ALMENECHES, les origines de son abbaye



Nouvelles propositions 

sur les origines de l’abbaye d’ALMENECHES 


 

 

            Depuis mille ans au moins, les origines de l’abbaye d’Almenèches et de sainte Opportune sa première abbesse, n’ont cessé de porter à controverse sur différents points. Or, une découverte archéologique de 2013, dans les fondations de l’abbaye d’Almenèches, à l’occasion de travaux menés pour sa restauration, permet de revisiter sous un nouvel éclairage l’interprétation des informations livrées par Orderic Vital jusqu’alors plutôt négligées, faute d’éléments tangibles pouvant les corroborer. Nous examinerons sous ce nouvel angle, la situation géographique de l’abbaye de sainte Opportune et tenterons de trancher la question entre les Montreuil et Almenèches.  Nous aborderons aussi un autre point souvent discuté relatif aux soi-disant cryptes. Sans prétendre clore tous les débats, il semble néanmoins, que l’origine « des » monastères d’Almenèches se précise un peu mieux aujourd’hui qu’hier.

 

 

SAINT EVROULT

 

            On ne peut parler d’Almenèches, sans remonter à saint Evroult, moine bien connu de Normandie. Issu d’une famille noble, il décida de se faire moine alors qu’il siégeait à la cour du maire du palais, dans une vie confortable au cours du VIIème siècle.

 

            Childebert, roi de France, homme très pieux, impressionné par sa dévotion, vint le visiter dans son monastère et y demeura pendant trois jours, au terme desquels le monarque donna au saint homme, par une charte signée, 99 métairies[1], lui assurant ainsi des revenus réguliers lui permettant d’entreprendre l’établissement et le fonctionnement de nouveaux monastères. Il fut par ailleurs bien aidé dans ce projet, par l’attrait qu’il exerçait sur des personnes riches, courageuses et craignant Dieu, qui lui livraient leurs maisons, leurs fermes, leurs propriétés et leurs familles, priant l’habile pasteur de leur faire bâtir des monastères et d’y établir l’ordre qu’il voudrait[2]. Ainsi, il fonda une quinzaine de monastères. Orderic Vital nous dit que le nom des lieux où ils furent construits ainsi que les religieux mis à leur tête, ont disparu avec les bâtiments eux-mêmes, au cours des quatre siècles qui ont suivi sous les règnes de Clothaire-le-Grand et Childebert (probable IIIème du nom dont il est question ci-dessus), jusqu’à Philippe (sans doute le 1er du nom, contemporain d’Orderic Vital, qui régna de 1060 à 1108) et Louis (dit « Le Gros » qui régna de 1108 à 1137) son fils, tous rois de France. Et c’est la narration de témoins vieillissants, apprise de génération en génération, qu’il nous transmet dans son Histoire de Normandie. D’où parfois certaines incohérences de dates qui n’ont sans doute pas toujours été transmises avec exactitude.

 

            Pour lui-même, Evroult avait désiré les points de désert les plus retirés pour vivre sa foi et s’affiner, montrant ainsi à ses adeptes le chemin de la perfection. Ainsi il trouva agréable le site de Mont-Fort (Saint-Evroult de Mont-fort, encore désigné ainsi en 1838, devenu aujourd’hui, Saint-Evroult-Notre-Dame-des-Bois) dans la forêt d’Ouche, dans un coin très retiré, plus fréquenté par les brigands et les bêtes sauvages, éloigné des gens des châteaux d’Exmes et de Gacé qui connaissaient naturellement cet homme issu de leur rang.

 

            Saint Evroult mourut le 29 décembre du temps de Robert, évêque de Sées, l’an douzième du règne du roi de Childebert[3], âgé de 80 ans environ. D’après la liste chronologique figurant dans la salle des portraits du palais épiscopal de Sées, rapportée par Léon de la Sicotière en 1845, Robert aurait été élu en 615 et son successeur saint Raveren, en 670. L’abbé Hommey inclut entre les deux, deux autres évêques, le premier Amlacaire de 640 à 660 et saint Maillard de 660 à 670. Quant au règne de Childebert, peu d’historiens osent avancer une date, M. Anquetil le situe vers 694. Finalement, un large consensus s’établit sur l’année 706, comme année probable du décès de saint Evroult.

