Descartes et Malebranche : la notion d'ordre



"Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit."

Molière


Ce cours porte principalement sur l'opposition entre ces deux conceptions de l'ordre. Pour une étude plus complète de la notion chez Descartes, se référer entre autres 

- aux Secondes Réponses, FA II p. 581-585

- à l'index de l'édition Alquié, 

- à Alain Idées pp. 172-3 

- à Koyré Entretiens sur Descartes p. 202.



Les textes utilisés dans le cours ainsi que quelques autres sont rassemblés en fin de document.

La lecture de l'Introduction (idées directrices) peut suffire à se faire une idée générale du problème.



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Plan : 


Introduction : Idées directrices


L'ordre chez DESCARTES

Les degrés de "notoriété"

Ordre trouvé, ordre inventé 

L'ordre comme garantie de vérité


L'ordre chez AUGUSTIN


L'ordre chez MALEBRANCHE

        L'ordre cartésien chez Malebranche

Le modèle de l'ordre est en Dieu

Le châtiment

La notion de "place"

La notion de finalité

Lumière et sentiment de l'ordre







Introduction : Idées directrices


Pour Descartes, l'ordre est principalement ordre intellectuel. Il s'identifie presque à la méthode. Il est ordre des raisons. Cf. Règle V.

On satisfait à cet ordre quand l'ordre chronologique des pensées suit l'ordre de leur conditionnement logique. Il faut penser ceci d'abord, cela ensuite. Les pensées doivent aller, donc, du simple au complexe, du facile au difficile, de l'absolu au relatif. Cf. la notion d'archê comme commencement et commandement. C'est un ordonnancement des événements psychologiques en parallèle avec la construction du vrai. Il faut donc remodeler notre psychologie sur les exigences de la vérité. La succession des idées doit correspondre à la construction de la vérité. Cf. Discours de la Méthode II pp. 586-587, et Secondes Réponses p. 581. Il s'agit de démontrer ce qui suit avec ce qui précède ; et ce qui précède ne doit pas avoir besoin de ce qui suit.

Cet ordre est donc irréversible et stable, alors que l'ordre de nos pensées naturelles est réversible et variable. Est réversible et variable l'ordre de nos idées quand on "pense à quelque chose" ; est irréversible et stable l'ordre de nos idées quand on "pense quelque chose". La succession naturelle de nos pensées n'est donc pas satisfaisante pour la recherche de la vérité. Il faut donc une réforme de la pensée pour philosopher : la pensée "naturelle", spontanée, enfantine, primesautière, précipitée, réaliste, accidentée, ne saurait convenir à la philosophie. Il faut une rupture entre l'ordre naturel qui est désordre, anarchie, et l'ordre intellectuel, qui est rigoureux. Il n'y a donc pas de continuité entre la succession naturelle des idées et leur agencement rationnel. D'où le rôle de la volonté et de l'ascèse dans cette réforme de la pensée par elle-même.

L'ordre des raisons est ordre de stricte antériorité : "est condition de...". Si on a "a Relation b", on ne saurait avoir "b Relation a". Une relation d'ordre ne saurait être symétrique. Ex. : " ... est le père de...". C'est donc un ordre strictement linéaire. Et il s'agit bien d'un ordre d'engendrement des pensées entre elles, d'une filiation légitime des événements psychologiques, légitimée par les exigences de la vérité.

Cet ordre ne vaut donc aussi qu'entre des êtres de même nature, puisqu'ils se doivent conditionner. C'est une succession, une généalogie de pensées. Les divers éléments qui composent cet ordre doivent impérativement avoir un "dénominateur commun", porter le même nom, être de nature homogène, être d'une même étoffe ontologique. Le modèle, pour Descartes, est dans la théorie des proportions, dans les suites arithmétiques ou géométriques. Pour ordonner, il faut que les choses à ordonner soient comparables, comme le doivent être les éléments d'une équation.


Malebranche, quant à lui, proclame qu'il a découvert la vraie notion d'ordre chez Descartes, mais il ne la suit jamais, et trahit complètement ce concept. L'ordre selon Malebranche n'est plus guère chronologique, ni méthodologique. Par exemple, l'ordre méthodique employé par Malebranche est éminemment réversible. Malebranche prouve A par B, puis, dans un autre contexte, B par A.

Cette réversibilité est légitime dans la pensée de Malebranche puisqu'il y a deux sources de la vérité : la raison et la révélation. Il se peut donc, il est même fréquent, que si A prouve B selon la raison, c'est B qui prouve A selon la révélation. Alors que chez Descartes, la raison seule étant légitime en philosophie, il ne peut y avoir qu'un seul ordre de conditionnement des pensées les unes par les autres.

Autre preuve de ce que l'ordre de Malebranche n'a rien de cartésien, c'est qu'il éclate cette notion en deux sens très différents : l'ordre des grandeurs, qui n'est pas anti-cartésien, mais qui n'est pas tout à fait cartésien, et l'ordre des perfections, franchement anti-cartésien. Cf. Méditations chrétiennes IV §§ 4 à 8, par exemple.

Et Entretiens VIII pp. 190-191, le 1° § : "Dieu renferme dans la simplicité de son être les idées de toutes choses et leurs rapports infinis, généralement toutes les vérités. Or on peut distinguer en Dieu deux sortes de vérités ou de rapports, des rapports de grandeur et des rapport de perfection, des vérités spéculatives et des vérités pratiques ; des rapports qui n'exigent par leur évidence que des jugements, et d'autres rapports qui excitent encore des mouvements. Ce n'est pas néanmoins que les rapports de perfection puissent être clairement connus, s'ils ne s'expriment par des rapports de grandeur. Mais il ne faut pas nous arrêter à cela. Deux fois deux font quatre : c'est un rapport d'égalité en grandeur ; c'est une vérité spéculative qui n'excite point de mouvement dans l'âme, ni amour ni haine, ni estime ni mépris, etc. L'homme vaut mieux que la bête : c'est un rapport d'inégalité en perfection, qui exige non seulement que l'esprit s'y rende, mais que l'amour et l'estime se règlent par la connaissance de ce rapport ou de cette vérité."

Les rapports de grandeurs sont entre des êtres de même nature, comme une toise et un pied. Les rapports de perfections sont entre des êtres de nature différente, comme le corps et l'esprit (Méditations chrétiennes IV § 7 p. 38. Entretiens VIII § XIII p. 191). Les êtres qui sont mis en rapport dans l'ordre des perfections sont des êtres hétérogènes ; ceux qui sont mis en rapport dans l'ordre des grandeurs sont homogènes. Ces deux ordres relèvent respectivement du qualitatif et du quantitatif.

Il est certain, disions-nous, que l'ordre des grandeurs est moins étranger au cartésianisme que ne l'est l'ordre des perfections. Toutefois, il est à remarquer que Malebranche conçoit l'ordre des grandeurs, non comme une succession, mais comme un tableau de relations coexistantes et préexistantes à la perception qu'on en peut avoir. 

L'ordre cartésien consiste au contraire à dire que pour penser 2, il faut d'abord avoir pensé 1. L'ordre malebranchiste des grandeurs consiste plutôt à dire, en bloc, que "2+2=4" : prémisses et résultats y sont donnés de façon contemporaine (car on est dans une philosophie de l'illumination, de la contemplation du Verbe divin). On notera que le rôle de la mémoire sera très différent dans les deux philosophies : chez Descartes, on intuitionne des idées, et la mémoire doit conserver leur enchaînement. Chez Malebranche, on intuitionne les diverses idées et leurs relations dans la simultanéité même du Verbe divin.

L'ordre des perfections n'a rien de cartésien puisqu'il est entre des êtres de nature différente ; et l'ordre des grandeurs ne ressemble que très superficiellement à l'ordre cartésien.

Pour Descartes aussi, certes, il y a des êtres meilleurs que d'autres, mais ce n'est pas là ce qu'il appelle "ordre". Et ils sont l'objet d'une morale, non d'une méthodologie.

Grandeurs et perfections sont situées par Malebranche dans le Verbe éternel : 

Traité de Morale I, I, § XIV p. 22 : "La Vérité et l'Ordre sont des rapports de grandeur et de perfection réels, immuables, nécessaires que renferme la substance du Verbe divin." [est réel, non pas ce qui est dans la chose, mais dans l'idée de la chose : Malebranche n'est pa réaliste. Mais il ne suit en rien la doctrine cartésienne de la création des vérités éternelles : la Vérité est la substance même du Verbe, la substance même de Dieu ; elle n'est pas créée par Dieu].


Chez Descartes et chez Malebranche, l'expression "suivre l'ordre" n'a donc pas du tout le même sens. 

Chez Descartes, il s'agit de suivre une chronologie, une succession légitime car rationnelle, des pensées. C'est suivre un programme

Chez Malebranche, il s'agit principalement de le reconnaître, de l'aimer, de le vouloir, d'y adhérer

Suivre l'ordre, chez Descartes, c'est procéder à une construction : certes en conformité avec une raison qui nous contraint (intellectio passio), mais il n'en demeure pas moins que nous construisons nous-mêmes la succession des idées en nous.

Chez Malebranche, suivre l'ordre, c'est obéir à une illumination. Car l'acception essentielle de la notion d'ordre chez Malebranche est l'ordre des perfections, qui est ontologique, qui est un rapport des modèles aux images. C'est un rapport qui est à la fois ontologique et axiologique. C'est la hiérarchie des êtres en fonction de l'excellence de leur essence, de leur degré de complexité, d'élaboration, et non en tant qu'ils s'engendrent linéairement dans le temps. L'ordre des perfections renverrait plus à Platon qu'à Descartes (Malebranche fut appelé "le Platon français"). 

L'ordre des perfections est un ensemble de rapports donnés, fixes, figés : c'est un rapport entres des essences incarnées dans des existences. Aucune trace d'existentialisme chez Malebranche : on a une essence qu'on ne choisit pas, l'essence précède l'existence. ce n'est pas ma liberté qui crée les valeurs. Elles préexistent. La morale n'est pas d'invention ou de subversion, mais de conformité, d'adhésion, de soumission. 

Traité de Morale II, XIV § 5 p.271 : "former sur l'ordre tous les mouvements de son cœur (...) ne pas désirer que l'ordre s'accommode à nos volontés ; cela n'est pas possible : l'ordre est immuable et nécessaire.

Cf. Rousseau, sur la nature : il ne faut pas que l'homme soit divisé ; or on ne peut complètement extirper la nature ; il faut donc que tout l'homme soit naturel pour qu'il soit cohérent avec lui-même ; mais si on pouvait extirper la nature, on pourrait faire un homme qui soit entièrement social, donc heureux. De même pour l'ordre chez Malebranche : si je pense autrement que selon l'ordre divin, je serai en contradiction avec moi-même, car j'ai toujours quelque union à l'ordre. Il faut donc que je me conforme tout entier à cet ordre.

Pour Malebranche, l'ordre n'est pas ordre de commencement, mais ordre de hiérarchie : je vois que Dieu est plus parfait que l'homme, que Dieu a fait l'homme à son image. 

Pour Descartes : je dois commencer par me penser moi-même.

Chez Descartes, l'ordre est dans l'âme. Descartes fait dépendre l'ordre de l'intelligence.

Chez Malebranche, l'âme est dans l'ordre. Malebranche fait dépendre l'intelligence de l'ordre (Bréhier).

Chez Descartes et chez Malebranche, on peut dire que l'homme, dans son rapport à l'ordre, doit être "patient" ; mais pas dans le même sens. 

Chez Descartes, il s'agit d'endurer le temps, la médiation, le délai. 

Chez Malebranche, il faut être patient au sens de "passif", "réceptif".

Le contraire de l'ordre cartésien est le hasard.

Le contraire de l'ordre malebranchiste est la perversion.

Par exemple : 

Descartes critique la pure érudition pour son désordre méthodologique, pour sa stérilité intellectuelle. 

Malebranche la critique aussi, mais surtout en tant que perversion d'un esprit qui ne se tourne pas vers le Verbe : elle est un désordre moral. Il est immoral que l'homme soumette son esprit aux faits, à la contingence, à la tradition livresque, car l'esprit est supérieur à tout cela.

L'ordre malebranchiste est rapport du modèle à l'image, rapport qui se redouble du rapport du créateur à la créature. 

Dans l'ordre cartésien, il n'y a ni modèle ni image, mais loi de succession des pensées.

Cf. Traité de Morale p. 157 : "l'ordre demande que la créature dépende du Créateur, que toute expression se rapporte à son modèle." 

Suivre l'ordre, c'est être l'image la moins infidèle qu'il est possible de son modèle.

Le Modèle par excellence, le "proto-type" est en Dieu lui-même. En Dieu, la Sagesse prime sur la puissance, et il en sera donc ainsi de tout ordre. L'ordre des perfections est tributaire de l'ordre des perfections divines, des attributs divins. L'ordre se mesure donc par ressemblance avec cette hiérarchie des attributs divins : un cheval est inférieur à un ami, bien qu'un cheval soit plus fort qu'un ami. Est plus parfait ce qui participe plus à l'essence divine.

Le prototype de l'ordre est en Dieu, et même, il est Dieu lui-même. Mais le problème est qu'il n'y a pas de distinction stricte entre les différents attributs de Dieu. Dieu les possède tous à un degré infini de perfection. Comment peut-on dire alors que la puissance est inférieure à la Sagesse ? Ce serait dire que la sagesse est infinie, et que la puissance ne l'est pas, ou pas vraiment. Malebranche veut des attributs divins hiérarchisés, mais maintenus dans une parfaite égalité.

A quoi Malebranche répond, non sans pertinence, que les attributs de Dieu sont tous égaux en eux-mêmes, mais se hiérarchisent dans la perspective d'une création possible. Les attributs de Dieu se hiérarchisent dans l'action. 

Cf. par exemple Traité de Morale I, V, § XVIII p. 67 : "La connaissance de nos devoirs suppose celle des attributs divins ; et notre conduite ne peut être sûre, si elle n'est établie et réglée sur celle que Dieu tient dans l'exécution de ses desseins."

[ "... notre conduite ne peut être sûre..." : il ne s'agit pas ici d'une sûreté de type cartésien, c'est-à-dire d'une efficacité infaillible dans l'action technique : il s'agit d'une conduite dont on soit sûr qu'elle est vraiment morale]. 

Méditations chrétiennes X, XI § VI : "La règle des desseins de Dieu, c'est l'ordre."


L'ordre chez Malebranche est enfin et surtout une hiérarchie dans la noblesse. Malebranche ne cesse de dire que l'âme est "plus noble" que le corps. (Cf. p. ex. Méditations chrétiennes IV § 7 p. 38 : "L'esprit est plus parfait ou plus noble que le corps.") Et cette hiérarchie de la noblesse des êtres se traduit, doit se traduire (c'est là la conséquence axiologique de l'ordre ontologique) par une relation, quasi féodale, de "service". L'être inférieur est fait pour servir l'être supérieur. L'être supérieur est fait pour régir l'être inférieur, pour agir sur lui et non pour être influencé par lui. Il doit donc y avoir une attitude de respect de l'inférieur pour le supérieur, mais aussi il y a obligation pour le supérieur de commander à l'inférieur.

Cf. Traité de Morale. I, IX § IX p. 111 : "L'ordre demande que les êtres supérieurs puissent agir sur ceux qui sont au-dessous d'eux." 

Chacun doit exercer son essence, soit d'agent, soit d'outil. Le corps doit servir respectueusement l'âme et non l'asservir insolemment. Le mal est donc la rébellion du serviteur qui veut que le maître soit à son service. Le mal est la révolution, le monde à l'envers. Le péché est indépendance de ce qui est ontologiquement dépendant, et insubordination de ce qui est ontologiquement subordonné. 

Le désordre, chez Descartes, c'est l'interversion des pensées. 

Chez Malebranche, c'est "le monde à l'envers."

NB : On retrouvera une attitude similaire chez Marx : la machine est faite pour servir l'homme, mais, par une perversion qui est le capitalisme même, c'est l'homme qui se retrouve asservi par la machine. Le mort se saisit du vivant, l'inerte s'empare de l'animé, le matériel commande au spirituel. Tout est sens dessus-dessous.

Il y a péché, chez Malebranche, quand l'âme est occupée par le corps, quand l'âme sert les intérêts du corps. Quand, par exemple, dans l'activité technique, on fait servir le vrai à l'utile (critique de la science cartésienne en tant qu'elle est tournée vers l'action), alors que c'est l'utile qui doit servir au vrai : la nourriture (utile) doit nous permettre simplement de penser tranquillement. C'est une critique de la technocratie, une dénonciation de la tentation faustienne ou prométhéenne.

