970-1975




LES TRAINS DE LUMIÈRE
Les cinéastes de
Ralentir Travaux


Les groupes Medvekine
1967-1974



III. Sochaux, 1970-1974

    • 1970. Sochaux, 11 juin 1968, de Bruno Muel et un collectif de travailleurs de Sochaux, 20' NB et couleur. — Le 11 juin 1968 est l'une des dates noires des luttes de 1968, qui nuance largement cet autre mythe durable qu'elles ne furent pas sanglantes, ce qui permet de conforter cette autre légende qui les réduit à un mouvement festif estudiantin ou à une révolte de la jeunesse. Les morts de 1968 furent ouvriers dans des affrontements de classe, par milliers de CRS interposés «moitié drogués, moitié fous, des milliers, on se demande où ils étaient aller les chercher». Ce même 11 juin à Paris, une manifestation en hommage au premier mort, le lycéen Gilles Tautin, fut dispersée avec une semblable brutalité. C'est avec la grève ouvrière qu'il fallait désormais en finir.

    Le 11 juin 1968 était déjà le moment du reflux des luttes après la plus importante manifestation de 1968, à savoir le défilé gaulliste des Champs-Élysées le 31 mai, coïncidant avec le miraculeux retour de l'essence et la normalisation progressive de la vie quotidienne. Après la reprise du travail le 10 juin, l'atelier de carosserie lança le jour même une nouvelle occupation, mais ces ouvriers, jeunes en effet et de fraîche implantation ouvrière — les autres films le montreront clairement — étaient affaiblis et parfois inexpérimentés de la réalité de la lutte des classes. Néanmoins face à l'attaque à trois heures trente du matin, des CRS chargés de «réduire à tout prix la résistance des grévistes», l'ensemble des ouvriers et la population de Sochaux affluèrent à l'usine. La journée d'affrontements se solda par la mort de deux ouvriers: Henri Blanchet, 49 ans, le crâne fracturé par une grenade, et Pierre Beylot, 24 ans, abattu de trois balles de revolver. Au cours des trêves qu'ils imposèrent, les secouristes ramassèrent cent cinquante blessés.

    Aidé par Chris Marker et Bruno Muel, un collectif de travailleurs récupère auprès d'un chauffeur de taxi des films 8 mm de l'événement et de l'enterrement des victimes. Ils sont transférés en 16 millimètres et remontés par Chris Marker. L'année suivante, le collectif recueille les témoignages des ouvriers et  les monte avec ces documents du 11 juin, en les sonorisant d'une manière répétitive et obsédante. L'un raconte comment une grenade emporta son pied; un autre, retourné à son tracteur après dix ans d'usine, rappelle la dureté des horaires alternés: «La semaine d'après changement de décor» et comment l'alimentation elle-même est anéantie: «Vous êtes deux jours dans la semaine où vous ne mangez absolument rien, le lundi et le mardi, il vaut mieux ne pas y compter». Le film se termine sur l'enterrement des victimes, et la dernière image est celle de cette fillette présente dans le générique de Nouvelle société, le groupe de Besançon tenant sans doute à signifier là sa solidarité aux Peugeot, de Montbéliard et de Sochaux.

    Le film fut montré en projection permanente aux ouvriers le 11 juin 1970, au cours d'un débrayage commémoratif très nombreux, dans des salles combles. C'est la véritable naissance du groupe de Sochaux, groupe informel et fluctuant de jeunes ouvriers déracinés à Sochaux — Christian Corouge, René Ledigherer par exemple — qui se fédèrent autour de la projection des films du groupe de Besançon, mais aussi de films venus du Chili, de Cuba, des films de Chris Marker et Joris Ivens, organisée fréquemment par Pol Cèbe à Clermoulin.

    • 1971. Les trois-quarts de la vie, Clermoulin 71, 18'. — Ce film est largement un brouillon préparatoire au film suivant, Week-end à Sochaux. La nouveauté de ces deux films est de joindre une volonté de théâtre burlesque populaire avec le cinéma, dans une puissante revendication du désir créatif de fiction, afin de mieux distancer et critiquer leur vie quotidienne. Le fond documentaire est assuré par des discussions entre six jeunes ouvriers arrivés depuis peu de la campagne, du Maroc ou de Yougoslavie, bavardant, fumant, dînant dans une chambre. Dans des jeux de rôles, acteurs du Théâtre des Habitants, ils mettent en scène le recrutement par un barbu loufoque leur promettant logement, argent, promotion, consommation dans les magasins Ravi — «C'est Peugeot qui nous donne cent mille balles et nous en reprend le plus possible dans la région» —, et devenant fou lorsqu'il leur parle des loisirs — «Tu crois voir du pays et puis finalement qu'est-ce que tu vois? Tu vois l'usine et c'est tout» —; le passage des tests et l'orientation absurde aux postes d'atelier. Le sérieux documentaire reprend ensuite: self-service, salle de bain surpeuplée dans des appartements-dortoirs, dînette collective dans la chambre. Ils entreprennent de s'organiser. Mais le patronat réagit bientôt en les distribuant sur la chaîne et dans les logements de façon à rompre toute possibilité de solidarités.