 

 

Le COMTE d’EXMES et sa famille

 

            Quant à l’existence de sainte Opportune et de son frère, saint Godegrand, à Almenèches ou au Château d’Almenèches, toutes les preuves tangibles, concernant, tant les personnages que les bâtiments, ont été détruites par les invasions danoises avant 870. Les seuls documents crédibles, écrits par des témoins du temps, sont la vie de sainte Opportune décédée le 22 avril 770, due à l’évêque de Sées, Adalhelmus, et la vie de saint Godegrand décédé vers 765, écrite par l’évêque de Tours Hérard (855-871), qui donnent quelques informations et relatent surtout les diverses pérégrinations de leurs reliques, le second confortant le premier. Hérard précise quand même que Godegrand est bien le fils du comte d’Exmes et que, décidant de se consacrer à Dieu, il choisit de vivre auprès de saint Loyer alors évêque de Sées. La liste des évêques de Sées qui lui succédèrent est imprécise, mais y figure saint Adelin, évêque de 884 à 915, dont nous reparlerons puisque sans en être tout à fait contemporain, il fut témoin de la levée du corps d’Opportune de son tombeau. Ensuite, il faudra attendre le début du XIIème siècle avec Robert, abbé du Mont-Saint-Michel qui a écrit l’histoire de sainte Opportune, affirmant positivement, dit Henri Baudouin[4], qu’elle fut abbesse d’Almenèches[5].

 

            Ainsi, nos personnages, et a fortiori leur tante sainte Lanthilde, ont gravité personnellement dans la sphère du moine Evroult, ils en ont subi l’influence spirituelle et partageaient les mêmes désirs. Le saint homme lui-même fut sans doute influencé et touché par le développement monastique initié par des modèles du IVème siècle qui fut l’âge d’or du monachisme.





                                                                                                                                                                         Plan proposé par M. R. du Mesnil du Buisson en 1960         

 

 

        Robert du Mesnil du Buisson, dans Au Pays d’Argentelles de janvier-mars 1977, livre un essai de reconstitution du plan du château alaman à Château-d’Almenèches, et suggère de placer le monastère de sainte Lanthilde, à la périphérie du bourg, au nord-nord-ouest du bois, sur les limites de l’ancien village, donc tout proche de la population et du château. Cette proposition apparaît logique, pourtant cet emplacement n’est pas en concordance avec les désirs profonds de ces chercheurs de perfection qui, tout au contraire, recherchent des ermitages éloignés de tout contact, de toute distraction, de tout confort et néanmoins pourvus d’éléments naturels, telle que l’eau, propres à entretenir et protéger la vie. La deuxième objection touche précisément aux conditions matérielles : choisir une orientation nord-nord-ouest dans cette région est le plus mauvais choix qui se puisse faire au regard des besoins en lumière, chauffage, donc en soleil pour aussi sécher le linge, entretenir un potager, etc… Quand il n’y a pas le choix tout est acceptable. Or, la commune du Château d’Almenèches possède encore aujourd’hui, un lieu nommé Le Désert, beaucoup plus propice à la vie érémitique, correspondant tout à fait aux exigences de saint Evroult, situé entre la limite du bois bien exposée au sud, et un autre lieudit Le Parc encore plus au sud. Eloigné du bourg actuel, et tellement à l’écart, il fut ignoré de Cassini, de l’I.G.N., Michelin…, et ne figure sur aucune carte, mais le rare promeneur en découvre les deux panneaux de signalisation, indispensables à la ferme actuelle qui, vraisemblablement, recèle dans ses fondations quelques vestiges de cet antique monastère qui n’aura vécu au mieux, que de 640 environ, à 870 au plus tard. Vraisemblablement, la forêt occupait une surface beaucoup plus étendue à l’époque, isolant d’autant plus le monastère du village.   

