l'OCTROI: une ANCIENNE GRILLE FISCALE, aux FRONTIÈRES des LILAS
version courte publiée dans :  InfosLilas février 2019   fb1   fb2 
Aujourd'hui, on passe d'une ville à l'autre sans s'en rendre compte. Tout juste y a t'il un panneau indicateur. Autrefois, pour aller des Lilas à Paris, il fallait montrer patte blanche à la "frontière": on passait l'Octroi. L'Octroi, c'était une taxe prélevée sur le passage des marchandises. C'était aussi le nom du lieu où il fallait s'y soumettre. Aux Lilas, il n'y avait pas moins de quatre bureaux: le plus important à la porte des Lilas (ex Romainville) avec notre voisin parisien, un autre place du Vel d'hiv avec Bagnolet, un troisième rue du Pré avec le Pré Saint Gervais et le dernier rue de Paris. Tous étaient mixtes, gérés conjointement par des employés des communes mitoyennes.

l'EXERCICE du POUVOIR RÉGALIEN
La pratique fort ancienne de l'Octroi remonte au XII°siècle de Louis le Gros;  et même au IX° du bon Roi Dagobert, selon Jean Huret. Au XVII° un édit et une ordonnance de Louis XIV installent les Octrois dans la durée, pour moitié au profit des Villes et pour l'autre à celui du Roi. La fraude à l'impôt étant devenue un sport national, les Fermiers Généraux, chargés de la collecte, demandent avec insistance le cloisonnement de Paris. L'architecte Nicolas Ledoux fait édifier à grands frais à partir de 1784 une enceinte de 24 kilomètres (6 lieues), percée de 57 "barrières" ou "poternes". Conçues dans un style majestueux inspiré de la Grèce antique, elles ne font qu'attiser les haines envers le régime et sa pression fiscale. 
Et Beaumarchais d'ironiser: "Le mur murant Paris rend Paris murmurant". On est à la veille de la prise de la Bastille. Le 1° acte de la Révolution française commence dans la nuit du 12 au 13 juillet 1789, par l'incendie de plusieurs de ces barrières. L'Octroi est aboli en 1791 mais, de ce fait, les villes doivent cesser presque tous leurs travaux d'intérêt commun et de soutien aux plus démunis. Le Directoire le rétablit bien vite en 1798, sous le nom de "Octroi de Bienfaisance". En fait d'oeuvres sociales, les fonds collectés sont rapidement détournés au XIX° siècle vers le financement global du budget des grandes communes. 
Conséquence de la révolution de 1848, Victor Hugo fait adopter et ratifier la suppression de l'Octroi. Pourtant le texte n'est jamais appliqué et l'impôt demeure, malgré son caractère "immoral, inégal et inquisitorial", dixit Vauban, Turgot ou Lamartine. Thiers fait édifier ses fortifications en 1841-44. Les barrières parisiennes y sont déplacées en 1858. Il faut attendre juillet 1943 pour que l'État Français y mette finalement un terme et 1948 pour que sa suppression soit officiellement déclarée.


ÇA PEUT RAPPORTER GROS!
Aux Lilas, en 1867, on ne peut pas s'en passer. Le tout premier Conseil du 27 novembre décide d'un Octroi municipal pour financer la longue liste de travaux et équipements à réaliser d'urgence dans la commune. Modeste à ses début, il va vite représenter une part importante des recettes de la ville: 40% en 1884 (encore bien inférieur aux 55% de Paris en 1869). On taxe tous les produits entrants, à l'exception des combustibles et matières premières pour les entreprises, afin d'encourager le développement des usines. En 1919, au sortir de la guerre, de nouveaux tarifs sont adoptés par la commune, souvent presque doublés (viande), parfois triplés ou plus (huîtres). En 1934, toujours plus de taxes, avec les droits sur les abats et bouillons concentrés qui doublent encore. 