    
• 1971/1972. Week-end à Sochaux, Un film écrit joué et rêvé par le Groupe Medvekine de Sochaux, 54' couleur.  Le film reprend les situations principales de l'esquisse précédente: cette fois c'est le colosse breton René Ledigherer dans son rôle d'ouvrier trimballé de logement en logement sans préavis ni explication avec sa grosse malle en fer, mais toujours, sur ses tréteaux de foire installés dans une place de campagne sinistrée avec une marie en ruines, le même sergent recruteur en méphistophélique bateleur et captieux menteur avec sa tambourinaire  sous la banderole Famille Patrie qui jouera aussi le roi Peugeot et le syndicaliste maison CFT exerçant des chantages au logement sur l'Algérien pour qu'il dénonce les meneurs; les mêmes jeux de rôles autour de l'arrivée à la gare, de la testeuse et de l'orienteur, augmentés d'autres représentant les altercations avec les agents de contrôle dans les foyers, le bureau des réclamations, le séminaire du bureau des méthodes organisant la taylorisation des postes de travail, l'interdiction d'accès aux jeunes filles — rappelons-nous que c'était sur un motif semblable qu'était né le mouvement du 22 mars 1968, mais ici il aura fallu un mouvement des foyers pour l'imposer en 1970. Dans leurs rôles vécus d'adolescents, les jeunes ouvriers autour du Théâtre des Habitants démontent le piège de la parcellisation du travail à la chaîne et de l'isolement dans la vie quotidienne, y compris par les tentatives de maniement de la xénophobie. Terrible réalité que rappelle la citation  des images de la tuerie du 11 juin 1968, reprises ici comme en memento mori.

    
Devant l'interdiction de Peugeot de filmer la chaîne, ils la reconstituent de nuit autour d'une voiture qu'ils poussent à la main le long d'une route et, tels les bateliers de la Volga, ils la hâlent en chantant, tandis que le Roi Peugeot manie le knout sur le toit de la Simca. Mais personne ne peut vraiment leur interdire de filmer une manutentionnaire de supermarché sous contrat précaire de trois mois qui lui interdit toute protestation — «Ma paye, moi je la redonne à Peugeot» —, ni de se mettre en scène dans leurs logements aux prise avec  la milice patronale. Toute cette dérision, drôle ou ironique met en évidence beaucoup plus nettement que tous les volontarismes didactiques l'amertume qui s'empare de cette fin de cycle des luttes et de développement de l'arme la plus terrible contre la classe ouvrière, à savoir le chômage. Pourtant Antoine Paleo, le refugié politique espagnol, maquisard galicien jusqu'en 1945 et à Sochaux constructeur de manèges et d'architectures ludiques diverses pour les enfants, rappelle au jeune ouvrier combatif venu le voir: «On peut vivre sans Peugeot, mais Peugeot ne peut pas vivre sans la masse». C'est sans doute aussi ce que révèlent les scènes de supermarché, où la consommation tourne en profits supplémentaires pour les propriétaires des magasins Ravi, Peugeot en l'occurrence. Et l'animation promise n'est encore que collecte de l'argent; baby-foots, flippers et billards, tous payants, tous propriété de Peugeot. 
 
    Il arrive un moment où les ouvriers parlent du cinéma. Durant le tournage de ce film, ils en ont vu d'autres autour de Pol Cèbe à Clermoulin ou peut-être simplement l'esquisse précédente. L'un d'eux résume: «Ce film montre très bien tout ce qui m'est arrivé depuis un an et demi chez Peugeot et également la vie, l'exploitation. [...] Le cinéma peut devenir une arme pour le prolétariat, c'est déjà prouvé qu'il est une arme efficace pour la bourgeoisie». Dans les dernières séquences René Ledigherer tente difficilement de mobiliser les ouvriers contre un procès intenté par Peugeot au Théâtre des Habitants, et les menaces qui pèsent sur la gestion syndicale des comités d'entreprise. Jusqu'au dernier film, la culture demeurera l'enjeu des ces groupes. Une enfant nommée Annette dit son rêve d'avenir pourtant sur des mots que la nouvelle société tente de reléguer comme autant de valeurs du passé.

Medvekine, et après.

