Marcelle PARET Le 12 novembre, une plaque est apposée sur la façade de l'école Romain Rolland où Marcelle Paret a été institutrice. 
Rencontre avec Geneviève Devigne, sa nièce.
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Votre tante est à l'honneur aujourd'hui, pourquoi?
Imaginez. On sonne à la porte de Marcelle Paret, institutrice aux Lilas. On est le jeudi 24 septembre 1942, au 6°étage du 91 rue de Noisy le Sec. C'est Henri Blitzman qui vient demander refuge. Sa femme Rose, sa belle-soeur et sa belle-mère viennent d'être prises dans une rafle de Police, dans leur immeuble du 28 rue de l'Avenir (Jean Moulin aujourd'hui). Le matin-même, la Roumanie dont elles sont originaires vient de retirer leur nationalité à ses citoyens Juifs vivant en France. Rose, enceinte et proche d'accoucher, est emmenée à l'Hôpital Rotschild; sa soeur et sa mère sont conduites à Drancy d'où elles seront expédiées dans les camps. Elles n'en reviendront pas. 
Henri Blitzman n’est pas chez lui lors de la rafle. Il apprend l’arrestation de sa famille et cherche refuge chez mademoiselle Paret, sachant qu'elle aide et cache parfois des Juifs. Mais la police française, accompagnée d’agents de la Gestapo, vient également perquisitionner l'immeuble de l'institutrice, à la recherche de Juifs. Henri ne doit son salut qu'au cran de Marcelle jouant la vielle fille indignée devant ces intrus, et aussi grâce à l'épaisse tenture rouge de la fenêtre du salon derrière laquelle il se cache. Les policiers expédient la fouille de l'appartement et -ouf- ils ne le trouvent pas. Marcelle décide d'héberger quelques jours Henri. 
Le 3 octobre, 8 jours après la rafle, Antoinette naît à Rotschild. Survient alors une décision allemande, interdisant de déporter les enfants âgés de moins de 6 mois. La mère et l'enfant échappent ainsi aux convois de la mort. A Rotschild, l'exfiltration de Rose et de son bébé est organisée par Marcelle, avec la complicité d'une infirmière. Elle ira jusqu'au bout de son sauvetage, faisant passer la ligne de démarcation aux parents et à l'enfant. Le trio est hébergé dans la maison familiale de Saint-Pierre-de-Boeuf où ils passeront les deux années suivantes sous la fausse identité de Durand et sous le prétexte d'être des collègues de Marcelle venus se reposer. 
Seule sa cousine était au courant, et peut-être aussi une amie d’enfance. Sa cousine n’en a parlé que très longtemps après. Même ses deux sœurs ne l’apprirent qu’à la fin de la guerre.

Était ce la 1°fois qu'elle sauvait des gens pendant la guerre?
Oh non, elle en a sauvé bien d'autres! Marcelle avait déjà commencé à aider discrètement certains parents. Avec le début des rafles, elle décide d'entrer en résistance contre l'envahisseur Nazi. Elle apporte réconfort et petit soutien matériel aux familles qui se cachent. Elle leur procure papiers, moyens de fuir et itinéraire; à ses risques et périls, bien entendu. Elle achète quelques victuailles au marché noir.
Pour sauver ses petites élèves, elle leur fait franchir par le train la ligne de démarcation, de la zone occupée à la zone libre. Dans l'urgence, il lui arrive même d'en cacher sous sa banquette. Comme il lui faut un "sauf-conduit", elle met au point une technique qui fonctionne bien. Elle prévient sa tante à Saint-Pierre-de-Boeuf selon une formule codée de sa carte-lettre. Celle-ci lui envoie alors un télégramme l'avertissant que son père, malade, la demande à son chevet. Bien que décédé en 1941, il est souvent porté malade, le pauvre Papa, pendant cette période!

D'où lui vient cette attitude, de son enfance peut-être?
Marcelle vient au monde en 1900. Sa famille est installée depuis plus de trois siècles à Saint-Pierre-de-Boeuf, village de 1500 habitants sur les bords du Rhône, au sud de Vienne. D'abord marinier, son père Louis est monté à Paris pour piloter les bateaux-mouches, avant d'entrer au P.L.M. (chemins de fer Paris-Lyon-Marseille). Deux ans plus tard, il revient chercher sa promise au pays, celle qu'il avait courtisée avant son départ. Eugénie, la mère de Marcelle, a un bon niveau d'étude pour l'époque puisqu'elle a fréquenté jusqu'à ses 15 ans, à l'école des sœurs de son village.
Elle veut que ses 3 filles fassent mieux qu'elle: elles seront institutrices. Cette ambition est malheureusement mise en péril, quand elle décède prématurément. L'aînée est déjà tirée d'affaires mais les deux plus jeunes doivent être placées en orphelinat dans l'Oise, à Cempuis. Ce nom semble résonner de tristesse pour la petite Marcelle qui n'a que 13 ans. C'est pourtant là qu'elle peut se préparer à son métier d'institutrice. C'est aussi là que se formera son esprit d'ouverture et de tolérance.