L'univers malebranchiste est donc une énorme architecture des rapports ontologiques ET axiologiques, dans laquelle les rapports de service doivent être exactement correspondants aux rapports ontologiques. La création est un organisme à la fois un et multiple comme tout organisme, qui inclut une hiérarchie interne. La diversité des niveaux y est unifiée par l'unité de l'organisation ; tous les éléments conspirent en tant qu'ils sont rattachés les uns aux autres, et à un seul modèle qui est Dieu. On voit que cet ordre n'a rien de l'ordre mathématique cartésien.

Cf. Conversations II p. 50 : "... l'homme est fait pour Jésus-Christ, les membres pour le chef... Dieu a diverses fins, qui sont toutes sagement subordonnées, les moins nobles aux plus nobles, et qui toutes se terminent à lui." 

" les membres pour le chef" : le multiple est fait pour l'un ; le bas est fait pour le haut, le matériel est fait pour le spirituel, la force est faite pour la pensée.

Prémotion p. 422b : "Les fins de Dieu étant subordonnées les unes aux autres, jusqu'à la dernière qui est Dieu lui-même, l'homme se rapporte à Jésus-Christ, Jésus-Christ à Dieu, la création de l'homme est subordonnée à l'Incarnation du Verbe, l'homme terrestre à l'homme céleste, le monde présent au monde futur, et le monde futur à la gloire du Créateur."




L'ordre chez DESCARTES


Koyré Entret. s. D. pp. 177-8 : "Aux époques heureuses, classiques, (la philosophie) commence par ce qui est, par le Monde, le Cosmos ; et c'est à partir du Cosmos qu'elle essaye de répondre à la question 'que suis-je ?' en recherchant le lieu, la place que l'homme occupe dans 'la grande chaîne de l'être', dans l'ordre hiérarchique du réel. Mais aux époques 'critiques', époques de crise, où l'Etre, le Monde, le Cosmos devient incertain, se désagrège et s'en va en lambeaux, la philosophie se tourne vers l'homme ; elle commence alors par 'que suis-je ?' ; elle interroge celui qui pose les questions."


Chez Descartes, c'est le désordre des opérations de l'esprit qui est naturel. L'esprit institue spontanément des rapports contingents ; association par fantaisie, association extérieure, sans rapports génétiques entre les termes. Ce désordre spontané est la conséquence des traces mécaniques imprimées depuis l'enfance dans le cerveau, et qui entretiennent des associations de contiguïté fondées sur la ressemblance superficielle et sur la concomitance temporelle des expériences. Les éléments seront recherchés, par exemple, dans la mémoire, par ressemblance (Règle I). Il faut, par éducation, en venir à l'ordre dicté par la nécessité interne des pensées et des idées. C'est un travail de rectification. Il faut passer de rapports externes entre les idées à des rapports internes. L'engendrement des pensées doit finir par constituer un ordre de filiation légitime, irréversible. Dé-pendance = chaîne (des raisons). Diachronie des pensées. C'est l'esprit qui est responsable de l'ordre.

Cet ordre sera essentiellement non-symétrique : 

LPP p. 770 : "Ces principes doivent avoir deux conditions : l'une, qu'ils soient si clairs et si évidents que l'esprit humain ne puisse douter de leur vérité lorsqu'il s'applique avec attention à les considérer ; l'autre, que ce soit d'eux que dépende la connaissance des autres choses, en sorte qu'ils puissent être connus sans elles, mais non pas réciproquement elles sans eux." 

LPP p. 782 : "sans avoir omis aucune des choses qui doivent précéder les dernières dont j'ai écrit." 


C'est un ordre formel en ce qu'il ne fait pas acception de la matière. 

Ordre et mesure = formalisme. 

Ordre = rapport d'une idée à une autre.

Mesure = rapport d'une chose à une référence (l'unité). 

Les rapports cartésiens sont formels. Les rapports malebranchistes sont réels, ontologiques (si un ami vaut mieux qu'un cheval, c'est qu'il y a plus de perfection dans la nature de l'ami). Les rapports malebranchistes ne sont pas matériels en ce qu'ils portent sur des idées, et non sur des choses matérielles. Mais on les peut dire matériels en ce qu'ils portent sur la matière, sur le contenu qualitatif des idées en question.

REGULÆ

Règle I p. 78 : désordre naturel des recherches. Retourner au bon sens.

Règle I p. 79 : "Toutes les sciences ont entre elles un enchaînement si étroit..." : ici, ordre entre les sciences ; ordre de complexification 

Règle III p. 89 : définition de la déduction. "tout ce qui se conclut de certaines autres choses connues avec certitude". Si l'ordre est strictement suivi, il y aura autant de certitude dans le dernier terme que dans le premier. L'ordre garantit contre la dégradation, l'entropie.

Règle IV p. 99 : "observer OPINIATREMENT un ordre ..." (c'est l'esprit qui fait l'ordre ; on prend la résolution de suivre un ordre)

Règle V : essentielle : Titre : "Toute la méthode réside dans la mise en ordre et la disposition des objets..." Dans cette règle-ci, le défaut de méthode consiste moins à mélanger les étapes qu'à les sauter. On ne refait pas le chemin de composition de la chose. On en a donc une connaissance confuse. Voir sur cela Règle VII pp. 109-110, et p. 112.

Règle VI : ordonner selon la simplicité : "Pour distinguer les choses les plus simples de celles qui sont complexes, et pour en poursuivre méthodiquement l'examen, il faut, dans chaque série de termes où nous avons déduit directement certaines vérités les unes à partir des autres, identifier celui qui est le plus simple, et voir comment tous les autres en sont, soit plus, soit moins, soit également éloignés."

Dans cette Règle VI, apparaît dans toute sa clarté le caractère formel de la démarche gnoséologique cartésienne : comparer les choses non par leurs natures, non pour ce qu'elles sont, non comme des termes valant par eux-mêmes, mais selon le rôle (formel, donc) qu'elles jouent dans la problème qu'on de pose. Organiser des séries, non constater des hiérarchies. Ce passage est absolument anti-scolastique : la référence n'est pas dans la nature de la chose, dans l'ontologie, mais dans la pensée de la chose par l'esprit, dans sa démarche intellectuelle. En somme, comme dans une arborescence, on établit des niveaux de déduction : il y a des propositions d'ordre n, n+1, n+2, etc. L'ordre est ordre des degrés d'un système d'équations. Or la mise en équations est une mise en forme portant sur des termes qui n'ont pas besoin d'être qualifiés ontologiquement. Chaque fois que Descartes algébrise, il se rapproche, comme de juste, du calcul aveugle leibnizien.

L'ordre des choses n'apparaît chez Descartes que dans la morale et dans la politique. Il faut se conformer, en ce cas, à l'ordre des choses, et changer ses désirs plus que l'ordre du monde. Mais cela n'est pas du ressort de la pensée proprement spéculative : c'est le domaine qui précisément est rejeté hors d'atteinte de cette pensée.


Les degrés de "notoriété" chez Descartes

Cf. Gouhier : La Pensée métaphysique de Descartes, p. 105.

Une chose est plus notoire qu'une autre, non parce qu'elle est connue de plus de monde, mais parce que, à ceux qui connaissent les deux, elle se montre connue avant l'autre. Elle est donc, en un sens, plus certaine, car plus fondamentale, moins soumise à l'enchaînement des idées, et donc aux aléas de la mémoire. Ainsi, l'âme est plus aisée à connaître que le corps, en ce sens (titre Méditation II). Cela ne signifie pas que cela demande moins d'efforts, au contraire. Mais c'est ce dont la connaissance est requise pour connaître tout le reste. C'est ce qui est antérieur méthodologiquement. [Quand Descartes dit cela, il suppose que le chemin de l'ascèse est fait ; et alors, c'est l'âme qu'on connaît d'abord, en premier rang, et donc plus facilement. Mais il est vrai que ce qu'on sait du corps avant cette ascèse n'est pas connaissance, mais expérience confuse].

Descartes appelle "notoire" ce que tous les hommes connaîtraient s'ils usaient de leur raison, car ce serait le début de tout vrai raisonnement possible. Certains iraient plus loin que d'autres dans la chaîne des raisons, et connaîtraient donc des vérités moins notoires, mais tous commenceraient par les mêmes vérités.

Lettre à Clerselier, juin 46 AT VI, 444 : "le premier [l'ordre chronologique doit se calquer sur l'ordre logique] principe est que notre âme existe, à cause qu'il n'y a rien dont l'existence nous soit plus notoire." De même, Méd. V AT 69 : Dieu est ce qu'il y a de plus facile à connaître. [sur cette double façon de considérer l'immédiat, le premier, cf. Alquié]

Lettre à Mersenne 5 oct. 37, FA I p. 815 : "Il a pensé que disant qu'une chose est aisée à croire, je voulais dire qu'elle n'est que probable (or en ce cas) je (veux dire) qu'elle est si claire et si évidente qu'il n'est pas besoin que je m'arrête à la démontrer" 

Lettre à *** fin mai 1637 FA I 537 : "Il n'y a rien au monde qui soit de soi plus évident et plus certain que l'existence de Dieu et de l'âme humaine."

Principes I § 7 : "Nous ne saurions nous empêcher de croire que cette conclusion, je pense donc je suis, ne soit vraie, et par conséquent la première et la plus certaine qui se présente à celui qui conduit ses pensées par ordre." noter que D. ne dit pas "qui pense de façon ordonnée" : seule la volonté permet l'ordre ; il faut être actif, conduire ses pensées et non se laisser conduire par ses associations empiriques. Contrairement à la "méthodologie" de Malebranche, l'ordre ne nous tombe pas du Ciel : il est opiniâtrement suivi, constitué, maintenu par une Création continuée de la part de notre volonté et de notre attention. 

L'ordre va de principe méthodologique à conséquence. Alors que l'ordre malebranchiste va de principe ontologique à dépendance ontologique. La pensée malebranchiste a donc pour mission de se calquer sur l'ordre ontologique. En quoi, comme souvent, Malebranche est, en un sens, plus "thomiste" que ne l'est Descartes.

Chez Malebranche, en outre, cette hiérarchie de la "notoriété" a moins d'importance : certes les vérités se déduisent les unes des autres. Mais elles coexistent, cohabitent en Dieu. Or Dieu n'a pas à suivre cette succession diachronique. Il dispose synchroniquement des vérités, il ne les dispose pas diachroniquement. Ce n'est que pour l'homme qu'il y a succession. Et encore, le Verbe intérieur nous parle sans temps. Toutes les vérités coexistent en Dieu comme en un tableau. Elles sont donc, en ce sens, sur le même plan.

D'où un autre problème : cet ordre cartésien de notoriété est absolu, impératif : n'est-il pas alors déjà un ordre de type malebranchiste ?


Ordre trouvé, ordre inventé 

Descartes : L'ordre est ordre des degrés de composition et décomposition. Le composé est fait avec du simple selon l'ordre. 

Chez Descartes , on observe tantôt l'ordre des idées, tantôt un ordre dans nos idées, ce qui est très différent. 

Chez Malebranche, on le consulte

L'ordre, chez Descartes, est impératif, à condition de fixer les nuances de cette intellectio passio par rapport à Malebranche.

Règle XIV : édifier un ordre, ce qui n'est jamais le cas chez Malebranche. Descartes : le supposer, l'inventer. Cf. : Règle X : "ordre subtilement inventé". 

Chez Descartes, l'ordre doit être suivi quand on a affaire à la déduction parfaite à partir du Cogito ou à une déduction mathématique ; il a à être inventé quand on considère des données éparses, comme les éléments d'un chiffre, d'un code secret : ici, on suppose un ordre.

Il y a à coup sûr chez Descartes un ordre et un seul dans la subordination des idées ; mais s'il est impératif pour nous, il ne l'est pas pour Dieu. Quant aux données de l'expérience, elles ont un ordre, mais on ne sait pas quel il est. On ne peut que le supposer. Toutefois, ici, l'efficacité technique sera le critère : on est dans le "comme si" ("fable"). Cet ordre supposé, qui produit les mêmes effets, est un ordre possible, que Dieu aurait pu suivre. L'ordre supposé dans la nature, et qui produit les mêmes effets, montre que l'homme a par cette invention d'un ordre, une faculté re-créatrice. Cf. la puissante formule de Bréhier in L'Esprit cartésien : "Ce n'est plus l'ordre qui nous enchaîne ; c'est nous qui enchaînons le monde par l'ordre." ("plus", montre que Descartes est un penseur moderne, et que Malebranche est, en quelque façon "rétrograde", "médiéval")

Règle VI 101-103 : "... toutes les choses peuvent se disposer [= "être disposées] sous forme de séries, non point en tant qu'on les rapporte à quelque genre d'être... mais en tant qu'elles peuvent se connaître [= "être connues"] les unes à partir des autres, en sorte que, chaque fois qu'il se présente une difficulté, nous puissions aussitôt nous rendre compte s'il sera utile d'en résoudre d'autres au préalable, lesquelles, et dans quel ordre. Mais (...) il faut remarquer premièrement que de toutes les choses, sous l'aspect de leur utilité possible pour notre propos, c'est-à-dire lorsque nous ne considérons pas leur nature isolément, mais que nous les comparons entre elles pour les connaître les unes à partir des autres, on peut dire qu'elles sont, soit absolues, soit relatives." etc. 

On remarquera l'insistance de Descartes sur l'aspect épistémologique et non ontologique de l'ordre : il ne s'agit nullement d'une adéquation, que ce soit adéquation réaliste à l'objet, ou adéquation malebranchiste à l'essence. Considérer les choses isolément, ce serait les considérer selon leur contenu, selon leur quiddité. Or on ne s'occupe que de la façon dont on connaît ; Descartes part du sujet. L'essence est mise au second plan par rapport à la relation, le support est évacué au profit du rapport.


En résumé, l'ordre, chez Descartes, a à être inventé quand on a affaire à des questions artificielles, par exemple un problème de physique, ou d'anagramme. Il faut alors remédier à la discontinuité de l'énoncé par une première mise en ordre, arbitraire, de ces données. Puis on rectifie cette première version heuristique en fonction des résultats obtenus. Cf. à propos de l'aimant : supposant les expériences de Gilbert vraies, que penser de l'aimant ? On dispose d'une foule d'expériences discontinues auxquelles il faut bien donner une structuration quelconque (cf. le jeu de Master mind). 

En revanche, on n'a pas à inventer l'ordre quand on raisonne de principe à conséquence : en mathématiques par exemple : l'ordre ici nous est dicté par la vérité elle-même, qui nous contraint absolument. 

Mais il convient de bien remarquer que cette contrainte, pour transcendante quelle soit, n'en a pas moins sa source dans les semences de vérités innées en mon esprit, qui sont la nature même de ma pensée, et contre lesquelles je ne saurais donc penser. C'est donc un ordre transcendant à moi, mais que je trouve en moi-même ; il est transcendant en ce qu'il a "je ne sais quoi de divin" ; mais il est est en moi-même car c'est l'esprit humain qui le "possède". Cf. l'expression, à propos de la création des vérités éternelles : "cela implique contradiction en ma conception".

Alain : supposer l'ordre, ce n'est pas se soumettre à l'expérience, ni au monde tel que Dieu l'a fait. C'est intervenir activement dans les idées, dans les données. Rien n'est plus anti-réaliste. Je ne me soumets pas à la structure du monde.