    • 1973/1975. Avec le sang des autres, de Bruno Muel, 50' couleur. — 
Ce film signé de Bruno Muel et réalisé par «avec l'aide des travailleurs des usines Peugeot», est d'une certaine façon l'aboutissement du travail de ces groupes. Grâce à l'acceptation du projet, qui lui permit en réalité de financer Septembre chilien (cf. infra), le cinéaste parvient enfin à filmer la chaîne chez Peugeot, les gestes, la soumission des corps, l'approximation réelle des mesures de protection. Filmer encore et toujours les mains, en particulier dans les scènes finales de l'emboutissage, mais aussi au supermarché, les doigts et les paumes des caissières en gros plan sur les caisses enregistreuses. Autour de ce cœur palpitant, il monte des images sur le logement, les supermarchés, l'ensemble de la mainmise paternaliste sur l'instruction et la formation des enfants, les transports, les logements taudis, la vie personnelle, familiale et sociale des ouvriers, et la constitution d'un cycle court fermé de circulation de l'argent. Tout part de Peugeot, tout revient à Peugeot. 

    Pour information et sous réserves de précisions complémentaires, d'après la filmographie annexée à Images documentaires*, p. 134, le film devrait s'ouvrir sur ce carton, qui n'apparaît pas dans le film proposé par le DVD:

    Au moment où l'information officielle fabrique un spectacle alarmiste avec la violence, celle des jeunes «délinquants» dont on ne nous dit pas qu'ils sont chômeurs, celle des grévistes dont on ne nous dit pas les conditions de travail ni le salaire, au moment où on justifie ainsi l'augmentation des forces de l'ordre, ce film veut donner à voir et à entendre la violence qu'exerce depuis des dizaines d'années un certain patronat sur toute la population d'une ville-usine de la province française, de façon quotidienne, profonde et réfléchie.

    Retenir le témoignage d'une jeune femme rousse qui ne parvient plus à croire en rien, surtout pas au militantisme, — «Le socialisme [elle rit], on n’y pense même plus. On ne sait même plus ce qu’on attend. […] Le bonheur on n’y croit plus, seulement par morceaux».  Elle sait simplement qu'elle a cru partir de sa famille pour trouver liberté et initiative et la voilà prise pour tout le reste de sa vie au piège de la vie dans la galaxie Peugeot avec un homme qui ne sait ni ne veut rien d'elle: «On se supporte, on se tolère, pour les enfants, pour une pelouse». Mesurer la généalogie Peugeot dont un guide facétieux montre son château et dont on pressent l'opulence, avant de nous mettre en présence des taudis où logent les ouvriers, construits aux XIXe siècle avec leur argent récolté sous forme d'actions d'une société immobilière créée pour l'occasion.

    
Né avec les usines Lumière, le cinéma ici filme la vraie mort au travail, pas celle métaphorique de Cocteau, mais la vraie mort des corps, à commencer par celle du langage dans la bouche de Christian Corouge: «
Quand t’as pas parlé pendant neuf heures, t’as tellement de choses à dire que t’arrives plus à les dire, que les mots, ils t’arrivent tous ensemble dans la bouche. Et ce qui t’énerve encore plus, c’est ceux qui parlent de la chaîne et puis qui comprendront jamais que tout ce qu’on peut en dire, que toutes les améliorations qu’on peut lui apporter, c’est une chose, mais le travail reste» et celle des mains: «au bout de cinq ans je ne peux plus me servir de mes mains [...]  j’ai du mal à toucher Dominique, le soir, ça me fait mal aux mains. La gamine, quand je la change, je peux pas lui dégrafer ses boutons», qui ne peuvent plus caresser une femme, habiller les enfants. Et ce désir de la culture bat alors de l'aile: «Je ne me dis même plus: "à quoi ça sert de lire?"  [...] Et la peur chaque jour d’y retourner. Et la peur de ne plus pouvoir y travailler, car après c’est le balai. Et à quarante-cinq ans au balai, à cinquante tu es mort».

    Et nous retrouvons le colosse breton René Ledigherer, agressé si violemment et laissé pour mort par les nervis de la CFT qu'il demeura quarante-cinq jours à l'hôpital avec une fracture à la mâchoire et trente-six points de suture au crâne. Licencié, il dut sa réintégration à l'action de la CGT. 

    Les corps à l'agonie, privés du geste et de la parole.