    

 

 

 


 

            D’aucuns s’étonnent du silence assourdissant entourant son abbesse Lanthilde, qui sera dite cependant « sainte » par la tradition. C’est là semble-t-il, un argument supplémentaire confortant l’hypothèse présentée ici. En effet, le monastère étant éloigné de la population et entouré d’une clôture sans doute bien hermétique, aucun témoin n’a pu rapporter les évènements qui y sont survenus, à supposer d’ailleurs que Lanthilde y ait accompli des « miracles ». Contrairement à ce qui se passera à Almenèches même, où les actes de sainte Opportune seront connus, vécus et rapportés par toute la population, voire amplifiés, enjolivés au fur et à mesure de leurs narrations successives, après son décès et au cours des deux siècles de silence qui suivirent, donnant matière aux fioretti qui circulent toujours aujourd’hui. C’est toute la différence entre les toutes premières fondations de saint Evroult et celles qu’il instituera ensuite dans des bâtiments qui lui seront donnés par des particuliers et dont il ne choisira pas l’emplacement.

         

 

            Quant à l’abbaye de la commune d’Almenèches même, un récent évènement permet de reprendre et d’affiner les réflexions concernant ses origines. En effet, lors des premières tranches de travaux de restauration de l’abbatiale qui se sont achevées en 2013, un sondage dans le sol et à l’intérieur de la chapelle Sainte-Opportune, a permis de mettre à jour un fragment de mur sur un mètre cinquante environ, parallèle au mur actuel de fondation, constitué d’un appareillage de maçonnerie à base de petits moellons rosés veinés de gris, façonnés dans une roche semblable à celle exploitée dans les carrières de Vignats et Chailloué. Dans ce vestige de mur sont incluses une pierre blanche taillée en forme de sabot de cheval épais d’une dizaine de centimètres, ainsi qu’une tige métallique corrodée qui fut scellée. De quelle époque date ce vestige : Carolingienne ? Mérovingienne ? Romaine ? Quoiqu’il en soit, cette parcelle de mur confirme la présence d’une construction antérieure à celle du XIème siècle entreprise par Roger de Montgommery,  confirmant les reconstructions successives sur le même emplacement que la toute première abbaye. Il s’agit vraisemblablement d’une parcelle de mur d’une petite construction, par opposition à un édifice imposant, nécessitant une assise large et importante, à laquelle on pourrait s’attendre sous l’église qui se présente de nos jours. L’hypothèse d’une maison particulière donnée à saint Evroult semble ici très plausible.





Vestiges découverts dans les fondations de la chapelle Sainte Opportune par M. Alain Barbier

Avec son aimable autorisation 

 

 

            Contrairement au monastère du Château d’Almenèches, considéré comme étant le grand monastère d’alors, celui d’Almenèches, dit « monasteriolum », le petit monastère, figure au milieu du village d’aujourd’hui, et de celui d’hier sans aucun doute. Or, le village d’Almenèches était traversé par une voie romaine dite chemin perrez venant en ligne droite de Montabard et rejoignant le camp de Blanchelande à Montmerrei, construite par et pour les Romains qui tenaient garnison dans les deux sites. Almenèches hébergeait également le camp des Romains ou La Butte, à 300 mètres au nord-est de l’église, dont la trace était encore visible en 1884[6].

 

            En dehors d’une volonté d’engagement spirituel, pourquoi les gens livraient à saint Evroult leurs maisons, leurs fermes, leurs propriétés et leurs familles, priant l’habile pasteur de leur faire bâtir des monastères et d’y établir l’ordre qu’il voudrait[7] ? Ils ne souhaitaient certainement pas se couper des leurs en les éloignant, mais bien plutôt, les mettre à l’abri des attaques guerrières, des invasions barbares qui ne cessaient de ravager le pays, et sous la protection de l’Eglise et surtout du saint homme qu’était Evroult. Dans le terme « familles » il faut entendre aussi les épouses, les sœurs, et autres tantes et leurs enfants, de ces propriétaires. C’est la raison pour laquelle sans doute ceux-ci donnaient si aisément leur bien puisque, ainsi, les familles n’étaient pas déracinées dans des lieux inconnus et demeuraient sur place près des donateurs eux-mêmes. D’ailleurs, que faut-il entendre par livrer ? S’agit-il de don avec transfert réel de propriété ? Ne serait-ce pas plutôt une « mise à disposition » ?

 

            Saint Evroult n’a certainement pas construit un monastère à cet emplacement par choix, au milieu du village sur une voie de circulation importante, mais il l’aura fondé précisément dans la propriété privée d’un Almenéchois qui souhaitait voir sa ou ses filles, voire toute sa famille, à l’abri, aux bons soins du saint homme. Les premiers temps de l’abbaye d’Almenèches pourraient donc s’être écoulés dans cette maison particulière construite, au vu des vestiges découverts récemment, avec des pierres extraites des carrières locales, comme Chailloué toute proche, et tout comme aujourd’hui.