Toutefois, on peut se demander si les mathématiques fournissent vraiment un ordre pour la pensée, ou seulement un principe de limitation

En effet, Descartes fait aux mathématiques, dans la Règle IV, la même critique de désordre et d'arbitraire, de contingence, qu'en fera Hegel dans la préface de la Phénoménologie. Pourquoi trace-t-on cette construction plutôt qu'une autre ? Les mathématiques semblent bien nous limiter en ce qu'il y a des choses qu'on n'a absolument pas le droit de dire, car elles sont fausses. Mais, dans ce qu'on a le droit de dire, comment déterminer ce qu'il convient de dire, et dans quel ordre ? C'est ce que la raison mathématique ne nous dit pas. Alors, l'idéal des mathématiques consiste simplement, à l'intérieur d'un cadre effectivement contraignant, à procéder par tâtonnements, par essais et erreurs ; ensuite, on choisit la solution la plus simple, la plus rapide, la plus économique, réputée la plus belle. Mais est-elle plus rationnelle pour cela ? La brièveté d'une démonstration mathématique n'est-elle pas comme le masque de son désordre, comme une façon de détourner l'attention, de la faire passer du problème de la rationalité, à un autre critère, celui de la rapidité et de l'économie ? En effet, la rationalité mathématique sépare strictement le vrai du faux, le recevable, de l'irrecevable, le parfait de l'absurde. Mais ce qu'elle ne nous donne pas, c'est le principe du meilleur à l'intérieur du domaine du vrai. Dans ce que j'ai le droit de dire, "quel chemin choisir ?" La méthode mathématique délimite parfaitement le terrain, mais ne nous dit nullement comment jouer sur ce terrain. On en revient alors à la Règle VI : choisir, arbitrairement, ce qui est le plus utile pour notre problème. Mais ce n'est pas là la rationalité qu'on cherchait. Après 1, viennent 2, puis 3. Mais si on veut démontrer la somme des angles d'un triangle, comment procéder ? (Hegel). La mathématique ne donne donc nullement un ordre, une loi d'enchaînement ; mais seulement des restrictions.


Voir aussi pp.106-107. Et p.108, fin de la règle : extension possible à toutes les disciplines.

Règle VII, fin p. 109 et début p. 110 : ne négliger aucun maillon. Même chose p. 112, 2° §. 

Règle VIII : fin 114 - début 115.

Règle IX : aller du facile au difficile.

Règle X : titre p. 126 : "Pour que l'esprit gagne en sagacité, on doit lui donner de l'exercice (...) en lui faisant examiner méthodiquement toutes les techniques humaines, même les plus insignifiantes, mais de préférence celles qui manifestent ou présupposent un ordre. " ; et p. 127 le tissage, etc. "nous présentent de la façon la plus distincte des types d'ordre en nombre infini, tous différents les uns des autres, et cependant tous réguliers ; or c'est à les observer [les types d'ordre] minutieusement que se réduit presque toute la sagacité humaine."

Cette Règle X peut sembler en contradiction avec la séparation des sciences et des techniques de la Règle I. 

Toutefois, dans les techniques comme dans la pensée, il y a une successivité. Mais, les techniques ne partant pas des premiers principes, l'ordre qui y est ne peut être qu'inventé. On remarquera que dans la Règle I, la technique par excellence, c'est la charrue, car il s'agit de montrer la transformation morphologique du corps. Dans la Règle X, la technique privilégiée est le tissage, car c'est l'ordre et la répétition qui y dominent. Dans le tissage comme dans la science, il y a la réédition d'un même maillon. On y fait du complexe avec du simple, on décompose et recompose. 

Ce qu'on regarde dans la Règle X, ce n'est nullement le matériau qui est tissé, sa solidité, son épaisseur, etc ; ce n'est pas la matière ; c'est la forme, c'est ce que l'intelligence de l'artisan y met. Et cela va de pair avec la fait que, dans la Règle I, on se demande si les arts doivent servir de modèle pour les sciences : la question est "doit-on faire comme les artisans, qui se spécialisent en fonction de la matière travaillée ?". Au contraire, dans la Règle X, on regarde travailler. 

Voir Règle XIV p. 182, sur ordre et mesure.

Lettre à Mersenne du 20 nov. 29 pp. 230-231 : cette langue universelle "pourrait être enseignée en fort peu de temps, et ce par le moyen de l'ordre, c'est-à-dire, établissant un ordre entre toutes les pensées qui peuvent entrer en l'esprit humain, de même qu'il y en a un naturellement établi [la nature est l'objet d'un établissement ; cf. création des vérités éternelles] entre les nombres."

Discours II pp. 586-7 : "... conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusques à la connaissance des plus composés ; et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres." Les nombres se suivent naturellement ; mais pas les données d'un problème.


L'ordre comme garantie de vérité

Règle II : on cherche une connaissance certaine et évidente. C'est banal. Ce qui n'est pas banal, c'est que le caractère ordonné, méthodique de la recherche est presque le critère nécessaire et suffisant de cette certitude. L'ordre des pensées semble à lui seul une garantie suffisante. 

La vérité d'une assertion, contrairement à ce qui se passe dans le réalisme, ne provient pas d'une quelconque conformité à la chose. On n'a nulle garantie à espérer de l'objet. Hegel : avec Descartes, l'esprit est chez lui. On va, non pas d'une observation à une autre, mais de principe à conséquence, de conditionnant à conditionné.

La vérité ne vient pas non plus, comme chez Malebranche, d'une conformité à l'essence, mais principalement de la conformité à l'ordre des raisons, au caractère méthodique du chemin. En effet, si l'on suit l'ordre convenable, on va de principe à conséquence, de façon certaine, et chaque idée est à sa place. Le caractère ordonné de la progression est donc le signe que chaque idée a bien été considérée selon son vrai statut. 

Mais on peut aussi interpréter Descartes de façon plus proche de Malebranche : la déduction, et donc l'ordre, vient de l'intuition de l'idée considérée ; or la considération de cette idée donne la nécessité du passage à une autre idée : elle nous contraint à l'inférence (Hannequin). La différence alors avec Malebranche est plus apparente que fondamentale : chez Descartes, on met l'accent sur la contrainte par l'idée (vue en soi), chez Malebranche, sur la contrainte par l'essence (vue en Dieu).

Secondes Réponses ( à la fin AT p. 13 ; voir p. 19) : "L'ordre consiste en cela seulement que les choses connues les premières sont connues sans les suivantes, et les suivantes seulement par celles qui les précèdent." Pas la moindre allusion à la nature de la chose, à la chose elle-même : la pensée de la chose suffit à fournir le critère. Cela n'a absolument rien d'un "ordre du monde" ; c'est strictement formel.

Une idée est faite avant tout par la suite de pensées à laquelle elle appartient. On ne peut dire d'un mot isolé s'il est vrai ou faux ; il faut une succession, une phrase, pour faire un énoncé ayant du sens. Le vrai ou le faux est donc dans ce qui est ordonné, bien ou mal. La syntaxe prime ici sur le lexique. Seule une phrase ainsi organisée a un sens de vérité. Il n'y a donc de vérité que de la composition, de l'association ; et c'est la volonté qui surveille ces associations. (Cf. Prenant Dév. rais. D. p. 317). Les idées sont vues, mais la vérité est dans leur lien.

Importance de la systématicité : la pensée ne s'y réduit pas, mais elle est essentielle : cf. 

Lettre à Vatier 22 février 1638 FA II p. 29 : "Toutes mes opinions sont si jointes ensemble, et dépendent si fort les unes des autres, qu'on ne s'en saurait approprier aucune sans les savoir toutes."

Exigence de lexique et exigence de syntaxe se combinent à part égale pour faire un bon philosophe : 

AT III 284-5 : "Assurez-vous qu'il n'y a rien en ma métaphysique que je ne croie être vel lumine naturale notissimum, vel accurate demonstrandum, et que je me fais fort de le faire entendre à tous ceux qui voudront et pourront y méditer. Mais je ne puis pas donner de l'esprit aux hommes ni faire voir ce qui est au fond d'un cabinet à des gens qui ne veulent pas entrer dedans pour le regarder." (cité par Prenant Dév. rais. D. p. 324).

"Notissimum" et "demonstrandum" correspondent 

- à lexique et syntaxe, 

- à terme et relation, 

- à intuition et déduction, 

- à perspicacité (Règle IX) et sagacité (Règle X)

- à étape et démarche, 

- à élément (point de départ) et raison de la série

Remarquer qu'il faut de l'esprit pour procéder à la liaison, à la syntaxe ; et qu'il faut plutôt de la bonne volonté pour procéder à l'intuition, qui est cachée, pour l'instant, par les habitudes du corps. 

Cf. de même :

LPP p. 770 : "Ces principes doivent avoir deux conditions : l'une, qu'ils soient si clairs et si évidents que l'esprit humain ne puisse douter de leur vérité lorsqu'il s'applique avec attention à les considérer ; l'autre, que ce soit d'eux que dépende la connaissance des autres choses, en sorte qu'ils puissent être connus sans elles, mais non pas réciproquement elles sans eux."

Et 

LPP p. 784 : "Toutefois, à cause qu'il (Regius) a mal transcrit et changé l'ordre, (syntaxe) et nié quelques vérités de métaphysique, (lexique) sur qui toute la physique doit être appuyée, je suis obligé de le désavouer entièrement."

L'ordre donc n'est pas seul à faire la vérité, mais, ce qui est certain, c'est qu'une vérité n'est fertile que par l'ordre qui nous a amenés à la concevoir. Or une idée qui ne serait pas telle ne serait pas digne de considération : ce serait une idée isolée, séparée, qui ne vaudrait que par elle-même. Une vérité sans descendance, sans intérêt, car sans dynamisme, qui ne serait grosse de nul avenir. 

Descartes, d'ailleurs, ne cesse de dire que toutes les idées qu'il affirme, ou presque, sont banales, appartiennent à tout le monde, font partie du bon sens commun comme de la Vulgate philosophique, mais que ce qui en fait la valeur est l'ordre dans lequel il est le seul à les avoir systématisées et déduites.

cf. la même Lettre à Vatier 22 février 1638 FA II p. 29 : " (...) outre qu'il m'importe fort peu, si je suis le premier ou le dernier à écrire les choses que j'écris, pourvu seulement qu'elles soient vraies."

L'ordre ne fait pas la vérité, mais il fait la valeur de la vérité. Des vérités sans l'ordre, détachées, feraient de nous des êtres incapables d'invention ; c'est donc par l'insertion des vérités dans l'ordre que nous nous différencions absolument des animaux. Car les animaux sont les êtres qui, à propos de paroles, ne peuvent en prononcer d'autres ; s'il en était ainsi pour nous, nous serions incapables, à partir de vérités, d'en tirer d'autres, d'en déduire d'autres. Nous serions comme des machines répétitives, arrêtées sur une vérité.


Lettre à Mersenne du 24 décembre 1640, FA II p. 301 : "Et il est à remarquer, en tout ce que j'écris, que je ne suis pas l'ordre des matières, mais seulement celui des raisons : c'est-à-dire que je n'entreprends point de dire en un même lieu tout ce qui appartient à une matière, à cause qu'il me serait impossible de le bien prouver, y ayant des raisons qui doivent être tirées de bien plus loin les unes que les autres ; mais en raisonnant par ordre, a facilioribus ad difficiliora, j'en déduis ce que je puis, tantôt pour une matière, tantôt pour une autre ; ce qui est, à mon avis, le vrai chemin pour bien trouver et expliquer la vérité. Et pour l'ordre des matières, il n'est bon que pour ceux dont toutes les raisons sont détachées..."

Lettre-Préface aux Principes FA III p. 770 : "Afin que cette connaissance soit (parfaite), il est nécessaire qu'elle soit déduite des premières causes, en sorte que pour étudier à l'acquérir, ce qui se nomme proprement philosopher, il faut commencer par la recherche de ces premières causes, c'est-à-dire des principes ; et que ces principes doivent avoir deux conditions : l'une, qu'ils soient si clairs et si évidents que l'esprit humain ne puisse douter de leur vérité, lorsqu'il s'applique avec attention à les considérer ; l'autre, que ce soit d'eux que dépende la connaissance des autres choses, en sorte qu'ils puissent être connus sans elles, mais non pas réciproquement elles sans eux ; et qu'après cela il faut tâcher de déduire tellement de ces principes la connaissance des choses qui en dépendent, qu'il n'y ait rien en toute la suite des déductions qu'on en fait, qui ne soit très manifeste."

On remarque que, si Descartes dit "causes", ce qui est ontologique, il rectifie bien vite en "principes", ce qui est gnoséologique.


On pourrait donc dire qu'il y a deux types d'ordre chez Descartes et deux types des vérités qui en découlent :

- l'ordre des idées pures, à partir des premiers principes, ordre obligatoire, qui est tributaire à chaque pas de l'intuition intellectuelle de l'idée en question : ici, on suit l'ordre qu'on trouve en soi, mais qu'on ne fait pas soi-même ; l'ordre formel, ici, ne fait pas la vérité, mais il en est le signe : tout ce qui est déduit selon cet ordre est vrai, car cet ordre est la conséquence de la vraie nature des idées.

- l'ordre inventé, entre des choses qui nous sont données sans ordre ; on a alors un ordre putatif, qui correspond peut-être à leur ordre vrai, et dont le critère est alors l'efficacité technique : on est alors dans le "comme si ..."




Augustin

On va certes trouver chez Augustin une conception méthodologique de l'ordre, comme chez Descartes, mais aussi et surtout une conception hiérarchique que Malebranche reprendra, à tel point qu'on a pu parler, à propos de l'ordre malebranchiste comparé à l'ordre cartésien, de "rechute axiologique". 

Cf. Gilson : Introduction à l'Etude de Saint Augustin p. 162 :

"L'ensemble des essences éternelles et des choses qui participent à ces essences, forme une hiérarchie de réalités supérieures ou inférieures les unes aux autres ; les relations qui naissent de cette hiérarchie constituent ce que l'on nomme l'ordre. La nature est régie nécessairement par cet ordre, que Dieu lui a imposé, et l'homme lui-même, en tant qu'il est une partie de la nature, subit l'ordre divin sans pouvoir s'y soustraire. Une différence capitale apparaît au contraire avec les actions qui dépendent de la volonté humaine ; au lieu d'être nécessairement régies par l'ordre divin, ces actions elles-mêmes ont pour objet de le réaliser. Ici, ce n'est plus de subir la loi qu'il s'agit, mais de la vouloir et de collaborer à son accomplissement. L'homme connaît la règle ; la voudra-t-il, telle est désormais la question." 

Et p. 212-213 :

"Il faut jouir de Dieu seul et simplement user du reste en vue de jouir de Dieu. Pour qu'on applique ce principe aux problèmes que soulève le détail de la vie morale, il faut par ailleurs que l'homme sache estimer les choses à leur juste valeur et conformer sa volonté à cette juste estimation. Aimer ce qu'il ne faut pas aimer, ne pas aimer ce qu'il faut aimer, aimer inégalement ce qu'il faut aimer également, et aimer également ce qu'il faut aimer inégalement, voilà le mal. Le bien (...), c'est d'aimer les choses d'un amour qui se conforme à l'ordre : ille autem juste et sancte vivit qui ordinatam dilectionem habet. (Doctrine chrétienne I, 27-8). (...) Or le bien moral, c'est la vertu. D'où la définition lapidaire que Saint Augustin en donne : ordo est amoris (Cité de Dieu XV, ch. 22) La vertu, c'est la soumission de l'amour à l'ordre. A quel ordre la volonté doit s'assujettir, c'est ce que la hiérarchie des fins permet de déterminer. Au plus bas degré de l'échelle des fins se trouvent les biens extérieurs et matériels : aliments, vêtements, or et argent. Pris en eux-mêmes, ce sont de vrais biens. Puisqu'ils ont été créés, c'est que Dieu les a voulus à une place déterminée dans l'univers : on ne saurait donc les considérer comme mauvais en soi sans tomber dans l'erreur des manichéens. Ce qui est mauvais, ce n'est pas d'en user, mais d'en jouir, (...) il est bon d'user de ces choses en vue de fins spirituelles et de les subordonner entièrement à Dieu. Au-dessus de ces biens secondaires, nous trouvons notre prochain, c'est-à-dire les autres hommes. 

[ Résumé de la suite : d'abord nos parents proches, puis nos amis, puis les inconnus, selon leurs besoins. Aimer son prochain comme soi-même suppose qu'on sache d'abord s'aimer soi-même ; or l'homme est âme et corps Nul ne hait sa propre chair, mais le corps n'est pas en l'homme ce qu'il y a de meilleur. L'homme est image de Dieu par sa pensée. C'est donc en vue de notre âme que nous devons aimer notre corps.] 

De Ordine p. 303, tout début : "Suivre l'ordre des choses et s'y conformer, voilà le propre de tous les êtres, et d'abord du tout qui les contient et les gouverne ; mais connaître et comprendre l'ordre est très difficile aux hommes et très rare parmi eux."

[Rien de chronologique. C'est plutôt un ordre au sens stoïcien. Mais "le propre" pose problème : deux sens : par leur nature, tous les êtres sont dans l'ordre. Qu'ils fassent bien ou mal, ils suivent les lois de leur nature. Mais il y a aussi l'ordre comme impératif, qui est méconnu par un grand nombre d'hommes. La justice établit l'ordre vrai dans l'homme, entre âme et corps. Dieu exige que "tout soit parfaitement ordonné" : Libre-arbitre I, 6, 15 ; Malebranche reprendra ces hiérarchies ascendantes. 