COCASSERIES des LILAS et d'AILLEURS
A la grille de l'Octroi parisien, juste à l'emplacement actuel du regard des Maussins, défilent d'innombrables cohortes de véhicules, de personnes et d'animaux. Voitures, camions, charrettes, carrioles ou haquets: tous peuvent y être contrôlés. Les machinistes ou "chauffeurs" des voitures automobiles doivent même jauger leur essence à l'aller et au retour, pour en déclarer le niveau. Les marchandises en transit bénéficient d'un "passe-avant", un permis de sortie. Ayant acquitté un droit à l'entrée de la ville, leur porteur se le voit restituer en la quittant. Quant aux convois mortuaires, on doit changer le cercueil de corbillard à la limite de la commune. Le berger Bonneau conduit deux fois par semaine son troupeau aux abattoirs de la Villette. 
Les moutons défilent par une poterne étroite sur le trottoir, afin qu'on puisse les compter. C'est le même passage qu'empruntent les piétons ou "passe-debout". Le douanier est bon prince: il leur laisse entrer en franchise quelques denrées de consommation personnelle, à condition que ce soit dans des proportions très restreintes (l'alcool ne profitant pas de ce bénéfice courtois). Des largesses qui ne sont pourtant que des miettes, même pas 0,1% des totaux à percevoir. Les contrôles sont pénibles? Tous les jours, le petit peuple doit les endurer et "faire avec". Mais quand c'est au grand Emile Zola qu'un agent casse un bocal de cornichons, au contrôle de ses bagages en gare Saint-Lazare, celui-ci en fait tout un article! Cet incident aura au moins le mérite de générer une circulaire envers les employés de l'Octroi, leur rappelant de se comporter toujours avec réserve et prudence, sous des formes polies et dans un esprit de conciliation. S'il fallait le préciser, c'est qu'il n'en allait pas toujours ainsi.

FRAUDES en TOUT GENRE
Un jour, une Lilasienne, revenant de Belleville avec des lapins, s'en retourne chez elle, empruntant la sente des Maussins, pour éviter l'Octroi de la Porte. Elle se fait prendre et l'on dresse procès-verbal. Horreur! Madame C... est l'épouse d'un conseiller municipal en passe de devenir adjoint au maire. Le conseiller se sentit longtemps déshonoré par la peccadille de sa chère moitié. 

En sens inverse, comme la plupart des produits y sont moins coûteux, les Parisiennes viennent faire leurs emplettes aux Lilas, tout en essayant de ne rien débourser à la frontière. L'huile, par exemple, déjà beaucoup moins chère au détail au Pré Saint-Gervais, l'est encore moins aux Lilas, depuis que le droit d'entrée sur certaines denrées alimentaires en gros y a été supprimé en 1898. Les Parisiennes passent en fraude une bouteille d'huile sous leur ample jupe. Les petites filles de Belleville cachent deux bouteilles plates dans deux grandes bourses accrochées à leur jupon et rapportent ainsi quatre sous d'huile. L'huile coûtant deux sous de moins au litre, cela permet de s'offrir une meilleure soupe le soir, composée d'un sou de poireaux et d'un sou de carottes. L'employé ferme les yeux une première fois, mais, si les gamines récidivent pour ravitailler les voisines contre un sou de pourboire, l'homme gronde : "Je t'ai vue ; ne recommence pas ton manège!" On peut aussi utiliser le tramway. On dissimule les provisions sous la banquette, le "gabelou" ne faisant que glisser un œil à l'intérieur. "Pas vu, pas pris" et on descend à la station suivante.

CIRCULEZ, Y A PLUS RIEN À VOIR
L'Octroi? Plus personne n'en parle aujourd'hui. Les anciens cloisonnements territoriaux sont tombés depuis longtemps en désuétude. Il n'y a plus aucune trace physique de cette institution aux Lilas. Le vestige le plus proche est la Rotonde de la Villette, l'une des quatre barrières de Nicolas Ledoux ayant survécu aux destructions de 1860. Le "Douanier" Rousseau, ex commis de 2°classe à l'Octroi de Paris, est retourné se consacrer à sa peinture "naïve". Les fortifs sont détruites entre 1920-1930. La grille de la Porte des Lilas tient jusqu'après-guerre. Chez nous comme ailleurs, la suppression de cet obstacle à la libre circulation des biens et des personnes, oblige à trouver un nouvel équilibre dans les recettes fiscales et budgétaires.
Et le mouvement va s'amplifiant depuis, avec les communautés d'agglo, les régions et l'Union européenne qui font tomber une à une les barrières et frontières intérieures. Bien seuls les Britanniques et leur Brexit faisant machine arrière, en rétablissant (ou pas) leurs frontières. Mais ceci est une autre histoire...