Orpheline à 13 ans, Marcelle poursuit pourtant ses études; racontez nous
A l'orphelinat Cempuis, l'enseignement est particulièrement novateur et encore unique à l'époque. "L'enseignement intégral" y est basé sur la conviction de l'égalité de tous pour l'accès à l'éducation. Il s'adresse aux enfants des classes défavorisées, aux filles comme aux garçons, tous réunis dans des classes mixtes. Toutes les disciplines y sont enseignées: intellectuelles comme physiques (musique, sports, travaux manuels). Les deux soeurs obtiennent le diplôme leur permettant d'exercer le métier d’institutrice, ainsi que leur mère avait souhaité.
Émilienne s'oriente vers le soutien aux enfants en retard scolaire (on disait institutrice-psychologue à l'époque). Marcelle, sa cadette, après quelque temps de stages et remplacements, opte pour la classe d'éveil et d'apprentissage de la lecture. On est en 1935, à l'école de jeunes-filles des Lilas, aujourd'hui Romain Rolland. Elle y aime ses élèves comme ses enfants et les suit ensuite dans l'avancée de leurs études. Certains lui rendront encore visite bien après. Jusqu'en 1962, elle réalise toute sa carrière dans la même classe de la même école.




Pourquoi n'y a t'il pas eu de monsieur Paret?
C'est tout simplement une histoire d'amour contrarié. Jeune femme, Marcelle tombe amoureuse d'un beau et tendre jeune homme de Chèzenas qui, de son côté l'adore. Il faut dire qu'elle a un très beau port de tête et des yeux d'un bleu très pur. Elle respire la bonté, toujours souriante et serviable. Les amoureux se fréquentent ainsi pendant deux étés, s'écrivant des lettres enflammées. Puis la mère du jeune homme tombe gravement malade et vient à mourir. Or, pendant sa longue maladie, sa jeune servante l'avait soignée avec tant d'amour qu'elle fit promettre à son fils, sur son lit de mort, qu'il l'épouserait. Marcelle crut mourir de chagrin. A cet âge, on croit que la vie va s'arrêter. Anéantie, elle décide alors de ne jamais se marier et de se consacrer à sa vocation, à ses élèves. Et de fait, ainsi, elle aura une multitude d'enfants. A raison d'un minimum de 40 par an, cela lui en fera au moins 1.600!

A t'elle gardé des contacts avec la famille Blitzman?
Marcelle Paret ne s'est jamais mariée. Elle n'a pourtant pas vécu seule dans la dernière partie de sa vie. Après la fin de la guerre, Henri, Rose et Antoinette retournent aux Lilas. Ils viennent parfois déjeuner chez elle, le dimanche. A l'age de 7 ans la petite Antoinette est dans la classe de Marcelle. Aucun favoritisme à attendre pourtant, car elle traite toutes ses élèves sur un pied d'égalité. Henri et Rose se séparent en 1949.

Aujourd'hui, on se souvient toujours d'elle?
Oui mais en 1962 déjà, la Ville des Lilas lui a remis sa médaille d'or et un diplôme pour ses 40 ans de "services rendus". Bien des mots se cachaient alors sous cette appellation! Son action pendant l'occupation lui vaut en 2011 la médaille décernée aux "Justes parmi les Nations" par l'institut Yad Vashem. Je la reçois officiellement pour elle en novembre 2012, à titre posthume, au cours d'une cérémonie émouvante dans ce qui fut l'école de sa vie. Son nom est également gravé -avec des milliers d'autres- sur le Mur des Justes du Mémorial de la Shoah, derrière l'Hotel de ville de Paris. En 2013 je publie le petit recueil "Une héroïne sans histoire - Marcelle Paret".
Et, en cette année 2019, de nouveau aux Lilas, une plaque célébrant sa mémoire est dévoilée le 12 novembre sur la façade de Romain Rolland. Préfet, Maire, Maires adjoints, anciens combattants, anciennes élèves, élèves de CM2 d'aujourd'hui, simples citoyens.. tous ont voulu honorer les principes défendus par ma tante. Et Antoinette Blitzman, le bébé d'Henri et Rosette sauvé en 1942, est aussi venue apporter son témoignage aux générations actuelles: "Je suis très émue qu'on puisse apposer une plaque sur son école. Elle m'a sauvé la vie".
Marcelle Paret incarnait une génération modeste et discrète. Elle ne s'est jamais confiée de son vivant sur ce qu'elle avait réalisé au péril de sa vie, durant les années sombres de 1941 à 1944. Elle a résisté à sa façon contre les tyrans qui osent, au nom d'une idéologie, s'attaquer à des minorités. Elle n'en parlait pas. Pour elle "c'était normal". On ne peut l'oublier.