[Mais aussi, on remarquera que, dans la morale de Descartes, l'estime et le mépris ne sont pas dictés par un estimabilité ou une méprisabilité intrinsèques de la chose, qui serait norme trouvée ; c'est au contraire avec ma volonté, avec ma générosité que j'estime ou méprise ; en quoi je ressemble plus au Dieu de la CVE qu'à celui de Malebranche. Je risque un choix]

De Ordine p. 331: "Dieu, sans aucun doute, aime l'ordre"

De Ordine p. 333 : "la nécessité de l'ordre..."

De Ordine p. 345 : [l'ordre comme système des valeurs morales et secondairement comme méthode] : "L'ordre est ce dont l'observation pendant la vie nous conduira à Dieu, et ce dont l'inobservation nous empêchera d'arriver jusqu'à Dieu." ; 

De Ordine p. 349 : "Dieu lui-même est dirigé par l'ordre." 

De Ordine p. 387 : musique, géométrie, astronomie, sciences où règne l'ordre : sont la meilleure propédeutique à la philosophie. C'est plus platonicien que cartésien, car il s'agit de l'ordre dans la chose étudiée, plus que dans l'étude elle-même.

De Ordine p. 391 : sens cartésien : "Celui qui ose se lancer à l'aventure et sans ordre dans l'étude de ces questions deviendra, non pas studieux, mais curieux, non pas savant, mais crédule, non pas prudent mais incrédule."

De Ordine p. 403-405 : [ordre au sens cartésien] : "cet ordre par lequel on parvient à l'intelligence de l'ineffable majesté... [mais cette intelligence de l'ineffable majesté n'est guère cartésienne ... et n'y a-t-il pas là une sorte d'oxymore... ?] Si vous aimez beaucoup l'ordre, ne souffrez pas que nous allions à tort et à travers. 

De Ordine p. 405 : [association des deux ordres, cartésien et des perfections] : celui qui médite selon le bon ordre saura aussi clairement qu'en math. qu'il y a un ordre universel, même pour ce qui paraît désordre. Et Aug écrit (VIII § 25) : "Cette science, c'est précisément la loi de Dieu, qui, demeurant toujours fixement et immuablement en lui, se trouve comme gravée dans l'âme des sages, afin qu'ils sachent que leur vie sera d'autant plus excellente et plus sublime qu'ils contempleront plus parfaitement la loi divine par l'intelligence et l'observeront plus exactement dans leur vie. Cette science ordonne à ceux qui veulent la connaître de suivre l'ordre sous son double aspect, dont l'un concerne la vie et l'autre l'étude." [c'est on ne peut plus malebranchiste]

De la Quantité de l'Ame : IV § 6 p. 237 : "Je te conseille donc de suivre docilement le chemin par où je juge bon de te conduire (dit Augustin à son interlocuteur) sans te fatiguer des détours indispensables, et de ne pas t'impatienter si tu arrives avec quelque retard au but désiré"

De la Quantité de l'Ame : VII § 12, début p. 249 (même chose)

De la Quantité de l'Ame : VII § 12 fin, p. 251 : "Au cas où, néanmoins, tu ne pourrais réfréner cet ardent désir qui t'induit à une quête rationnelle de la vérité, il te faut (faudrait) supporter alors beaucoup de longs détours." 

Cité de Dieu XI, XXI p. 99 : "De la Terre jusqu'au Ciel, du visible jusqu'à l'invisible, il est des biens supérieurs à d'autres." [univers médiéval, de la continuité. Au contraire, chez Descartes, le Créateur ne saurait être inséré dans la hiérarchie]

Vraie Religion p. 55 : un corps inerte est moins, a moins d'être qu'un corps vivant. Celui qui préfère l'inerte au vivant choisit le moins contre le plus et déplaît à Dieu, car il va contre l'ordre. 

Vraie Religion p. 75 : "Il y a donc un certain bien que l'âme raisonnable ne peut aimer sans péché, car il est d'un ordre inférieur à elle." [ 2 sens exactement superposés : les natures, les désirs ; l'ontologie et l'axiologie ]


On notera bien sûr que les "trois ordres" de Pascal n'ont rien à voir avec l'ordre cartésien, mais sont augustiniens, ce qui n'empêche pas une pensée de l'ordre au sens cartésien chez le Pascal mathématicien. Mais "à quoi bon les mathématiques, qui ne nous disent ni les biens, ni les maux !" : à quoi bon cet ordre épistémologique s'il ne nous dit rien de la hiérarchie axiologique et du salut !


Vraie Religion p. 77 : "Le mal, c'est la pratique superstitieuse par laquelle on sert une créature de préférence au créateur." 

[ Marx : le mal, c'est le capitalisme dans lequel on préfère la marchandise à son producteur] 

Vraie Religion p. 79 : "pourchasser les objets du plus bas degré comme s'ils étaient du plus haut..." 

[la qualification morale d'un désir se fait par la plus ou moins grande dignité de l'objet ]

Vraie Religion p. 83 : "Tout corps est au service de l'âme qui l'anime, autant que celle-ci le mérite et que l'exige l'ordre." 

[Marx : la machine doit être au service de l'homme, et non l'homme au service de la machine]

Vraie Religion p. 85 cite Corinthiens XI, 3 : "Le chef de la femme, c'est l'homme, le chef de l'homme, le Christ, et le chef du Christ, Dieu" et un peu plus loin : "S'il est pur de tout péché et soumis à Dieu, l'être raisonnable règne sur tous les autres qui lui sont soumis etc..."

Allusion à Adam avant le péché, à qui Dieu a donné la royauté sur toutes les créatures ; l'ordre est l'ensemble des degrés de possession de la rationalité, comme l'ordre entre le maître et l'élève, entre le maître et l'esclave chez Platon ; cf. République VIII. 

On pourrait "formaliser" Saint Paul : 

A Relation B, 

B Relation C, 

C Relation D, 

D Relation E, 

donc A Relation E.


Vraie Religion p. 101 : "L'être qui juge est supérieur à la chose dont il juge."

Vraie Religion p. 103-105 : l'ordre comme harmonie, belle proportion, et non comme succession. 

Vraie Religion p. 107 // 101 : "Puisque l'âme se rend compte que ce n'est pas en elle-même qu'elle prend appui pour juger de l'aspect et du mouvement des corps, elle doit en même temps reconnaître que sa propre nature est supérieure à la nature dont elle juge, mais qu'elle-même est inférieure à la nature sur laquelle elle prend appui pour juger, sans être le moins du monde capable de porter sur elle un jugement." 

[c'est la définition de la relation d'ordre : je juge des corps, donc je leur suis supérieur ; mais j'en juge par une lumière qui me vient de Dieu, et je suis donc inférieur à Dieu : je suis situé entre Dieu et les corps ; je suis à la fois supérieur et inférieur ; mais cette dualité ne varie pas selon la question posée, comme dans la méthodologie de la R. VI]

Vraie Religion p. 123 : on pèche quand on préfère l'œuvre à l'artiste... et tout le § XXXVII, 68 (décrit les superstitions) : "Non seulement ils aiment, mais il servent la création de préférence au Créateur."

Vraie Religion p. 129 cite l'Ecriture : "Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et Le serviras Lui seul." Augustin ajoute : "ainsi est écrasé l'orgueil"; puis : "Celui qui s'attache à la contemplation sans fin de l'immuable vérité ne se sert pas du faîte de son corps, c'est-à-dire de ses yeux, pour se jeter dans l'expérience des objets temporels d'en bas." (cf. Timée)

Critique par anticipation de la vocation technologique, faustienne, prométhéenne, de la science cartésienne. Nous sommes déjà ontologiquement maîtres et possesseurs de la nature (par Adam, régent du monde) : à quoi bon la vouloir maîtriser bassement, par la technique ?

Vraie Religion p. 181 : "Que notre religion ne soit pas un culte d'animaux : les derniers des hommes valent mieux, et pourtant nous ne devons pas les adorer."

De la Quantité de l'Ame XXVI, § 80 pp. 393-395 : 

" En vertu de la loi inviolable et inaltérable par laquelle il régit ce qu'il a créé, le Dieu suprême et véritable soumet le corps à l'âme, l'âme à lui-même, et par là tout à lui-même. Jamais Il ne l'abandonne dans aucun de ses actes, qu'il s'agisse de la punir ou de la récompenser, car Il a estimé qu'il serait très beau que tout ce qui est soit comme il est, et trouve sa place dans les plans successifs de la nature, de sorte qu'il n'y eût rien de laid qui pût choquer quiconque envisage l'ensemble, et que tout châtiment, toute récompense octroyée à l'âme ajoutât, par sa juste mesure, quelque chose à la beauté et à l'harmonie des choses."

Certains thèmes augustiniens sont repris par Descartes. Mais selon une pondération toute différente. On retrouvera tous ces thèmes sans exception chez Malebranche. 




MALEBRANCHE


L'ordre cartésien chez Malebranche

RV livre VI, début, p. 296 : 

- raisonner sur des idées claires

- commencer par le simple

- continuer "par une suite nécessaire". 


- raisonner sur des idées claires : ceci est incontestablement cartésien ; mais on sait que les idées chez Malebranche sont vues dans le Verbe, et que leur statut est opposé à celui qu'elles ont chez Descartes. 

- commencer par le simple : cf. p. 325, : "Commencer par le simple, parce que cette manière est naturelle... [ c'est très vague ; ou alors M. suppose la notion cartésienne de natures simples innées, mais ce n'est plus du Malebranche] mais encore parce que Dieu agissant toujours avec ordre, et par les voies les plus simples, cette manière d'examiner nos idées et leurs rapports nous fera mieux connaître ses ouvrages." 

La simplicité des voies de Dieu dans la création n'a rien à voir avec le fait de commencer, chronologiquement, par les idées les plus simples. Ou alors, cela signifie que, Dieu se conformant au principe d'économie, il est plus prudent, quand on cherche la raison de quelque chose, de ne pas envisager des hypothèses biscornues, qui ont peu de chances d'être vérifiées. Mais il s'agit alors des ouvrages de Dieu, de la physique, et non des vérités éternelles qui ne sont pas des "ouvrages" de Dieu. De même, dans la première version de l'Ecl. XVI, t. 2 p. 504, Malebranche dit que Dieu agit avec ordre, mais ce n'est rien d'autre que la simplicité des voies. Idem. p. 328, fin ; et p. 331. En somme, il faut toujours que Malebranche trouve une justification ontologique.

- continuer "par une suite nécessaire" : c'est bien général : Malebranche ne détaille nullement comment on réalise cette suite, ce qui serait pourtant bien intéressant. 

On peut se demander si l'extrême brièveté de Malebranche sur la méthode, et les difficultés qui en proviennent, ne vient pas du fait que M. aurait trouvé la méthode chez Descartes, l'aurait approuvée, mais sans en refaire pour lui-même tout le chemin, donc sans en sentir les implications, et, surtout, sans en voir les contradictions foncières avec son augustinisme illuministe. Mais M. n'était pas un esprit méthodologique, contrairement à Descartes.

Dans la méthode employée par Malebranche, c'est le principe des idées claires qui est essentiel. Tout le reste s'ensuit de ce principe, y compris l'ordre.

 Il a proclamé avoir découvert l'ordre vrai chez Descartes : il est bien obligé d'en parler un peu de temps en temps. Mais ce sont plutôt les idées claires qui l'intéressent. Mais les idées chez Malebranche ne sont pas les idées selon Descartes.

Il est vrai que M. est conforme en un sens à Descartes, puisque, dans les Principes, l'évidence sera le seul principe méthodologique. N'empêche qu'il y a, chez Descartes, un arrière-plan méthodologique, qui manque chez M. 

Entr. IX § IX p. 211 : "Tâchons de bien comprendre les principes les plus généraux. Car ensuite tout le reste va tout seul, tout se développe à l'esprit avec ordre, et avec une merveilleuse clarté."

Commencer par les principes les plus généraux, ceci est bien cartésien, mais assez banal à la fin du XVII° siècle ; mais Descartes n'aurait pas dit que "le reste va tout seul", et n'aurait pas dit que tout "se développe à l'esprit", expression trop passive... Malebranche ne se demande pas "comment penser", parce qu'il est en connexion quotidienne avec Dieu. Tel n'est pas le cas de Descartes, créature isolée de son Créateur, à laquelle ce Créateur a donné des outils dont il faut apprendre à se servir tout seul.


Malebranche traite très peu de l'ordre purement intellectuel, car ce serait tomber dans le péché de ceux qui consultent trop Dieu comme raison spéculative et pas assez comme ordre moral : 

Méditations chrétiennes III § 22 p. 33 : "Ne me consulte pas seulement comme vérité, mais comme ordre (...) et je réglerai ton cœur." 

Méditations chrétiennes III § 21 p. 33 : "Apprends donc (...) que je ne suis pas seulement la vérité éternelle, mais encore l'ordre immuable et nécessaire. Comme vérité, j'éclaire ceux qui me consultent pour devenir plus savants. Comme ordre, je règle ceux qui me consultent pour devenir plus parfaits." 

Méditations chrétiennes III § 23 p. 34 : "Tu dois beaucoup plus contempler la beauté de l'ordre que l'évidence de la vérité."

Celui qui ne consulte le Verbe que comme vérité spéculative et non comme ordre moral fait comme Don Juan, à qui Sganarelle demande : Mais enfin, qu'est-ce que vous croyez ? : "Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit."

D'où une problématique double de la raison : ne pas voir en Dieu la seule raison, mais aussi l'ordre. Mais ne pas croire que cet ordre est irrationnel. Ne pas tomber dans le sentimentalisme moral, qui peut être noyauté par le péché.

[L'ordre au sens d'ensemble harmonieux des lois de la nature est peu utilisé par Malebranche. P. ex. Prémotion p. 49, § XII : "... lois établies pour mettre un ordre constant entre les causes naturelles et les effets."


Le modèle de l'ordre est en Dieu

Conv. III p. 82 : "Certainement, l'Ordre immuable est la règle inviolable des volontés divines. Dieu estime, Dieu aime 

[estimer est plus intellectuel; c'est évaluer, peser. Dieu aime en fonction de ce qu'il estime. C'est un amour cornélien plus que racinien. On voit que les créatures sont aimées en fonction de ce qu'elles sont. L'amour est dans la dépendance de l'intelligence. Le choix n'est pas irrationnel, mais dicté par la raison, selon le degré d'essence de la chose] 

nécessairement toutes choses à proportion qu'elles sont estimables et aimables. Car comme l'Ordre immuable ne consiste que dans les rapports intelligibles des perfections divines, et que Dieu s'aime nécessairement, il se rend à lui-même cette justice, non seulement de se préférer à tout, mais encore d'estimer et d'aimer ses créatures, à proportion qu'elles participent à son être, c'est-à-dire à proportion qu'elles sont plus parfaites." 

Sur l'amour invincible de Dieu pour l'ordre, cf. aussi Entr. IV § XIII p. 97.

Entretiens VIII p. 191 : "Dieu renferme en lui tous les rapports de perfection. Or il connaît et il aime tout ce qu'il renferme dans la simplicité de son être. Donc il estime et il aime toutes choses à proportion qu'elles sont aimables et estimables. Il aime invinciblement l'Ordre immuable, qui ne consiste et ne peut consister que dans les rapports de perfection qui sont entre ses attributs, et entre les idées qu'il renferme dans sa substance. Il est donc juste essentiellement et par lui-même. Il ne peut pécher, puisque s'aimant invinciblement, il ne peut qu'il ne rende justice à ses divines perfections, à tout ce qu'il est, à tout ce qu'il renferme. Il ne peut même vouloir positivement et directement produire quelque dérèglement dans son ouvrage, parce qu'il estime toutes les créatures selon la proportion de la perfection de leurs archétypes. Par exemple, il ne peut sans raison vouloir que l'esprit soit soumis au corps : et si cela se trouve, c'est que maintenant, l'homme n'est point tel que Dieu l'a fait. Il ne peut favoriser l'injustice : et si cela est, c'est que l'uniformité de sa conduite ne doit pas dépendre de l'irrégularité de la nôtre. Le temps de sa vengeance viendra. Il ne peut vouloir ce qui corrompt son ouvrage : et s'il s'y trouve des monstres qui le défigurent, c'est qu'il rend plus d'honneur à ses attributs par la simplicité et la généralité de ses voies, que par l'exemption des défauts qu'il permet dans l'univers, ou qu'il y produit en conséquence des lois générales qu'il a établies pour de meilleurs effets que la génération des monstres (...) Ainsi Dieu est juste en lui-même, juste dans ses voies, juste essentiellement ; parce que toutes ses volontés sont nécessairement conformes à l'Ordre immuable."