    • 1973. Septembre chilien, de Bruno Muel, Théo Robichet et Valérie Mayoux, 39' couleur. — Dès les débuts de ce collectif, Pol Cèbe voulait que son travail s'ouvre à la lutte internationale. Si le mouvement ouvrier a été particulièrement puissant en mai-juin 1968, la lutte est alors mondiale. La répression est particulièrement violente au Mexique, sur la Plaza de las Tres Cultura, où trois cents personnes tombèrent sous les tirs d'autant de chars d'assaut. La liste des métropoles en ébullition des deux Amériques, européennes, asiatiques et africaines serait longue à dresser. Mais surtout, le 11 septembre 1973, un coup d'État militaire s'empare du palais présidentiel et assassine le président Salvadore Allende les armes à la main pour soumettre Santiago et le Chili à la terreur des stades, des prisons, de la torture systématique.

Avec l'argent qu'ils avaient réussi à obtenir sur un projet autour de Sochaux et Peugeot, qui se concrétisera par Avec le sang des autres, tourné donc en deux temps, Bruno Muel et son équipe partent aussitôt filmer les Chiliens, avec la compréhension active de Pol Cèbe et du collectif de travailleurs concernés par le film précédent et son financement.

Après une introduction parisienne auprès d'Isabel Allende (voix de Simone Signoret) appelant à la détermination un mois après l'assassinat de son père dans le palais de la Moneda dont on verra les façades détruites, les cinéastes enregistrent des images des rues de Santiago sillonnées par les tanks et quadrillées par les soldats lourdement armés, les prisonniers à l'intérieur du stade dans une visite organisée qui ne montre qu'un dixième des prisonniers, «les plus présentables», et surtout l'extérieur ou par centaines les épouses, les enfants et les proches attendent en vain les informations sur leurs proches.

Ils recueillent divers témoignages: un économiste suédois est arrêté sur dénonciation des voisins, battu et sauvé in extrémis par son ambassadeur, un enfant raconte la découverte du corps de son père et la mort de deux de ses parents, une femme ne peut rester chez elle parce qu'elle y a été violée par les policiers et qui a peur de sortir, une autre est sans nouvelles de son mari: on mesure à peine le courage qui leur est nécessaire pour livrer ainsi leurs paroles et leurs visages. Un ouvrier métallurgiste chiffre à quatre-vingt dix morts et trois mille disparus dans sa seule usine le caractère de classe de la torture et de la répression.

Puis «première manifestation publique de fidélité à l'unité populaire», ce sont les obsèques de Pablo Néruda, mort quelques jours après le coup d'État: "Presente", "Y siempre" Internationale, poings levés, «El pueblo unido jamás será vencido», visages submergés par les pleurs et l'émotion, c'est porté à la main que le cercueil entre dans le cimetière. Une femme évoque enfin Victor Jara et sa terrible torture — encore et toujours les mains, ici celles coupées du guitariste — avant d'être jeté dans un faubourg: on entend Jara chanter le Vietnam sur des plans de bidonville. Elle dit ensuite ce que les femmes doivent à ces trois années de l'Unité populaire: université et vie citoyenne, et dans ces conditions de septembre 1973, comme beaucoup, elle ne croit plus à la voie pacifique qui lui paraissait possible, étant donné le degré de conscience politique des Chiliens: «Là où tombe un révolutionnaire, il y aura dix mains pour ramasser son fusil», conclut un jeune homme. Une dernière histoire de mains.

C'est à cause de ces derniers mots d'un film en tous points honnête et admirable qu'une ignominieuse polémique a été lancée par des responsables du Parti Communiste Français, qui ont condamné le film sans l'avoir vu. Bruno Muel relate l'affaire et cite intégralement la lettre que Pol Cèbe adressa à ses camarades du Comité Central de son parti, et qui n'eut jamais de réponse. Une narration accessible ici de l'ensemble du tournage et de la faute politique commise alors au plus haut niveau et qui ne sera probablement pas effacée de sitôt. Nous conservons aussi ce document en annexe en PDF, ci-dessous, dont l'autre grand intérêt est qu'il rapporte dans le détail toute l'histoire de ce tournage. Le film a reçu la colombe d'argent au festival de Leipzig 1973 et le prix Jean-Vigo 1974.

    * En fichier joint ci-dessous, on trouvera également en PDF le numéro complet de Images documentaires, n° 37/38, 2000, consacré à la «Parole ouvrière», où Bruno Muel et Antoine Traforetti relatent les riches heures des groupes Medvekine. Ou en lien au PDF ici.



Jean-Luc Godard: Prénom Carmen, 1983.

Liens vers les autres sections du dossier
Les groupes Medvekine

    • Les Groupes Medvekine: coffret aux éditions Montparnasse, coproduction SLON / ISKRA, 2 DVD, 335'.

 
Ċ
Maurice Darmon,
5 sept. 2014 à 06:08
Ċ
Maurice Darmon,
6 sept. 2014 à 07:50
Comments