 

            Alors que régnait déjà Lanthilde dans son grand monastère du Château-d’Almenèches, on peut penser que le père d’Opportune, comte d’Exmes, fut cet Almenéchois qui a donné à Evroult, qu’il connaissait très bien sans aucun doute pour appartenir à la même classe, une propriété qu’il possédait dans le village d’Almenèches pour y établir sa famille et sa fille comme abbesse. Naturellement, fondé dans une maison particulière, ce monastère fut sans doute beaucoup plus petit que celui de sainte Lanthilde, ouvert depuis quelques décennies déjà au Château-d’Almenèches. L’histoire réelle n’est pas parvenue jusqu’à nous, mais Opportune ne fut peut-être pas la seule fille du comte d’Exmes à vivre dans ce qui deviendra une abbaye, la plus proche du château d’Exmes.

 

            Cette proposition est confortée par le fait qu’Opportune n’a pas été nommée, comme l’usage l’aurait voulu, coadjutrice de sa tante abbesse au Château-d’Almenèches, jusqu’à sa résignation ou son décès. Ce cas fut très fréquent. Alors, même si elle ne constitue pas une preuve à proprement parler, la découverte de 2013 dans les fondations de l’abbatiale d’Almenèches accrédite tout à fait l’hypothèse présentée ici.

 

           

Les MONTGOMMERY

 

            Après la destruction de l’abbaye autour de 870, suivront deux siècles de silence et de ruines. Il faut dire qu’à l’approche de l’an 1000, le peuple s’attendait à vivre la fin du monde annoncée par l’Apocalypse. Dans un tel état d’esprit, il n’est pas question de restauration et encore moins de construction de nouvelles églises. Mais, sous les ruines, et malgré le silence, l’abbaye couvait puisque le duc de Normandie, donne cette paroisse à l’abbaye de Fécamp en 1026, avec le temporel reconstitué, augmenté de terres anglaises, notamment du prieuré de Levenestre dans le comté de Sussex. Patrimoine qui tomba finalement dans la main des Montgommery, très proches de la famille ducale avec laquelle ils partageaient les mêmes origines scandinaves.

 

            Nous savons cependant que Roger de Montgommery accompagnera Guillaume le Conquérant à Hasting en 1066 de qui il recevra une abondance de terres en Angleterre et ecclésiastiques en Normandie, situées dans tout le secteur du Hiémois, chargeant Mabille de Bellême, pendant l’absence de son époux, de veiller aux marches de Normandie. Lucien Musset[8] nous dit qu’Almenèches fut l’un des fiefs et l’un des châteaux essentiels des Montgommery, vicomte d’Exmes,  qui sera le restaurateur des abbayes détruites sous les parents des Montgommery, comme Troarn, Saint-Martin-de-Sées et Almenèches qui seront refondées par ses ordres nous dit Guillaume de Jumièges.

 

            On croit généralement nous dit Henri Beaudouin, que les ruines du petit monastère servirent d’emplacement aux nouvelles constructions[9]. Par différents recoupements on parvient à avancer la période de 1060 à 1070 pour la fondation de l’abbaye au village d’Almenèches, précisément à la même époque que la conquête de l’Angleterre. Robert du Mont Saint Michel est encore plus positif : « Roger de Montgommery fonda ou plutôt rebâtit un monastère de religieuses à Almenèches, dans le lieu où sainte Opportune avait autrefois été abbesse ». Le vestige de mur découvert confirme cette allégation.