Chinois p. 27 : "... il estime et il aime nécessairement davantage les Etres qui participent davantage à ses perfections. Il estime donc et il aime davantage l'homme par exemple que le cheval. L'homme vertueux et qui lui ressemble, que l'homme vicieux qui défigure l'image qu'il porte de la divinité, car nous savons que Dieu a créé l'homme à son image et à sa ressemblance. etc..."


Le châtiment

Cet amour est invincible, au point de mettre au second plan la clémence en Dieu. D'où l'exigence absolue du châtiment. Il faut se réjouir du châtiment, comme Pascal se réjouit des maladies.

Cf. Entret. XI § X p. 268 : [ il n'est pas toujours facile, dans ce texte, de discerner si M. parle, sous le mot "homme", de l'homme en général, d'Adam, ou de Jésus-Christ ]

"N'est-ce pas pour l'homme que Dieu a tout fait ? -- Oui, Ariste, pour cet homme sous les pieds duquel Dieu a tout assujetti, sans en rien excepter.... Dieu a tout fait pour son Fils, tout pour son Eglise, et son Eglise pour lui. Mais s'il a fait les puces pour l'homme, c'est assurément pour le mordre et pour le punir. La plupart des animaux ont leur vermine particulière. Mais l'homme a sur eux cet avantage, qu'il en a pour lui seul de plusieurs espèces : tant il est vrai que Dieu a tout fait pour lui. C'est pour dévorer ses blés que Dieu a fait les sauterelles. C'est pour ensemencer ses terres qu'il a donné comme des ailes à la graine des chardons. C'est pour flétrir tous ses fruits qu'il a formé des insectes d'une infinité d'espèces. En ce sens, si Dieu n'a pas fait toutes choses pour l'homme, il ne s'en faut pas beaucoup. ... Cet accord merveilleux [du physique avec le moral] consiste en partie dans cet ordre de justice, que l'homme s'étant révolté contre le Créateur, ce que Dieu prévoyait devoir arriver, les créatures se révoltent, pour ainsi dire, contre lui, et le punissent de sa désobéissance. Voilà pourquoi il y a tant de différents animaux qui nous font la guerre."

[on est à l'extrême opposé de la conception optimiste de la mère-nature telle qu'on la trouvera au XVIII° siècle, chez Bernardin de Saint-Pierre par exemple. C'est plutôt la marâtre décrite par Sade...]

Conv. V p.114-5 : sur le châtiment comme restauration de l'ordre. Dieu ne peut pas pardonner le désordre sans blesser l'ordre. Il agirait contre lui-même. D'où la critique de la clémence. p. 115 : "Dieu fait tout ce qu'il se doit à lui-même. On l'offense, on lui résiste, on renverse l'ordre des choses, et par là on blesse l'ordre immuable des perfections divines. Ne doit-il pas se venger ?" [ Mais cette vengeance n'a rien de la colère "subjective" du Dieu de l'Ancien testament ; ici, Dieu se venge simplement en appliquant la loi, froidement, "administrativement"]

Cf. Entr. IX § IX p. 213 : "Ariste : La belle chose qu'un pays désolé par la tempête ! Théotime : Fort belle. Un pays habité par des pécheurs doit être dans la désolation." La fin, c'est l'ordre ; le châtiment sert à restaurer l'ordre ; en lui-même, il n'est pas beau ; mais, étant outil pour une fin qui est belle, un peu de la beauté de la fin rejaillit sur le moyen ; le châtiment a donc une beauté.

Méditations chrétiennes III § 8 : "L'ordre même veut le désordre pour punir le pécheur."

Idée augustinienne (et leibnizienne) : l'ordre est dans le tout et non dans la partie et le châtiment restaure l'ordre du tout.

Entr. XI § X pp. 267-8 : les hannetons dépouillent les arbres... "Si vous jugez, Ariste, des ouvrages de Dieu uniquement par rapport à vous,

[on juge par jugement libre comme on ne devrait faire que dans les Jugements Naturels : par rapport à soi. Dans les Jugements naturels, Dieu ne nous trompe pas, car ils sont des sensations, et ce n'est pas à cause de Dieu que nous confondons maintenant nos sentiments et la vérité] 

vous blasphémerez bientôt contre la Providence. Vous porterez bientôt d'étranges jugements de la sagesse du Créateur." 

Syndrome de Garo. Suit toute la p. 268 sur le mal fait par Dieu en prévision du péché.


La notion de "place"

Comme Dieu juge du point de vue du tout, et qu'il faut faire comme Dieu, il faut juger du point de vue du tout, et non de son point de vue particulier :

Traité de Morale I, V, § X pp. 65-66 : "La vérité et l'ordre ne consistent que dans les rapports de grandeur et de perfection que les choses ont entre elles. Mais comment découvrir ces rapports avec évidence lorsqu'on manque d'idées claires ? Comment donnera-t-on à chaque chose le rang qui lui convient, si l'on n'estime rien que par rapport à soi ? Certainement, si on se regarde comme le centre de l'univers, sentiment que le corps inspire 

[ mais sans nous nécessiter à en juger librement : il faut suspendre son jugement] 

sans cesse 

[ si l'on fait un bon usage de ces inclinations incessantes à l'erreur, elles deviennent quelque chose de très positif], 

tout l'ordre se renverse, 

[ il suffit d'une interversion dans l'ordre pour que tout l'ordre soit perverti : l'ordre est un système] 

toutes les vérités changent de nature. 

[car l'utile est pris pour le vrai ; pour Hume, cette estimation à partir de l'expérience est la source même des vérités, qui ne peuvent, pour nous, être antérieures aux impressions : si l'idée vient de l'impression, il ne saurait y avoir un ordre des idées qui s'oppose intrinsèquement à mes impressions. Opposition de l'amour de l'ordre et de l'amour-propre.] 

Un flambeau devient plus grand qu'une étoile, 

[par l'aberration du "point de vue" ; critique, entre autres, de la théorie épicurienne de la perception ; le grand devient petit, le petit devient grand ; cf. Descartes Pr. I § 71] 

un fruit plus estimable que le salut de l'Etat. 

[ car il est présent, sensible, agréable, touchant, alors que le salut de l'état est lointain, futur, abstrait...] 

La Terre, que les astronomes regardent comme un point, par rapport à l'univers, est l'univers même. Mais cet univers n'est encore qu'un point par rapport à notre être propre. 

[Pascal ; remarquer le thème très malebranchiste : la terre est grande, et mon corps est petit par rapport à elle. Or je considère la terre comme rien, et mon corps comme beaucoup. Car je n'en juge pas par idée claire, mais par sentiment confus. En effet, l'idée de la terre est vaste, et le sentiment qu'elle suscite en moi est donc dilué. Mon corps est petit, mais mon sentiment en est vif. Il y a inversion entre la dignité ontologique et la force du sentiment : cf. début Conversations (très beau passage) : mon corps, la chambre, la terre, l'étendue, Dieu : plus on va vers l'universel, plus la sensation s'exténue. On juge de l'ordre réel par l'ordre des utilités et des urgences. Un fruit est plus immédiatement agréable et plus fortement, que le salut de l'Etat. C'est un problème pédagogique fondamental. Comparer cette gradation avec celle des degrés d'amabilité chez Augustin ] 

Dans certains moments que le corps parle, et que les passions sont émues, on est prêt, si cela se pouvait, à le sacrifier [l'univers] à sa gloire et à ses plaisirs." On dirait du Sade...

Cf. Rousseau : rapport de la partie et du tout, de la "fraction" : problème de la véritable unité. Selon le sentiment immédiat, mon corps est le tout. Selon la raison, ou le contrat, mon être individuel est une partie, une fraction. Se considérer soi-même comme un organe et non comme un organisme. Tout voir du point de vue du Tout.

Cf. Traité de Morale I, XI § II p. 126 : "On meurt à son corps et au monde à proportion qu'on s'unit et qu'on obéit à l'ordre." 

Mourir à soi, c'est mourir à soi comme centre du monde.

Cf. Traité de Morale II, XII, §II-III p. 251 : "C'est la Sagesse éternelle, c'est l'Ordre immuable de la justice, qui doit régler ces places spirituelles, etc..." 

[il y a une sorte d'"étiquette" de l'univers, et Malebranche en est comme le Saint-Simon : l'univers est régi par un système de préséances : un coussin mal placé, un tabouret qui n'est pas attribué à qui de droit, et c'est le cosmos qui est en péril] 

Conv. VI p. 135 : Aimer selon l'ordre. Donc aimer Dieu comme il s'aime. Mais on ne peut aimer Dieu d'un amour positivement infini. On le préfère à toutes choses, et on compte pour rien par rapport à lui tous les êtres créés. Et comme autrui est de même nature que nous, on doit l'aimer comme nous-mêmes... [

Les jugements naturels seront là pour le point de vue subjectif :

Entr. IV § XIII pp. 97-98 : "Dieu aime l'ordre inviolablement et par la nécessité de son Etre etc... Or, c'est visiblement un désordre qu'un esprit capable de connaître et d'aimer Dieu, et par conséquent fait pour cela, soit obligé de s'occuper des besoins du corps. etc...". Malebranche parle ensuite des jugements naturels.

On voit bien, à partir de ces textes, en quel sens Malebranche prépare le XVIII° siècle : il décrit un ordre qui est engendré par le corps, par les intérêts empiriques et égoïstes, par les désirs et les besoins. Il le critique par rapport à l'ordre réel, mais est bien obligé de légitimer en quelque façon cet ordre subjectif. Il le légitime donc par rapport à la seule utilité, et le rejette totalement par rapport à l'ontologique. Ensuite, cette légitimation par l'utilité est reprise par Malebranche dans la perspective des visées eschatologiques de Dieu. Le XVIII° siècle en gardera uniquement la légitimité empirique, et évacuera Dieu, l'ordre ontologique, et la justification eschatologique.


La notion de finalité

L'ordre légitime de finalité exige que l'inférieur serve le supérieur. Quand c'est le supérieur qui sert l'inférieur, il y a perversion, ou, plus exactement, prostitution. Par exemple, la politique de Machiavel : le Prince se sert de Dieu au lieu de servir Dieu. Le désordre est une sorte de profanation, comme par exemple de se servir de son intelligence pour gagner de l'argent, ou même du confort, comme le voulait Descartes. Se servir de ses yeux, disait Augustin, pour contempler les choses d'en bas, alors qu'ils sont ce qu'il y a de plus haut placé dans notre corps.

Remarque sur le désordre chez Descartes et Malebranche : chez Malebranche, le désordre, c'est la perversion même. Chez Descartes, le contraire de l'ordre, c'est le désordre, le désordre dans les pensées. Ce désordre vient de la précipitation et de la prévention. Il vient de ce que nous avons été enfants avant que d'être hommes. C'est donc parce que l'homme est perverti qu'il y a naturellement du désordre dans ses pensées. Chez Descartes, le désordre n'est pas une perversion, mais il est le résultat d'une perversion.

Remarque sur la notion de "service" : pour Malebranche, l'ordre veut que l'inférieur serve le supérieur, que l'âme serve le corps. C'est un "service" de type féodal. Un être doit en servir un autre parce que son essence, son idée contient moins de perfection que l'essence ou l'idée de l'autre être. Ce sont donc des rapports entre idées qui constituent l'ordre, mais ce sont des idées conçues comme des degrés de perfection. 

Au contraire, chez Descartes, ce sont des rapports entre des idées conçues selon un strict point de vue de conditionnement logique. Une idée n'est pas plus parfaite qu'une autre (dans cette perspective du moins) n'a pas plus d'être qu'une autre ; une idée ne sert pas une autre idée, mais sert à... démontrer l'autre idée (cf. fin Règle I). Ce n'est nullement un rapport de service ; "servir", c'est "servir à ...". Ce n'est pas un rapport entre des êtres. C'est un rapport d'utilité : une idée est antérieure à une autre si elle est utile, outil pour démontrer ou penser la suivante. C'est un ordre de conditionnement. Ce n'est pas un ordre de dignités comme chez Malebranche.

Conv. II p. 42 : L'Incarnation est le grand dessein de la création : la création est donc parcourue par un but ; V p. 115. Voir le nombre de fois où Malebranche écrit "pour" à propos de Jésus-Christ. Conv. V p. 121 : "Il était avant tous dans le dessein de Dieu [c'est la définition de la cause finale : on commence par la représentation anticipée de la fin ] car les membres sont faits pour le chef, et non le chef pour les membres."

Conv. II p. 50 (déjà cité) : "Dieu a tout fait pour l'homme. (...) Mais l'homme est fait pour Jésus-Christ, les membres pour le Chef (...) Enfin tout est pour Dieu, le chef et son Eglise. (...) Dieu a diverses fins, qui sont toutes sagement subordonnées, les moins nobles aux plus nobles, et qui toutes se terminent à lui." [le multiple se réunit dans une seule fin ; la cause finale est le principe d'unité des diverses causes mécaniques.]

Conv. II p. 48, texte très net sur la finalité : "Quand il a créé le premier Adam, il pensait au second ; quand il a formé Eve, il avait en vue son Eglise."

On ne saurait dire plus clairement que l'ordre chronologique des créations est inverse par rapport à l'ordre des finalités. Le vrai sens du présent est dans l'avenir. [ p. ex. il y a dans l'Ancien Testament des figures du Nouveau. Le sens du présent est dans l'avenir]

De même p. 49 : "Son véritable dessein était l'Incarnation de son Fils."

TNG Second Disc. § LV p. 112 : "Dieu n'a créé ce monde visible, que pour en former peu à peu cette Ville invisible... et comme Jésus-Christ en sera la principale beauté, Dieu a toujours eu Jésus-Christ en vue dans la production de son ouvrage." [ le monde visible n'a donc pas son intérêt en lui même : il est outil] L'idée gère la matérialité, le tout gère les parties, etc. ; le tout est présent à l'esprit de l'ouvrier quand il met en place chacune des parties : 

Prémotion § XXV, pp. 144-5 (déjà cité en partie ) : 

"Un grand dessein 

[ remarquer que dessein = dessin, projet, esquisse, ébauche de l'ensemble, qui met en place les diverses parties, qui assigne les divers rôles ; synopsis ] 

où il doit entrer plusieurs ouvrages n'est parfaitement sage que lorsque toutes les parties qui doivent le composer y sont liées les unes aux autres,

[ idée leibnizienne d'harmonie ; synthèse des parties dans le tout ; les parties ne sont pas seulement juxtaposées, elles sont coordonnées] 

de manière que les moins nobles et les moins considérables se rapportent et soient subordonnées aux autres. L'ordonnance, par exemple, d'un tableau,

[synoptique]

n'est parfaite, que lorsque les parties qui le composent sont subordonnées au principal personnage 

[ noter que, dans le tableau, le centre est un personnage : le décor, la nature morte, l'inerte, ne sont là que pour faire valoir la personne, l'esprit ; l'inerte est disposé en fonction du vivant, le matériel en fonction du spirituel ; la création des choses est la confection de l'écrin de l'esprit] 

que le Peintre y veut représenter. Or ce qu'il y a de plus considérable 

[ =considéré par Dieu] 

dans l'univers, de plus agréable à Dieu, c'est sans doute l'Eglise, composée des Anges et des hommes, et dans l'Eglise, c'est l'homme-dieu... 

[ le principal personnage, c'est Jésus-Christ, Dieu fait homme : l'Incarnation est un ... "Autoportrait en jeune homme pauvre"] 

Les fins de Dieu étant subordonnées les unes aux autres, jusqu'à la dernière qui est Dieu lui-même, l'homme se rapporte à Jésus-Christ, Jésus-Christ à Dieu, la création de l'homme est subordonnée à l'incarnation du Verbe, l'homme terrestre à l'homme céleste, le monde présent au monde futur, et le monde futur à la gloire du créateur." 

Suit la description des degrés intermédiaires, à la fois moyens et fins. Rapports de l'homme et du chien. Le chien est fait pour l'homme, et, en un sens, l'homme pour le chien, puisqu'ils se comprennent. Mais l'homme est plus accordé au chien qu'il n'est fait pour lui. 

