Anne-Marie

    La lecture à voix haute est intervenue dans mon cheminement de lectrice comme une étape nouvelle et différente.

    J'ai depuis longtemps le goût des textes, l'amour des livres, la boulimie de la lecture.
Je nourris une véritable (et envahissante) passion pour l'objet livre . Tout compte : le format (mes préférences vont au format rectangulaire de poche), la couverture (je déteste -allez savoir pourquoi- les couvertures avec la photo de l'auteur, j'aime la sobriété), la qualité de l'impression, la taille des caractères (n'étant pas encore presbyte, j'apprécie les petits caractères), le papier. Je suis tout à fait capable de ne pas acheter un livre parce qu'il ne me plaît pas en tant qu'objet.

    En vacances, je me délecte de visites dans des librairies minuscules, comme on visiterait un musée. Je peux y passer des heures, construisant avec jubilation une pile d'ouvrages, à laquelle j'essaie de fixer une hauteur raisonnable... J'adore ces librairies où, faute de place, s'affiche un parti-pris de libraire pour des ouvrages et des auteurs discrets, singuliers, qu'on rencontre là.
    Et puis leur nom : elles ne s'appellent pas "librairies", trop conventionnel, voyez-vous, pour ces lieux qui essaient de résister aux modes, aux auteurs-à-succès, aux dernières parutions... Elles ont des noms autrement plus prometteurs : Le cheval dans l'arbre, Déjà jadis, La balançoire, parmi celles que j'ai trouvées sur mon chemin .

    La pratique de la lecture à voix  haute m'a permis de construire un autre rapport au texte : alors que “j'avalais”, vite et beaucoup, l'œil galopant sur la page, j'ai appris à “goûter”, à “savourer” et à entendre la musique du texte. Je crois que tous les lecteurs passionnés ont un jour cédé à la tentation de donner à entendre à l'autre, de faire partager “un beau passage” : “Tiens, écoute ça, comme c'est beau”. Et pas seulement la poésie !

    L'aventure a commencé dans mon salon avec un public constitué de deux copines. J'avais prévu du thé et des petits gâteaux, au cas où ma lecture ne soit pas suffisamment nourrissante. Ensuite, j'ai pris un très grand plaisir à concocter des “programmes” de lectures élaborés autour de thématiques et d'auteurs  chers à mon cœur de lectrice. J'ai peu à peu dépassé les limites de mon salon, en fréquentant les salons des autres et autres pièces conviviales. Un beau jour, (dans tous les sens du terme), j'ai enfin mis le nez dehors.
C'est que dehors, c'est pas pareil : il y a de l'air, de l'ombre et du soleil, du bruit, du mouvement.
Pour me rassurer, il y avait toujours le thé (thermos) et les petits gâteaux... Et puis, bien sûr, un public trié sur le volet : des amis (qui amenaient parfois leurs amis) bienveillants, fidèles, encourageants.
Merci à eux.

    Je voudrais également  remercier deux autres personnes :  Marc Roger, grand lecteur public, fondateur de l'association "La voix des livres". Je ne l'ai pourtant jamais entendu (sauf sur son site) ni rencontré, mais j'ai lu des interviews ainsi que le livre “Les chemins d' Oxor” dans lequel il évoque son parcours, ses voyages, ses projets. Je remercie également Frédérique Bruyas, qui m'a formée au cours d'un stage à Paris, dans les locaux de la librairie “Le merle moqueur”. Quand je vous disais qu'il y a des librairies avec de drôles de noms...
    Frédérique Bruyas est une lectrice publique venue du monde de la musique, une magicienne des mots au grand talent.

    Merci donc aux auteurs, aux livres, aux mots, aux libraires audacieux, aux amis qui, les premiers, m'ont tendu l'oreille, aux lecteurs et lectrices publiques précurseurs : tous ceux-là m'ont amenée au bonheur de la lecture à voix haute.
Pourrais-je définir ce bonheur-là ?
Plaisir du texte, du mot et de sa couleur, des mots entre eux, l'espace entre les mots.
Lire à voix haute longtemps, c'est comme apprendre à respirer au rythme du texte, prendre le souffle qui va porter le mot, puis la bouche s'entrouve et l'expire. Ou bien s'ouvre toute grande et le projette loin devant.

C'est la mise en voix d'un langage particulier, celui de l'auteur, qui distribue la ponctuation, choisit les mots, les tisse et bâtit un monde dans lequel le lecteur se glisse sans bruit.  Ou essaie, du moins.

C'est la confrontation avec les mots justement : les petits et les tout petits, qui semblent insignifiants mais dont on ne saurait pourtant se passer ; les compliqués, avec beaucoup de syllabes et encore plus de lettres, auxquels il va bien falloir faire un sort et qui paralysent un peu, car on est certain de buter dessus. Leur faire une place à tous, une juste place. Laisse passer l'air entre chacun d'eux, doser l'air.
Tout comme le ferait un sportif ! Coureur de fond, lecteur de fond.

C'est la rencontre avec ceux venus là vous écouter : qu'ils vous regardent dans les yeux, comme si le texte s'y trouvait, qu'ils ferment les yeux pour  laisser les images affleurer, qu'ils regardent au loin pour s'isoler comme avec un livre.

C'est aujourd'hui une aventure qui se poursuit au travers de l'association “Les mots à la bouche”, petit laboratoire où se dissèquent, s'apprécient,  se partagent et se lisent des textes, encore des textes, des textes à l'infini...

Quelques références :
Les librairies citées :
    ⁃    Le cheval dans l'arbre, 66400 Céret
    ⁃    Déjà jadis, 66500 Prades
    ⁃    La balançoire, 26400 Crest
    ⁃    Le merle moqueur, 75020 Paris

Les lecteurs :
    •    Marc Roger, Sur les chemins d' Oxor, Actes Sud
    Association La voix des livres : www.lavoiedeslivres.com
    Frédérique Bruyas : www.bruyas.net


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