 

            Simultanément aux derniers travaux de restauration sur l’abbatiale, il se trouve que le propriétaire de l’unique maison implantée sur la motte castrale du Château-d’Almenèches eut la surprise de découvrir, d’une manière on ne peut plus fortuite, dans le sous-sol de sa maison, un espace entouré de murs épais de près d’un mètre, dont on peut penser qu’ils soutinrent la base d’un château implanté là aux XIV-XVèmes siècles, sans doute remanié à plusieurs reprises. Les travaux de déblaiement ont été limités au dégagement d’une seule pièce d’une quarantaine de mètres carrés, laissant apparaître des ouvertures pour des portes, des fenêtres, garde-manger, un conduit souterrain, en parfait état de conservation, révélant par tant de précieux détails, l’existence d’une pièce à vivre bien des siècles auparavant. L’identification de différents détails préciserait sans doute la date de l’édification de ces murs et en révèlerait peut-être d’autres datant de constructions bien antérieures. On pense bien sûr au château des Montgommery supposé, construit entre le IXème et le XIème siècle faisant suite au château alaman qui lui, fut primitivement et probablement édifié en bois, comme la plupart des châteaux forts.  

 

             En effet, ignoré de tous puisque enterré dans le sous-sol de bâtiments extérieurs assez quelconques, cet espace fut protégé par la terre qui l’avait comblé et mériterait qu’on l’examinât sérieusement pour extraire tous les éléments historiques possibles. Cette maison, ses dépendances et son jardin n’occupent qu’un tiers environ de la motte castrale, dont le reste, exploité en terre d’élevage, subit actuellement des travaux de terrassement pour une transformation en circuit accidenté de moto-cross, passe-temps bien actuel mais bien dommageable pour ce terrain qu’il conviendrait de préserver pour son fort potentiel archéologique[10] nous l’avons vu.

 

            (En 1935, nous dit Xavier Rousseau, M. John Maitland, ingénieur, directeur général de la Baillol Earthworks Survey, vint visiter le château de Montgommery, il déclara qu’il possédait en Angleterre le plan de cette forteresse[11]. Xavier Rousseau n’a pu alors en obtenir d’avantage et nos récents contacts avec le Baillol College d’Oxford confirme l’impossibilité d’accéder à ce plan qui n’a jamais figuré dans les collections de sa bibliothèque et qui doit être conservé dans des archives privées dont nous ne connaissons ni le lieu, ni le nom.)       

 

            Quant au monastère supposé au Désert, il ne sera pas reconstruit, Roger II Montgommery préfèrera sans aucun doute réédifier au village d’Almenèches l’abbaye de sainte Opportune, dont la vénération n’avait jamais cessé, et la destinera à Emma, sa fille, qu’il eut de Mabille de Bellême. Deux autres abbesses sont signalées avant elle. C’est d’ailleurs un autre point que l’on souhaiterait éclaircir, sauf à penser que Mabille, sa mère, fut trop occupée par la fondation de l’abbaye de Troarn qui voyait le jour simultanément et à laquelle elle restera très attachée ; c’est d’ailleurs à Troarn qu’elle sera inhumée après son assassinat en 1082. En effet, on s’explique mal qu’Emma ne fut pas la « première » abbesse d’Almenèches ; on sait que l’âge, fût-il très tendre, n’était pas un empêchement, un seul exemple : Mathilde de Flandres, épouse de Guillaume le Conquérant, et leur fille Cécile, première abbesse de la Sainte Trinité de Caen, exactement à la même époque, qui restera sous la tutelle de sa mère pendant très longtemps.

 

            La « première » appelée Adelasia abbatissa n’est connue que par sa citation dans un rouleau des morts[12] où les moniales d’Almenèches demandaient des prières : en 1113 sur le rouleau de Cécile de Caen, et en 1122 sur celui de Vital de Mortain[13], sans aucune autre indication. La seconde Helviza n’est connue que par ces mêmes rouleaux avec aussi peu de détails.

 

            Après la conquête de l’Angleterre Roger de Montgommery préfèrera s’établir en Angleterre laissant ses fils Robert et Arnoult en Normandie ; ils s’y déchireront en guerres cruelles, d’abord pour eux-mêmes puisqu’ils s’opposeront au duc de Normandie qui prononcera leur « disgrâce » comme le dit élégamment M. Eric Yvard, mais aussi pour tout le pays : « Tout le pays est en feu, les partis se choquent sur mille points différents, les villes sont dépeuplées, les églises brûlées. Les environs de Sées sont en proie aux plus terribles violences. Arnoult de Bellême[14]  livre au duc le château d’Almenèches, l’abbaye est envahie, les lieux saints sont convertis en écuries ; Robert accourt à cette nouvelle et comble la mesure de ces malheurs en mettant le feu au monastère (1102). Alors les religieuses sont obligées de se disperser… Emma avec trois de ses sœurs, s’enfuit à Saint-Evroult »[15] nous rapporte Henri Beaudouin.