Origine de l'orgueil : Dieu a donné à l'homme la régence du monde visible. Or, pour l'homme déchu, seul le visible existe. L'homme se croit donc le souverain de toutes choses, alors qu'il n'est que vice-roi. L'ordre malebranchiste est un ordre féodal : vassalité, suzeraineté, service, hiérarchie, félonie, forfaiture, protection en échange du service



Lumière et sentiment de l'ordre.

Dieu est esprit et veut être adoré en esprit et en vérité. Adoré en esprit signifie que Dieu se soucie moins des corps en position de prière que des esprits qui se tournent vers lui. "Adoré en vérité" signifie que Dieu ne se contente pas d'un simple sentiment vague d'amour pour lui. Critique du simple instinct, du simple sentiment. L'amour de pur sentiment n'est pas méritoire. Il faut donc lumière et sentiment. Mais ce sera d'autant mieux si le sentiment vient de la lumière elle-même. Or , la lumière, ce sont les idées. Et les idées nous affectent très peu. L'ordre devrait donc nous affecter très peu. 

Alquié : l'ordre est perçu par la Raison. Mais souvent il fait place à une sorte de sentiment. Une valeur doit bien être ressentie comme telle, comme impérative. Elle requiert quelque désir. Il y aurait donc une raison purement spéculative, éclairante, et une raison éprouvée dans le sentiment, pour l'ordre des perfections. En cela, elle est semblable aux impressions secrètes des passions ; mais ce statut n'est pas très clair.

•Traité de Morale p. 154 : II, I, § II : "Quoiqu'il suffise pour être juste et agréable à Dieu que l'amour de l'Ordre soit notre habitude dominante, néanmoins, pour être parfait, il faut savoir régler cet amour par la connaissance exacte de ses devoirs. On peut même dire que celui qui néglige ou méprise cette connaissance, n'a nullement le cœur droit, quelque zèle qu'il sente en lui-même pour l'Ordre. Car enfin l'ordre veut être aimé par raison, et non point uniquement par l'ardeur de cet instinct, qui remplit souvent de zèle indiscret les imaginations trop vives, et tous ceux qui, n'étant point accoutumés à rentrer en eux-mêmes, prennent à tout moment les inspirations secrètes de leurs passions pour les réponses infaillibles de la vérité intérieure."

•Traité de Morale I, V, § XIX p.67 : "La connaissance de l'ordre est mêlée d'idées claires et de sentiments intérieurs***....etc..." 

*** Malebranche commet sans cesse ce pléonasme.

Traité de Morale I, V § XXI p. 69 : "Rien n'est plus sûr que la lumière."

•Traité de Morale suite § XVIII p. 67 : "La connaissance de nos devoirs suppose celle des attributs divins. Et notre conduite ne peut être sûre si elle n'est établie et réglée sur celle que Dieu tient dans l'exécution de ses desseins."

•Traité de Morale I, V § XV p. 66 : parmi les idées claires, "je mets les principes de morale". 

Mais ces principes ne sont pas principalement des principes dont on tire des conclusions, comme chez Descartes. Ils tirent à conséquence dans la pratique. Mais ces idées sont d'ailleurs plus "certaines" que claires et évidentes. 

D'où l'idée d'un Traité de Morale, qui se veut œuvre rigoureuse, construite selon un ordre rationnel. Cf. la correspondance et les écrits divers cités dans l'introduction critique au Traité de Morale éd. CNRS:

p. VI : D'Allemans : "Comme il avait pour maxime qu'une Morale bien faite n'était que les conséquences naturelles des vrais principes de la véritable métaphysique, et que nous n'en avions aucune qui ne fût faite sur cette idée et sur ce plan, il résolut (...) de faire la sienne telle que nous l'avons, et si parfaitement conforme à celle de l'Evangile."

p. VI : Lelong : "(M) qui ne trouvait point de livre sur la morale assez méthodique, se proposa d'en faire un traité dans lequel il expliquerait les premiers principes de cette science..."

p. VII : Le Vassor : "... Il ne présente aucune règle qu'il n'ait lui-même pratiquée en consultant la raison universelle, c'est-à-dire (...) le verbe ou la sagesse de Dieu même. Tous nos devoirs y sont déduits en effet de ses principes métaphysiques."

pp. XIII-XIV : Père André : "La princesse Elisabeth lui avait fait proposer autrefois de composer un traité de morale sur de meilleurs principes que celle de l'Ecole. ... Il avait toute sa vie étudié à fond cette science..."

" ... Tous ces moralistes avaient quatre défauts essentiels : de parler sans principes, je veux dire sans remonter aux premières notions des choses ; de raisonner sans idées claires (...) ; d'user d'un langage ou plutôt d'un jargon d'école (...) enfin de ne mettre ni suite, ni enchaînement entre les matières..."

"(il fallait beaucoup d'esprit) pour établir les principes ; pour éclaircir les idées, pour lever les équivoques, pour mettre de la raison partout."

p. 3 : Malebranche : lettre à X*** : "(...) en quoi consiste précisément la vertu (...) N'ayant point une idée claire de l'âme, (...) c'est une nécessité que la plupart des termes de morale n'expriment que des sentiments confus (...)"

[la première approche de l'ordre des perfections est en I, VI, et M. ne commence à faire de la morale proprement dite qu'en I, XIII.]


Dieu n'a pas à nous donner de commandements particuliers ou personnels : il suffit de consulter l'ordre et de le suivre. Il n'y a pas de décrets divins en matière de morale. Pas besoin de révélation spéciale, en ce qui concerne le fond de la moralité. La révélation et l'institution de l'Eglise ne sont que des aides, en raison du péché.

Universalité du sentiment de l'ordre : 

RV préf. p. 13-14 : Les hommes savent qu'il vaut mieux être juste, que d'être riche. Courir vite, louange pour des chevaux. 

Entr. XIV § XII p. 350-351 : "Il n'est pas absolument nécessaire, pour faire une bonne action, de savoir distinctement qu'on prononce par elle un jugement qui honore les attributs divins, ou qui soit conforme à l'ordre immuable des perfections que renferme l'essence divine. Mais afin que nos actions soient bonnes, il faut nécessairement qu'elles prononcent par elles-mêmes de tels jugements ; et que celui qui agit ait du moins confusément l'idée de l'Ordre, et qu'il l'aime, quoi qu'il ne sache pas trop ce que c'est. 

[suite, en substance : celui qui fait l'aumône ne sait peut-être pas clairement qu'il prononce de la hiérarchie des perfections divines. Il n'empêche que la beauté de l'ordre le frappe actuellement. C'est la conformité à l'ordre qui rend cette action bonne.] 

(...) (Les hommes) n'ont jamais pu effacer entièrement l'idée de l'ordre, cette idée générale, qui répond à ces mots : il faut, on doit, il est juste de. Car le moindre signe réveille cette idée ineffaçable dans les enfants mêmes qui sont encore pendus à la mamelle. Sans cela, les hommes seraient tout à fait incorrigibles, ou plutôt absolument incapables de bien et de mal. Or pourvu qu'on agisse par dépendance de cette idée confuse et générale de l'Ordre, et que ce qu'on fait y soit d'ailleurs parfaitement conforme, il est certain que le mouvement du cœur est réglé, quoique l'esprit ne soit pas fort éclairé."

Cuvillier note n° 20 sur § XIV : Thamin : L'intention seule fait la valeur de l'acte, et il faut obéir à la loi par respect pour la loi. Malebranche est proche de Kant. Ici, Malebranche distingue la moralité de l'action de sa dignité surnaturelle, qui n'est donnée que par Jésus-Christ.

Cuvillier note n° 39 sur § XIV : Il y a dans le cœur de l'homme une loi naturelle qui lui fait discerner le bien du mal, bien que cette loi soit fort obscurcie depuis le péché originel. Cf. Paul, Romains II, 14-15 : "Quand des païens, qui n'ont pas la Loi, accomplissent naturellement ce que la Loi commande, ils montrent que ce que la Loi ordonne est écrit dans leurs cœurs." [ mais cela ne les justifie pas pour autant car cela n'est pas fait en fonction de Jésus-Christ] Cf. S. Thomas Somme Théologique I, II, q. XCI § 2 concl. : "Il y a dans les hommes une loi naturelle, qui est une participation de la loi éternelle, selon laquelle ils discernent le bien et le mal."

Traité de Morale I, III § XIV pp. 45-46 : "Il ne faut pas s'imaginer que l'amour de l'Ordre soit semblable à ces vertus, ou plutôt à ces dispositions particulières qu'on peut perdre ou acquérir. Car l'Ordre immuable n'est point une créature particulière qu'on puisse commencer ou cesser entièrement d'aimer. Il est en Dieu et il s'imprime sans cesse en nous. C'est une loi écrite en caractères ineffaçables. C'est le Verbe divin, objet naturel et nécessaire de toutes les pensées et de tous les mouvements des esprits. On peut commencer ou cesser d'aimer une créature, car l'homme n'est pas fait pour elles. Mais on, ne peut entièrement renoncer à la raison, on ne peut cesser d'aimer l'Ordre. Car l'homme est fait pour vivre de raison, pour vivre selon l'Ordre. (...) La beauté de la justice touche souvent les injustes même."

Mais, au § suivant, p. 46, Malebranche écrit : "Toute la lumière vient donc du Verbe, tout le mouvement vient donc de l'Esprit saint." Les rôles respectifs du Verbe et de l'Esprit Saint ne sont donc pas clairement attribués.


Alquié : Le Cartésianisme de Malebranche :

La théorie de l'ordre semble optimiste, puisque nul homme n'est séparé des vraies valeurs. Mais elle engendre des difficultés. L'ordre est l'ordre en-soi des essences. L'ordre concerne aussi bien les perfections divines, absolues, que les perfections relatives des créatures, ou plutôt de leurs idées. En Dieu, la Sagesse prime la puissance. 

Malebranche : on n'a pas de mesure des perfections, mais on sait avec évidence les rapports généraux. Malebranche applique à la morale la théorie cartésienne de l'intuitus et de l'évidence. Dans Traité de Morale p. 206, Malebranche dit toutefois que celui qui voudrait faire le philosophe, et préférerait une mouche à une émeraude, passerait légitimement pour fou. C'est qu'il y a une dimension sociale de la morale. Et une distinction entre théorie et pratique.

Les rapports de perfection sont accessibles à tous, comme les rapports mathématiques. Universalité de la morale, reprise par Kant, Voltaire et Diderot. D'où une société avec tous les hommes et avec Dieu. Opp. Luther, pour qui la vraie justice nous est inaccessible. La justice de Dieu nous parle par la voix de notre conscience. Alors que D. ne pouvait que conseiller l'obéissance. Chez Malebranche, adoration n'exclut pas participation. Montesquieu : la justice est le rapport de convenance qui se trouve réellement entre deux choses. Montesquieu était un lecteur de Malebranche. Mais il traite des choses, et non des idées des choses ; bien que Malebranche ait parfois un vocabulaire imprécis, que Montesquieu a pu reprendre sans y rien changer : Traité de Morale I, V, XIV p. 65 : "La Vérité et l'Ordre ne consistent que dans les rapports de grandeur et de perfection que les choses ont entre elles.", et ce rapport est toujours le même, que ce soit Dieu, un ange ou un homme qui le considèrent. De même Rousseau.

Pour Malebranche, surtout dans le Traité de Morale, seule la Raison nous révèle la morale. Il ne faut, comme dans la connaissance, se fier qu'aux idées et se défier des sentiments confus. La connaissance est supérieure à la foi et au sentiment, si l'on veut être solidement vertueux. Le Verbe ne se rend sensible que pour rendre la Vérité intelligible. Malebranche s'oppose aux libertins sensuels et aux dévots aveugles. On interprète les commandements par la raison. M. veut fonder une morale rationnelle, but non-atteint de Descartes. Dans le Traité de Morale, l'amour de Dieu même est subordonné à l'amour de l'ordre, puisqu'on doit aimer ce qui est plus parfait. Il y a un principe unique de la morale, sans acceptions de circonstances, de classes, etc. 

Mais le mot "amour" indique qu'il n'y a pas pure aperception. Non seulement voir, mais aimer, vouloir. Il ne suffit même pas de l'aimer, car tout le monde l'aime. Il faut l'aimer plus que toute chose. Et d'un amour libre, de choix. D'où, sans cesse, l'expression "amour habituel, libre et dominant". Les damnés ont toujours quelque légère idée de l'Ordre. Les démons ont quelque amour de l'Ordre. Les actes vertueux sont le plus souvent accomplis par affections. Cf. Kant : conformément au devoir. Malebranche : c'est la lumière de la raison qui en juge. La voie du sentiment semble fermée. Le sentiment, l'instinct, sont de mauvais juges à cause du péché originel. Mais comment associer raison théorique et amour ? Il semble que le rationalisme moral de Malebranche ne soit pas si complet qu'il le dit. Le parallélisme strict entre des exemples tirés de la connaissance spéculative et des exemples tirés de la morale, n'est peut-être pas clairement établi.

On n'a pas à suivre la nature, car elle relève de lois générales, et non d'intentions particulières de Dieu. Non pas se soumettre à ce que Dieu fait, mais à ce que Dieu veut, au principe de ce qu'il a voulu en établissant des lois générales. Ce qui montre que Dieu ne fait pas ce qu'il veut. L'ordre n'est pas identifié à la nature. On peut le suivre sans suivre la nature, contrairement au naturalisme. Les lois de la nature ont été établies en fonction de l'ordre ; mais elles ne sont pas l'ordre. L'ordre impose donc à l'homme une attitude différente de celle qu'il impose à Dieu.

Vérité et ordre sont dans la Raison : ne va-t-on pas la diviser ? En elle il y a le fait, et le droit. Descartes aussi supposait une fonction évaluatrice et pratique de la raison, mais n'en a jamais fait la théorie. Que la raison spéculative entraîne la volonté, cela va de soi. Mais, chez Malebranche, comment un ordre purement contemplé peut-il prendre force de loi ? Pour cela, il faudrait que nous soyons unis non au seul Verbe, mais aussi à la volonté de Dieu, à Dieu comme action, au Père. Ailleurs, Malebranche l'explique par union au Saint Esprit.(Médit. p. 151 : "Tu aimes l'ordre par l'inspiration du Saint Esprit"). L'homme serait donc image de la Trinité (ce qui serait bien augustinien, cf. 3° lettre à Lamy "Etant comme nous sommes, il est impossible que les perfections de l'Original n'aient point essentiellement de rapport à nos âmes".

Mais le Verbe lui-même demande à être consulté comme ordre [déjà cité] : 

Cf. Méditations chrétiennes III §§ 21 et 22 p. 33.

Méditations chrétiennes III § 23 p. 34 : "Tu dois beaucoup plus contempler la beauté de l'ordre que l'évidence de la vérité."

C'est notre pure raison qui voit les valeurs comme telles. On ne peut percevoir une loi comme un pur fait, sans une dimension d'agrément intérieur. On a alors une raison à la fois théorique et évaluatrice. Dans les Méditations, on a l'aspect esthétique. Mais l'esthétique est définie par Malebranche comme saisie confuse de rapports de pure grandeur, et l'amour qu'on y éprouve n'est qu'amour de soi. La beauté de l'ordre ne s'éclaircit pas si je la considère, au contraire.

Comment l'ordre moral, perçu dans le ravissement ou dans le remords, peut-il être ainsi perçu par la seule et pure raison ? Entr. VIII § XIII : les rapports de grandeur suscitent des jugements. Les rapports de perfections "excitent encore des mouvements" (X° Ecl) : On voit que l'esprit est plus noble que le corps, mais on ne voit pas pourquoi cette vérité spéculative aurait force de loi. Pour cela, il faut savoir que Dieu s'aime lui-même et donc ce qui lui ressemble. Mais alors il faut considérer la volonté de Dieu, et Malebranche ne peut plus dire que c'est l'ordre lui-même qui est impératif.

L'ordre moral touche l'esprit. Mais alors il n'est pas perçu par la seule raison où il n'y a que des idées pures et non-touchantes. De même, chez Kant, comment la raison peut-elle agir sur la sensibilité ?

M. veut une morale rationaliste, mais laisse place au sentiment. Il fait marche arrière. Il faut ajouter, à la vision pure dans le Verbe, une impression venant du Saint esprit, qui donnerait une sorte de savoir par sentiment qui ferait le caractère impératif de l'ordre. Voie courte et sûre. "On peut voir l'Ordre par idée claire, mais on le connaît aussi par sentiment." (Traité de Morale 67-8). 

Le remords des simples semble accréditer une raison, qui fait des reproches, mais sans aucune lumière. Traité de Morale p. 67, déjà cité : "la connaissance de l'ordre, qui est notre loi indispensable, est mêlée d'idées claires et de sentiments intérieurs." Ce n'est pas très convaincant philosophiquement. Le sentiment moral ne reçoit pas de statut satisfaisant.

Malebranche annonce les morales du sentiment, mais n'aurait pu les admettre.

Le sentiment de l'ordre ne peut être de même nature que les jugements naturels, car les jugements naturels n'ouvrent nulle voie vers la lumière. Or le sentiment moral peut être éclairci.

Les sentiments ne nous révèlent que les biens du corps. Les biens de l'âme ne peuvent être connus que par lumière. M. décrit en fait le sentiment de l'ordre comme une "modalité représentative"... : modalité parce que c'est un sentiment ; représentative parce qu'il en supposé nous apprendre une vérité qui réside en Dieu.



Bouillier : Histoire de la Philosophie cartésienne pp. 89 sqq : La raison est à la fois spéculative et pratique, selon la façon dont on la considère. 

[Les 2 ordres de M. sont deux points de vue selon lesquels les idées sont comparables entre elles.] 

L'ordre est le rapport des perfections en Dieu. Or en Dieu, tout est infini. Mais il y a des infinis plus grands que les autres : une infinité de centaines est plus grande qu'une infinité de dizaines. Dieu juge a priori des choses du point de vue spéculatif (car l'idée est antérieure à l'existence) et du point de vue pratique : il connaît a priori les perfections des choses par la seule consultation de leurs idées. C'est donc que les idées elles-mêmes sont inégales, hiérarchiques. Dieu voit la perfection des choses. Mais sa raison ne peut être contredite par sa volonté = sa pratique ne peut contredire sa théorie. Donc Dieu aime à proportion de l'amabilité. L'homme doit aimer comme Dieu aime. Mais pour aimer, il faut sentir. Cela ressemble aux passions, car la raison nue n'est pas impérative. Il faut que nos amours soient subordonnées comme le sont les choses auxquelles elles s'adressent. 

[ ici, subordination ne signifie pas subordination dans la suite des pensées, mais soumission, être commandé par, etc.]





Textes


Descartes

Règle III p. 89 : définition de la déduction. "tout ce qui se conclut de certaines autre choses connues avec certitude".

Règle IV : p. 99 : "observer opiniâtrement un ordre ..."

Règle VI : "Pour distinguer les choses les plus simples de celles qui sont complexes, et pour en poursuivre méthodiquement l'examen, il faut, dans chaque série de termes où nous avons déduit directement certaines vérités les unes à partir des autres, identifier celui qui est le plus simple, et voir comment tous les autres en sont, soit plus, soit moins, soit également éloignés."

Règle VI 101-103 : "... toutes les choses peuvent se disposer sous forme de séries, non point en tant qu'on les rapporte à quelque genre d'être... mais en tant qu'elles peuvent se connaître les unes à partir des autres, en sorte que, chaque fois qu'il se présente une difficulté, nous puissions aussitôt nous rendre compte s'il sera utile d'en résoudre d'autres au préalable, lesquelles, et dans quel ordre . Mais (...) il faut remarquer premièrement que de toutes les choses, sous l'aspect de leur utilité possible pour notre propos, c'est-à-dire lorsque nous ne considérons pas leur nature isolément, mais que nous les comparons entre elles pour les connaître les unes à partir des autres, on peut dire qu'elles sont, soit absolues, soit relatives." etc.

Règle VI p. 105 : "Je comprends, en y réfléchissant attentivement, de quelle manière s'imbriquent toutes les questions qui peuvent se poser touchant les proportions ou les rapports des choses, et dans quel ordre on doit les examiner : ce résultat à lui seul résume l'essentiel de toute la science de la mathématique pure."

Règle VI pp.106-107. Et p.108, fin de la règle : extension possible à toutes les disciplines. 

Règle X : titre p. 126 : "Pour que l'esprit gagne en sagacité, on doit lui donner de l'exercice (...) en lui faisant examiner méthodiquement toutes les techniques humaines, même les plus insignifiantes, mais de préférence celles qui manifestent ou présupposent un ordre. " ; et p. 127 le tissage, etc. "nous présentent de la façon la plus distincte des types d'ordre en nombre infini, tous différents les uns des autres, et cependant tous réguliers ; or c'est à les observer [les types d'ordre] minutieusement que se réduit presque toute la sagacité humaine."

Lettre à Mersenne du 20 nov. 29 pp. 230-231 : la langue universelle "pourrait être enseignée en fort peu de temps, et ce par le moyen de l'ordre, c'est-à-dire, établissant un ordre entre toutes les pensées qui peuvent entrer en l'esprit humain, de même qu'il y en a un naturellement établi entre les nombres."

Lettre à Vatier 22 février 1638 FA II p. 29 : " (...) outre qu'il m'importe fort peu, si je suis le premier ou le dernier à écrire les choses que j'écris, pourvu seulement qu'elles soient vraies. Toutes mes opinions sont si jointes ensemble, et dépendent si fort les unes des autres, qu'on ne s'en saurait approprier aucune sans les savoir toutes."

Principes I § 7 : "Nous ne saurions nous empêcher de croire que cette conclusion, je pense donc je suis, ne soit vraie, et par conséquent la première et la plus certaine qui se présente à celui qui conduit ses pensées par ordre."

Principes I § 12 : "Ceux qui n'ont pas philosophé par ordre ont eu d'autres opinions sur ce sujet..."

LPP p. 770 : "Ces principes doivent avoir deux conditions : l'une, qu'is soient si clairs et si évidents que l'esprit humain ne puisse douter de leur vérité lorsqu'il s'applique avec attention à las considérer ; l'autre, que ce soit d'eux que dépende la connaissance des autres choses, en sorte qu'ils puissent être connus sans elles, mais non pas réciproquement elles sans eux." 

LPP p. 782 : "sans avoir omis aucune des choses qui doivent précéder les dernières dont j'ai écrit." 

LPP p. 784 : "Toutefois, à cause qu'il (Regius) a mal transcrit et changé l'ordre, et nié quelques vérités de métaphysique, sur qui toute la physique doit être appuyée, je suis obligé de le désavouer entièrement."

AT III 284-5 : "Assurez-vous qu'il n'y a rien en ma métaphysique que je ne croie être vel lumine naturale notissimum, vel accurate demonstrandum, et que je me fais fort de le faire entendre à tous ceux qui voudront et pourront y méditer. Mais je ne puis pas donner de l'esprit aux hommes ni faire voir ce qui est au fond d'un cabinet à des gens qui ne veulent pas entrer dedans pour le regarder." 

Discours de la Méthode II pp. 586-7 : "... conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusques à la connaissance des plus composés ; et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres."

Secondes Réponses ( à la fin, AT p. 13 ): "L'ordre consiste en cela seulement que les choses connues les premières sont connues sans les suivantes, et les suivantes seulement par celles qui les précèdent."

Lettre à Mersenne du 24 décembre 1640, FA II p. 301 : "Et il est à remarquer, en tout ce que j'écris, que je ne suis pas l'ordre des matières, mais seulement celui des raisons : c'est-à-dire que je n'entreprends point de dire en un même lieu tout ce qui appartient à une matière, à cause qu'il me serait impossible de le bien prouver, y ayant des raisons qui doivent être tirées de bien plus loin les unes que les autres ; mais en raisonnant par ordre, a facilioribus ad difficiliora, j'en déduis ce que je puis, tantôt pour une matière, tantôt pour une autre ; ce qui est, à mon avis, le vrai chemin pour bien trouver et expliquer la vérité. Et pour l'ordre des matières, il n'est bon que pour ceux dont toutes les raisons sont détachées..."

Lettre-Préface aux Principes FA III p. 770 : "Afin que cette connaissance soit (parfaite), il est nécessaire qu'elle soit déduite des premières causes, en sorte que pour étudier à l'acquérir, ce qui se nomme proprement philosopher, il faut commencer par la recherche de ces premières causes, c'est-à-dire des principes ; et que ces principes doivent avoir deux conditions : l'une, qu'ils soient si clairs et si évidents que l'esprit humain ne puisse douter de leur vérité, lorsqu'il s'applique avec attention à les considérer ; l'autre, que ce soit d'eux que dépende la connaissance des autres choses, en sorte qu'ils puissent être connus sans elles, mais non pas réciproquement elles sans eux ; et qu'après cela il faut tâcher de déduire tellement de ces principes la connaissance des choses qui en dépendent, qu'il n'y ait rien en toute la suite des déductions qu'on en fait, qui ne soit très manifeste."

A Clerselier, juin 46 AT VI, 444 : "le premier principe est que notre âme existe, à cause qu'il n'y a rien dont l'existence nous soit plus notoire."


Augustin

De Ordine p. 303 : "Suivre l'ordre des choses et s'y conformer, voilà le propre de tous les êtres, et d'abord du tout qui les contient et les gouverne ; mais connaître et comprendre l'ordre est très difficile aux hommes et très rare parmi eux."

De Ordine p. 331: "Dieu, sans aucun doute, aime l'ordre." ; 

De Ordine p. 333 : "la nécessité de l'ordre..." ; 

De Ordine p. 345 : "L'ordre est ce dont l'observation pendant la vie nous conduira à Dieu, et ce dont l'inobservation nous empêchera d'arriver jusqu'à Dieu."

De Ordine p. 349 : "Dieu lui-même est dirigé par l'ordre." ; 

De Ordine p. 391 : "Celui qui ose se lancer à l'aventure et sans ordre dans l'étude de ces questions deviendra, non pas studieux, mais curieux, non pas savant, mais crédule, non pas prudent mais incrédule."

De Ordine p. 403-405 : "cet ordre par lequel on parvient à l'intelligence de l'ineffable majesté... Si vous aimez beaucoup l'ordre, ne souffrez pas que nous allions à tort et à travers."

De Ordine p. 405 : "Celui qui médite selon le bon ordre saura aussi clairement qu'en mathématiques qu'il y a un ordre universel, même pour ce qui paraît désordre. VIII § 25 : "Cette science, c'est précisément la loi de Dieu, qui, demeurant toujours fixement et immuablement en lui, se trouve comme gravée dans l'âme des sages, afin qu'ils sachent que leur vie sera d'autant plus excellente et plus sublime qu'ils contempleront plus parfaitement la loi divine par l'intelligence et l'observeront plus exactement dans leur vie. Cette science ordonne à ceux qui veulent la connaître de suivre l'ordre sous son double aspect, dont l'un concerne la vie et l'autre l'étude."

De la Quantité de l'Ame : IV § 6 p. 237 : "Je te conseille donc de suivre docilement le chemin par où je juge bon de te conduire sans te fatiguer des détours indispensables, et de ne pas t'impatienter si tu arrives avec quelque retard au but désiré"

De la Quantité de l'Ame : VII § 12, début p. 249 (même chose)

De la Quantité de l'Ame : VII § 12 fin, p. 251 : "Au cas où, néanmoins, tu ne pourrais réfréner cet ardent désir qui t'induit à une quête rationnelle de la vérité, il te faut (faudrait) supporter alors beaucoup de longs détours." 

Cité de Dieu XI, XXI p. 99 : "De la Terre jusqu'au Ciel, du visible jusqu'à l'invisible, il est des biens supérieurs à d'autres."

Vraie Religion p. 55 : [un corps inerte est moins, a moins d'être qu'un corps vivant. Celui qui préfère l'inerte au vivant choisit le moins contre le plus et déplaît à Dieu.]

Vraie Religion p. 75 : "Il y a donc un certain bien que l'âme raisonnable ne peut aimer sans péché, car il est d'un ordre inférieur à elle." 

Vraie Religion p. 77 : "Le mal, c'est la pratique superstitieuse par laquelle on sert une créature de préférence au créateur."; 

Vraie Religion p. 79 : "... pourchasser les objets du plus bas degré comme s'ils étaient du plus haut..." 

Vraie Religion p. 83 : "Tout corps est au service de l'âme qui l'anime, autant que celle-ci le mérite et que l'exige l'ordre.";

Vraie Religion p. 85 cite Corinthiens XI, 3 : "Le chef de la femme, c'est l'homme, le chef de l'homme, le Christ, et le chef du Christ, Dieu" et un peu plus loin : "S'il est pur de tout péché et soumis à Dieu, l'être raisonnable règne sur tous les autres qui lui sont soumis etc...".

Vraie Religion p. 101 : "L'être qui juge est supérieur à la chose dont il juge." ; 

Vraie Religion p. 107 : "Puisque l'âme se rend compte que ce n'est pas en elle-même qu'elle prend appui pour juger de l'aspect et du mouvement des corps, elle doit en même temps reconnaître que sa propre nature est supérieure à la nature dont elle juge, mais qu'elle-même est inférieure à la nature sur laquelle elle prend appui pour juger, sans être le moins du monde capable de porter sur elle un jugement." 

Vraie Religion p. 123 : on pèche quand on préfère l'œuvre à l'artiste... et tout le § XXXVII, 68 qui décrit les superstitions : "Non seulement ils aiment, mais il servent la création de préférence au Créateur."

Vraie Religion p. 129 cite l'Ecriture : "Tu adoreras le Seigneur tou Dieu, et Le serviras Lui seul." Augustin ajoute : "ainsi est écrasé l'orgueil."; puis : "Celui qui s'attache à la contemplation sans fin de l'immuable vérité ne se sert pas du faîte de son corps, c'est-à-dire de ses yeux, pour se jeter dans l'expérience des objets temporels d'en bas." 

Vraie Religion p. 181 : "Que notre religion ne soit pas un culte d'animaux : les derniers des hommes valent mieux, et pourtant nous ne devons pas les adorer."

De la Quantité de l'Ame XXVI, § 80 pp. 393-395 : " En vertu de la loi inviolable et inaltérable par laquelle il régit ce qu'il a créé, le Dieu suprême et véritable soumet le corps à l'âme, l'âme à lui- même, et par là tout à lui-même. Jamais Il ne l'abandonne dans aucun de ses actes, qu'il s'agisse de la punir ou de la récompenser, car Il a estimé qu'il serait très beau que tout ce qui est soit comme il est, et trouve sa place dans les plans successifs de la nature, de sorte qu'il n'y eût rien de laid qui pût choquer quiconque envisage l'ensemble, et que tout châtiment, toute récompense octroyée à l'âme ajoutât, par sa juste mesure, quelque chose à la beauté et à l'harmonie des choses."

Gilson : Introduction à l'Etude de Saint Augustin p. 162 : "L'ensemble des essences éternelles et des choses qui participent à ces essences, forme une hiérarchie de réalités supérieures ou inférieures les unes aux autres ; les relations qui naissent de cette hiérarchie constituent ce que l'on nomme l'ordre. La nature est régie nécessairement par cet ordre, que Dieu lui a imposé, et l'homme lui-même, en tant qu'il est une partie de la nature, subit l'ordre divin sans pouvoir s'y soustraire. Une différence capitale apparaît au contraire avec les actions qui dépendent de la volonté humaine ; au lieu d'être nécessairement régies par l'ordre divin, ces actions elles-mêmes ont pour objet de le réaliser. Ici, ce n'est plus de subir la loi qu'il s'agit, mais de la vouloir et de collaborer à son accomplissement. L'homme connaît la règle ; la voudra-t-il, telle est désormais la question." 