 

            Emma trouva le moyen de revenir et de relever les bâtiments de l’abbaye, puisque sa nièce Mathilde, la fille de son frère Philippe, qui lui succéda dans le gouvernement de l’établissement, dut faire face, à un second incendie vers 1106 qui « dévora le monastère ». Tout comme sa tante, elle releva les bâtiments de leurs cendres peu de temps avant de mourir. La seule date la concernant est 1157, date à laquelle elle régla à l’amiable une affaire avec l’abbaye Saint-Ouen de Rouen.  

 

                       

Les caveaux funéraires

 

            L’important témoignage de saint Adelin, confirme à plusieurs reprises, que le frère et la sœur furent inhumés dans l’église du petit monastère d’Opportune sans autre précision, alors on s’interroge : dans le chœur sous une dalle en rez-de-chaussée ? ou une crypte souterraine ? Lui-même avait pu y voir encore le corps de sainte Opportune et c’est d’ailleurs lui qui nous a appris comment son prédécesseur immédiat sur le siège épiscopal de Sées l’en avait enlevé. S’il a pu la voir, on se demande si elle était exposée dans l’église, comme il arrive parfois, dans un cercueil au pied d’un retable par exemple ? Mais il ne s’agit pas alors de caveau souterrain auquel on serait parvenu par la descente de quelques marches dont il sera question beaucoup plus tard. Remarquons qu’Adelin ne fait aucune allusion au corps de Godegrand. Il ne prétend pas l’avoir vu. Alors était-il, lui, déjà transporté ailleurs, ou bien inhumé en terre dans le sol de l’église, sous une dalle, par exemple, ou dans un caveau souterrain ? En tout cas, ce témoignage indique une différence de traitement des corps de sainte Opportune et saint Godegrand.

 

            Ensuite il est question de deux caveaux dans la nouvelle église reconstruite vers 1070 sans autre justification. Ils ne pouvaient être destinés aux corps de nos deux saints qui étaient dispersés loin de là depuis deux siècles déjà. Mais on peut admettre l’existence de caveaux funéraires réservés aux seigneurs du lieu ou aux saintes femmes de l’abbaye. Enterrés dans le sol de l’église, ils auraient échappé aux flammes de la destruction de 1102, voire celle de 1106. En revanche, s’il s’agissait de stèles externes elles auront probablement été détruites et il n’est pas certain que les nouvelles constructions les aient restituées. Et dans quel but ? On peut supposer sans mal que l’urgence et le soin des abbesses n’étaient certainement pas de reconstituer ces cryptes ou ces tombes. Elles avaient sans doute beaucoup mieux à faire : donner un toit au moutier et réunir à nouveau les nonnes dispersées. Alors ne soyons pas surpris de ne pas retrouver trace, dans la construction d’aujourd’hui, de sépultures qui auraient abrité nos deux saints locaux. D’autant que d’autres destructions suivirent qui contribuèrent à effacer définitivement, si ce n’était déjà le cas, toute trace du passé.

 

            En effet, deux ans après l’élection d’Agnès à l’abbatiat d’Almenèches (1306), la veille de Pâques, à 9 heures du soir, un horrible incendie dévorait l’église, le monastère et le bourg. Les cloches sont fondues, les bâtiments, le mobilier, les papiers, tout devient la proie des flammes ; à peine les sœurs parviennent-elles à s’échapper nous narre Henri Baudouin, d’après le procès-verbal authentique établi immédiatement par les deux curés d’Almenèches. Comment pourrions-nous encore espérer trouver une quelconque trace des premiers instants de l’abbaye après un désastre aussi total ? Seuls des éléments enfouis dans le sol, à l’abri des flammes et des turpitudes humaines, pourraient encore apporter des informations, faut-il encore en trouver ! Or, les fouilles de 2013, en même temps qu’elles nous montrent la base des toutes premières constructions, confirment également l’absence totale de caveaux souterrains.

 

 

Les Montreuil

 

            Le même mot fut, semble-t-il, utilisé pour désigner « petit monastère » et « Montreuil ». Se fonder sur cet argument orthographique semble vraiment hasardeux, car, hier comme aujourd’hui, un même mot peut parfaitement signifier plusieurs choses fort différentes. Néanmoins, examinons la question.