Gilson : Introduction à l'Etude de Saint Augustin pp. 212-213 : "Il faut jouir de Dieu seul et simplement user du reste en vue de jouir de Dieu. Pour qu'on applique ce principe aux problèmes que soulève le détail de la vie morale, il faut par ailleurs que l'homme sache estimer les choses à leur juste valeur et conformer sa volonté à cette juste estimation. Aimer ce qu'il ne faut pas aimer, ne pas aimer ce qu'il faut aimer, aimer inégalement ce qu'il faut aimer également, et aimer également ce qu'il faut aimer inégalement, voilà le mal. Le bien (...), c'est d'aimer les choses d'un amour qui se conforme à l'ordre : ille autem juste et sancte vivit qui ordinatam dilectionem habet. (Doctrine chrétienne I, 27-8). (...) Or le bien moral, c'est la vertu. D'où la définition lapidaire que Saint Augustin en donne : ordo est amoris (Cité de Dieu XV, ch. 22) La vertu, c'est la soumission de l'amour à l'ordre. A quel ordre la volonté doit s'assujettir, c'est ce que la hiérarchie des fins permet de déterminer. Au plus bas degré de l'échelle des fins se trouvent les biens extérieurs et matériels : aliments, vêtements, or et argent. Pris en eux-mêmes, ce sont de vrais biens. Puisqu'ils ont été créés, c'est que Dieu les a voulus à une place déterminée dans l'univers : on ne saurait donc les considérer comme mauvais en soi sans tomber dans l'erreur des manichéens. Ce qui est mauvais, ce n'est pas d'en user, mais d'en jouir, (...) il est bon d'user de ces choses en vue de fins spirituelles et de les subordonner entièrement à Dieu. Au-dessus de ces biens secondaires, nous trouvons notre prochain, c'est-à-dire les autres hommes. [ Résumé de la suite : d'abord nos parents proches, puis nos amis, puis les inconnus, selons leurs besoins. Aimer son prochain comme soi-même suppose qu'on sache d'abord s'aimer soi-même ; or l'homme est âme et corps Nul ne hait sa propre chair, mais le corps n'est pas en l'homme ce qu'il y a de meilleur. L'homme est image de Dieu par sa pensée. C'est donc en vue de notre âme que nous devons aimer notre corps.] 



Malebranche

Entretiens VIII pp. 190-191:"Dieu renferme dans la simplicité de son être les idées de toutes choses et leurs rapports infinis, généralement toutes les vérités. Or on peut distinguer en Dieu deux sortes de vérités ou de rapports, des rapports de grandeur et des rapport de perfection, des vérités spéculatives et des vérités pratiques ; des rapports qui n'exigent par leur évidence que des jugements, et d'autres rapports qui excitent encore des mouvements. Ce n'est pas néanmoins que les rapports de perfection puissent être clairement connus, s'ils ne s'expriment par des rapports de grandeur. Mais il ne faut pas nous arrêter à cela. Deux fois deux font quatre : c'est un rapport d'égalité en grandeur ; c'est une vérité spéculative qui n'excite point de mouvement dans l'âme, ni amour ni haine, ni estime ni mépris, etc. L'homme vaut mieux que la bête : c'est un rapport d'inégalité en perfection, qui exige non seulement que l'esprit s'y rende, mais que l'amour et l'estime se règlent par la connaissance de ce rapport ou de cette vérité. "

Traité de Morale. I, I, § XIV p. 22 : "La Vérité et l'Ordre sont les rapports de grandeur et de perfection réels, immuables, nécessaires que renferme la substance du Verbe divin." 

Traité de Morale II, XIV § 5 p.271 : "... former sur l'ordre tous les mouvements de son cœur (...) ne pas désirer que l'ordre s'accommode à nos volontés ; cela n'est pas possible : l'ordre est immuable et nécessaire."

Traité de Morale p. 157 : "L'ordre demande que la créature dépende du Créateur, que toute expression se rapporte à son modèle."

Traité de Morale I, V, § XVIII p. 67 : "La connaissance de nos devoirs suppose celle des attributs divins ; et notre conduite ne peut être sûre, si elle n'est établie et réglée sur celle que Dieu tient dans l'exécution de ses desseins."

Méditations chrétiennes X, XI § VI : "La règle des desseins de Dieu, c'est l'ordre." [ c'est nous qui soulignons]

Méditations chrétiennes IV § 7 p. 38 : "L'esprit est plus parfait ou plus noble que le corps."

Traité de Morale. I, IX § IX p. 111 : "L'ordre demande que les êtres supérieurs puissent agir sur ceux qui sont au-dessous d'eux." 

Conversations II p. 50 : "Dieu a tout fait pour l'homme.(...) Mais l'homme est fait pour Jésus-Christ, les membres pour le Chef (...) Enfin tout est pour Dieu, le chef et son Eglise. (...) Dieu a diverses fins, qui sont toutes sagement subordonnées, les moins nobles aux plus nobles, et qui toutes se terminent à lui." 

Recherche de la Vérité livre VI ch. IV p. 325 : "... commencer par le simple, parce que cette manière est naturelle... mais encore parce que Dieu agissant toujours avec ordre, et par les voies les plus simples, cette manière d'examiner nos idées et leurs rapports nous fera mieux connaître ses ouvrages."

Entretiens IX § IX p. 211 : "Tâchons de bien comprendre les principes les plus généraux. Car ensuite tout le reste va tout seul, tout se développe à l'esprit avec ordre, et avec une merveilleuse clarté."

Conversations III p. 82 : "Certainement, l'Ordre immuable est la règle inviolable des volontés divines. "

Entretiens VIII p. 191: "Dieu renferme en lui tous les rapports de perfection. Or il connaît et il aime tout ce qu'il renferme dans la simplicité de son être. Donc il estime et il aime toutes choses à proportion qu'elles sont aimables et estimables. Il aime invinciblement l'Ordre immuable, qui ne consiste et ne peut consister que dans les rapports de perfection qui sont entre ses attributs, et entre les idées qu'il renferme dans sa substance. Il est donc juste essentiellement et par lui-même. Il ne peut pécher, puisque s'aimant invinciblement, il ne peut qu'il ne rende justice à ses divines perfections, à tout ce qu'il est, à tout ce qu'il renferme. Il ne peut même vouloir positivement et directement produire quelque dérèglement dans son ouvrage, parce qu'il estime toutes les créatures selon la proportion de la perfection de leurs archétypes. Par exemple, il ne peut sans raison vouloir que l'esprit soit soumis au corps : et si cela se trouve, c'est que maintenant, l'homme n'est point tel que Dieu l'a fait. Il ne peut favoriser l'injustice : et si cela est, c'est que l'uniformité de sa conduite ne doit pas dépendre de l'irrégularité de la nôtre. Le temps de sa vengeance viendra. Il ne peut vouloir ce qui corrompt son ouvrage : et s'il s'y trouve des monstres qui le défigurent, c'est qu'il rend plus d'honneur à ses attributs par la simplicité et la généralité de ses voies, que par l'exemption des défauts qu'il permet dans l'univers, ou qu'il y produit en conséquence des lois générales qu'il a établies pour de meilleurs effets que la génération des monstres (...) Ainsi Dieu est juste en lui-même, juste dans ses voies, juste essentiellement ; parce que toutes ses volontés sont nécessairement conformes à l'Ordre immuable."

Chinois p. 27 : "... il estime et il aime nécessairement davantage les Etres qui participent davantage à ses perfections. Il estime donc et il aime davantage l'homme par exemple que le cheval. L'homme vertueux et qui lui ressemble, que l'homme vicieux qui défigure l'image qu'il porte de la divinité, car nous savons que Dieu a créé l'homme à son image et à sa ressemblance, etc..."

Entretiens XI § X p. 268 : "N'est-ce pas pour l'homme que Dieu a tout fait ? -- Oui, Ariste, pour cet homme sous les pieds duquel Dieu a tout assujetti, sans en rien excepter (...). Dieu a tout fait pour son Fils, tout pour son Eglise, et son Eglise pour lui. Mais s'il a fait les puces pour l'homme, c'est assurément pour le mordre et pour le punir. La plupart des animaux ont leur vermine particulière. Mais l'homme a sur eux cet avantage, qu'il en a pour lui seul de plusieurs espèces : tant il est vrai que Dieu a tout fait pour lui. C'est pour dévorer ses blés que Dieu a fait les sauterelles. C'est pour ensemencer ses terres qu'il a donné comme des ailes à la graine des chardons. C'est pour flétrir tous ses fruits qu'il a formé des insectes d'une infinité d'espèces. En ce sens, si Dieu n'a pas fait toutes choses pour l'homme, il ne s'en faut pas beaucoup. ... Cet accord merveilleux [du physique avec le moral] consiste en partie dans cet ordre de justice, que l'homme s'étant révolté contre le Créateur, ce que Dieu prévoyait devoir arriver, les créatures se révoltent, pour ainsi dire, contre lui, et le punissent de sa désobéissance. Voilà pourquoi il y a tant de différents animaux qui nous font la guerre."

Conversations V p.114-5: "Dieu fait tout ce qu'il se doit à lui-même. On l'offense, on lui résiste, on renverse l'ordre des choses, et par là on blesse l'ordre immuable des perfections divines. Ne doit-il pas se venger ?"

Entretiens IX § IX p. 213 : "Ariste : La belle chose qu'un pays désolé par la tempête ! Théotime : Fort belle. Un pays habité par des pécheurs doit être dans la désolation."

Méditations chrétiennes III § 8 : "L'ordre même veut le désordre pour punir le pécheur."

Entretiens XI § X pp. 267-8 : [les hannetons dépouillent les arbres... ] "Si vous jugez, Ariste, des ouvrages de Dieu uniquement par rapport à vous, vous blasphèmerez bientôt contre la Providence. Vous porterez bientôt d'étranges jugements de la sagesse du Créateur." 

Traité de Morale I, V, § X pp. 65-66 : "La vérité et l'ordre ne consistent que dans les rapports de grandeur et de perfection que les choses ont entre elles. Mais comment découvrir ces rapports avec évidence lorsqu'on manque d'idées claires ? Comment donnera-t-on à chaque chose le rang qui lui convient, si l'on n'estime rien que par rapport à soi ? Certainement, si on se regarde comme le centre de l'univers, sentiment que le corps inspire sans cesse, tout l'ordre se renverse, toutes les vérités changent de nature."

Traité de Morale I, XI § II p. 126 : "On meurt à son corps et au monde à proportion qu'on s'unit et qu'on obéit à l'ordre." 

Traité de Morale II, XII, §II-III p. 251 : "C'est la Sagesse éternelle, c'est l'Ordre immuable de la justice, qui doit régler ces places spirituelles, etc... " 

Entretiens IV § XIII pp. 97-98 : "Dieu aime l'ordre inviolablement et par la nécessité de son Etre. etc... Or, c'est visiblement un désordre qu'un esprit capable de connaître et d'aimer Dieu, et par conséquent fait pour cela, soit obligé de s'occuper des besoins du corps. etc...".

Conversations II p. 48 : "Quand il a créé le premier Adam, il pensait au second ; quand il a formé Eve, il avait en vue son Eglise."

Conversations II p. 49 : "Son véritable dessein était l'Incarnation de son Fils."

TNG Second Disc. § LV p. 112 : "Dieu n'a créé ce monde visible, que pour en former peu à peu cette Ville invisible... et comme Jésus-Christ en sera la principale beauté, Dieu a toujours eu Jésus-Christ en vue dans la production de son ouvrage."

Prémotion § XXV, pp. 144-5 (déjà cité en partie ) : "Un grand dessein où il doit entrer plusieurs ouvrages n'est parfaitement sage que lorsque toutes les parties qui doivent le composer y sont liées les unes aux autres, de manière que les moins nobles et les moins considérables se rapportent et soient subordonnées aux autres. L'ordonnance, par exemple, d'un tableau, n'est parfaite, que lorsque les parties qui le composent sont subordonnées au principal personnage que le Peintre y veut représenter. Or ce qu'il y a de plus considérable dans l'univers, de plus agréable à Dieu, c'est sans doute l'Eglise, composée des Anges et des hommes, et dans l'Eglise, c'est l'homme-dieu.... Les fins de Dieu étant subordonnées les unes aux autres, jusqu'à la dernière qui est Dieu lui-même, l'homme se rapporte à Jésus-Christ, Jésus-Christ à Dieu, la création de l'homme est subordonnée à l'incarnation du Verbe, l'homme terrestre à l'homme céleste, le monde présent au monde futur, et le monde futur à la gloire du créateur." 

Conversations V p. 121 : "Il était avant tous dans le dessein de Dieu car les membres sont faits pour le chef, et non le chef pour les membres."

Traité de Morale p. 154 : II, I, § II : "Quoiqu'il suffise pour être juste et agréable à Dieu que l'amour de l'Ordre soit notre habitude dominante, néanmoins, pour être parfait, il faut savoir régler cet amour par la connaissance exacte de ses devoirs. On peut même dire que celui qui néglige ou méprise cette connaissance, n'a nullement le cœur droit, quelque zèle qu'il sente en lui-même pour l'Ordre. Car enfin l'ordre veut être aimé par raison, et non point uniquement par l'ardeur de cet instinct, qui remplit souvent de zèle indiscret les imaginations trop vives, et tous ceux qui, n'étant point accoutumés à rentrer en eux-mêmes, prennent à tout moment les inspirations secrètes de leurs passions pour les réponses infaillibles de la vérité intérieure."

Traité de Morale § XVIII p. 67 : "La connaissance de nos devoirs suppose celle des attributs divins. Et notre conduite ne peut être sûre si elle n'est établie et réglée sur celle que Dieu tient dans l'exécution de ses desseins."

Traité de Morale I, V § XXI p. 69 : "Rien n'est plus sûr que la lumière."

Entretiens XIV § XII p. 350-351 : "Il n'est pas absolument nécessaire, pour faire une bonne action, de savoir distinctement qu'on prononce par elle un jugement qui honore les attributs divins, ou qui soit conforme à l'ordre immuable des perfections que renferme l'essence divine. Mais afin que nos actions soient bonnes, il faut nécessairement qu'elles prononcent par elles-mêmes de tels jugements ; et que celui qui agit ait du moins confusément l'idée de l'Ordre, et qu'il l'aime, quoi qu'il ne sache pas trop ce que c'est." 

Paul, Romains II, 14-15 : "Quand des païens, qui n'ont pa la Loi, accomplissent naturellement ce que la Loi commande, ils montrent que ce que la Loi ordonne est écrit dans leurs cœurs." 

Thomas Somme Théologique I, II, q. XCI § 2 concl. : "Il y a dans les hommes une loi naturelle, qui est une participation de la loi éternelle, selon laquelle ils discernent le bien et le mal."

Traité de Morale I, III § XIV pp. 45-46 : "Il ne faut pas s'imaginer que l'amour de l'Ordre soit semblable à ces vertus, ou plutôt à ces dispositions particulières qu'on peut perdre ou acquérir. Car l'Ordre immuable n'est point une créature particulière qu'on puisse commencer ou cesser entièrement d'aimer. Il est en Dieu et il s'imprime sans cesse en nous. C'est une loi écrite en caractères ineffaçables. C'est le Verbe divin, objet naturel et nécessaire de toutes les pensées et de tous les mouvements des esprits. On peut commencer ou cesser d'aimer une créature, car l'homme n'est pas fait pour elles. Mais on, ne peut entièrement renoncer à la raison, on ne peut cesser d'aimer l'Ordre. Car l'homme est fait pour vivre de raison, pour vivre selon l'Ordre. (...) La beauté de la justice touche souvent les injustes même."

Méditations chrétiennes III § 22 p. 33 : "Ne me consulte pas seulement comme vérité, mais comme ordre (...) et je règlerai ton cœur." 

Méditations chrétiennes III § 21 p. 33 : "Apprends donc (...) que je ne suis pas seulement la vérité éternelle, mais encore l'ordre immuable et nécessaire. Comme vérité, j'éclaire ceux qui me consultent pour devenir plus savants. Comme ordre, je règle ceux qui me consultent pour devenir plus parfaits." 

Méditations chrétiennes III § 23 p. 34 : "Tu dois beaucoup plus contempler la beauté de l'ordre que l'évidence de la vérité."

Traité de Morale pp. 67-8 : "On peut voir l'Ordre par idée claire, mais on le connaît aussi par sentiment."

Traité de Morale p. 67 : "la connaissance de l'ordre, qui est notre loi indispensable, est mêlée d'idées claires et de sentiments intérieurs."


Bréhier in L'Esprit cartésien : "Ce n'est plus l'ordre qui nous enchaîne ; c'est nous qui enchaînons le monde par l'ordre."

Koyré Entret. s. D. pp. 177-8 : "Aux époques heureuses, classiques, (la philosophie) commence par ce qui est, par le Monde, le Cosmos ; et c'est à partir du Cosmos qu'elle essaye de répondre à la question 'que suis-je ?' en recherchant le lieu, la place que l'homme occupe dans 'la grande chaîne de l'être', dans l'ordre hiérarchique du réel. Mais aux époques 'critiques', époques de crise, où l'Etre, le Monde, le Cosmos devient incertain, se désagrège et s'en va en lambeaux, la philosophie se tourne vers l'homme ; elle commence alors par 'que suis-je ?' ; elle interroge celui qui pose les questions." 


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