 

            Certains historiens ont préféré traduire « monasteriolum »  par « Montreuil », renvoyant les uns à Montreuil-au-Houlme, ou Montreuil-la-Cambe, d’autres à Montreuil-L’Argillé. Mais pourquoi s’arrêter aux seuls Montreuil de l’Orne d’ailleurs ? D’où la proposition que sainte Opportune n’aurait pas été abbesse d’Almenèches, mais de Montreuil, et que sainte Lanthilde aurait été l’abbesse d’une abbaye de femmes à Almenèches vers la fin du VIIème siècle.

            Cette proposition occulte un détail important d’un des tout premiers témoins, à savoir celui de l’évêque de Sées Adalhelme qui précise bien que le petit monastère était situé près de Sées dans la forêt d’Auge (Sées est séparé de 9,4 km de Château d’Almenèches, de 11 km d’Almenèches, mais de 33 km à vol d’oiseau de Montreuil-la-Cambe et de 37 à 42 km de Montreuil-au-Houlme selon la route empruntée qui appartient comme son nom l’indique au Pays du Houlme). Quant à Montreuil-l’Argillé, c’est une ville du Pays d’Ouche, elle ne convient donc pas à la définition.

            Comment interpréter les mots « près de Sées » ? Aujourd’hui, les facilités de déplacement dont on dispose nous empêchent d’apprécier le sens de ces mots. C’est pourtant un détail d’importance dans les temps anciens où l’on évaluait les distances selon le temps qu’il fallait pour les parcourir et les moyens nécessaires pour ce faire (à pied, à cheval, voiture..). De même on évaluait un champ en journée, selon le nombre de jours nécessaires à un laboureur pour traiter le champ. Dans les deux premiers cas le trajet aller-retour pouvait être fait dans la journée à pied, et de ce fait, considéré comme proche, dans les autres cas, c’est beaucoup moins évident, sauf à penser que les évêques montaient à bride abattue or, le marcheur[16] pouvait couvrir au mieux 30 kilomètres par jour, et le cavalier cinq fois plus, mais il est fort douteux que les moines aient été dotés d’une monture.

 

            La conclusion de ces considérations semble rencontrer l’assentiment de M. Eric Yvard, historien du Patrimoine, auteur de l’Historique de l’abbaye d’Almenèches[17], qui, dès ses premières lignes, précise : « L’ancienne abbaye Notre-Dame d’Almenèches était située à deux lieues des villes de Sées et d’Argentan…. », ce qui correspond tout à fait aux distances indiquées plus haut, mettant ainsi un point final à toute ambiguïté.

 

            La dernière précision relative à la forêt d’Auge exclut naturellement les Montreuil-au-Houlme ou L’Argillé dans le pays d’Ouche. Par ailleurs, l’étendue des forêts n’était pas la même que de nos jours. En 1144 la forêt de Gouffern couvrait une surface beaucoup plus importante, et englobait totalement le village d’Almenèches, elle s’appelait d’ailleurs la forêt d’Almenèches. Quel que fût son nom, la forêt était un élément essentiel d’Almenèches et de son monastère qui en tirait subsistance, ce qui n’est pas prouvé des Montreuil.

 

            Il y aura deux façons de vivre au couvent, soit en tant que pensionnaire temporairement ou définitivement, soit en tant que moniale et l’on choisira même parmi les différents couvents, l’observance de sa règle. Il ne sera plus question alors de demeurer dans son pays ; vouloir suivre un maître à penser pour sa règle, c’était accepter de partir là où vivait ce personnage ou bien sa règle. Ainsi des abbayes Bénédictines (saint Benoît), Augustiniennes (saint Augustin), Cisterciennes (saint Bernard de Clairvaux)... Dans le cas d’Opportune, le maître à penser est saint Evroult à Notre-Dame-des-bois et il est à portée de main d’Exmes et d’Almenèches sans avoir à chercher plus loin.

 

            La région de Montreuil-la-Cambe était incluse dans le comté de Montgommery sur Vimoutiers, et proche des paroisses de Sainte-Foy et Saint-Germain de Montgommery. C’est la raison pour laquelle sans doute, l’inconscient collectif rapproche si aisément toutes les anciennes possessions de cette famille quelle que fut l’époque dans un bel amalgame. Elle n’en justifie pas pour autant le transfert de l’histoire de sainte Opportune.

 

            Les textes historiques mettent en vedette à juste titre, les actes positifs de la famille Montgommery, et, concernant Almenèches, la refondation de son abbaye, mais ils évoquent beaucoup plus rarement, et avec beaucoup moins d’insistance, tous les actes barbares que leurs fils ont engendré conduisant à anéantir les œuvres de leurs pères et davantage encore, aboutissant en fin de compte à une existence très brève des chef-d’œuvres dont ils furent les instigateurs. L’abbaye fut reconstruite après chaque destruction et se maintint envers et contre tout ; il n’en fut pas de même pour leur château dont seules des fouilles jamais entamées jusqu’à ce jour - le dernier projet date des années 1960[18] - permettraient d’en révéler la qualité et l’importance. Le réajustement de l’histoire d’Almenèches ici présenté, incitera peut-être des mécènes à donner corps à un tel projet.

 

                                                                                                                                               Pierrette RAVETON

                                                                                                                                               Février 2015

 

 

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[1] Orderic VITAL, Histoire de Normandie, trad. M. Guizot, Caen, 1826, T. 3, p. 53, ce roi Childebert est sans doute le IIIème du nom, ce roi de Neustrie et de Bourgogne, qui régna de 695 à 711, fils de Thierri III, et père de Dagobert III qui lui succéda.

[2] Ibid. p. 48.

[3] Ibid. p. 63.

[4] Henri BEAUDOUIN fut archiviste adjoint paléographe du Département de l’Orne – Notice historique sur l’abbaye d’Almenèches, 1854.

[5] Cf. notice manuscrite par don Jomillain, doyen de Saint-Martin de Sées, aux archives de l’Orne (fonds de l’abbaye d’Almenèches, H. 18. G. liasse n° 1.)

[6] CHURIN – Les sites archéologiques de l’Orne, Alençon, 1997.

[7] Op. cit. p. 48.

[8] Dom CHAUSSY, ouvrage collectif – L’abbaye d’Almenèches-Argentan et sainte Opportune, sa vie, son culte, Paris, 1970.

[9] Op. cit. p. 2 .

[10] VIMONT, Eugène – Monuments celtiques, Les camps d’Almenèches et du Château-d’Almenèches in Bulletin de la Société Scientifique Flammarion, Argentan, 1886, pp. 51 à 56.

[11] Dictionnaire du Pays d’Argentan in Le Pays d’Argentan, TXI, n° 2, juin 1939.

[12] Lors du décès d’un prieur, d’un moine ou d’une abbesse, la communauté envoyait un de ses membres annoncer la nouvelle à toutes ses relations. Ainsi tout son périple sera inscrit sur un parchemin enroulé sur lui-même, retraçant le trajet du porteur, les prières des abbayes ou les personnes contactées, aussi bien que des informations, louanges, etc. sur le disparu, périple qui pouvait nécessiter des mois, voire plus d’une année et conduire le messager à travers la moitié de l’Europe. Cf. Exposition « Voyager au Moyen Age » 22.10.2014-23.2.2015 – Musée de Cluny à Paris.

[13] Lucien MUSSET,  in Dom CHAUSSY, op. cit., p. 30.

[14] Robert et Arnoult de BELLEME sont des MONTGOMMERY qui portent le nom de la terre héritée de leur mère Mabille de BELLEME.

[15] BEAUDOUIN, Henri, op. cit., p. 4.

[16] La chaussure n’apparaîtra qu’au XIIIème siècle, en peau de petits animaux, très légère et fragile, faite surtout pour l’intérieur. Le cuir ne sera vraiment utilisé qu’à partir du XVème siècle avec la chaussure dite « patte d’ours » très élargie dans son extrémité. Cf. Voyager au Moyen Age op. cit.

[17] inclus dans l’Etude de M. Alain Barbier, architecte DESA et DESHCMA, chargé des récents travaux de restauration, datée de 2004.

[18] MESNIL du BUISSON, Comte du – Projet de fouilles archéologiques au Château d’Almenèches, in Le Pays d’Argentan n° 5 (119), décembre 1960.