Un cadet de la famille des seigneurs de Montpellier : Gui Guerregiat

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Un cadet de la famille des seigneurs

de Montpellier : Gui Guerregiat

 

 

 

 

La recherche historique a souvent négligé les cadets des failles seigneuriales et celui qui veut s’aventurer dans l’obscurité de leur biographie se heurte bientôt à l’insuffisance de la documentation. Les Guilhems, seigneurs de Montpellier, ne font pas exception. La conversation d’un volumineux cartulaire1 et les travaux des historiens montpelliérains2 permettent de connaître un peu, au XIIème siècle3, les grandes lignes de leur action et les traits majeurs de la société ou de l’économie de leur seigneurie. Les cadets sont à peu près inconnus, si l’on excepte Raimond Guilhem, évêque de Lodève et Raimond, évêque d’Agde4.

Pourtant, parmi les nombreux cadets d’une race prolifique, Gui qui, dans les dernières années de sa vie, porta le nom flamboyant de Guerregiat, le guerrier, peut échapper à cette obscurité.

Gui est le cinquième fils de Guilhem VI et de Sybille. Son père, seigneur de Montpellier de 1121 à 1149, est surtout connu pour sa fidélité sans défaillance à Innocent II au temps du schisme d’Anaclet, le violent conflit qui l’opposa aux montpelliérains révoltés de 1141 à 1143 et son entrée comme moine à Grand-selve lorsque son fils aîné eut atteint de la majorité5. Sa mère Sybille et rattachée par les historiens montpelliérains et catalans à la grande famille aragonaise des Mataplana. La date de la naissance de Gui est évidemment inconnue. Son frère aîné naquit vraisemblablement en 1130 ; Gui est le cinquième fils d’une progéniture qui comptait aussi trois filles. Même si l’on admet, ce qui est peu vraisemblable qu’aucun des enfants qui l’ont précédé n’est mort en bas âge et que les trois sœurs sont ses cadettes6, Gui serait né vers 1135. une date plus tardive est plus probable sans qu’elle puisse être fixée au-delà de 1141 : en 1161, Gui est majeur puisqu’en possession de son héritage7.

De l’enfance et de l’adolescence de Gui, nous ne savons rien. Mais, quoiqu’éparse et lacunaire, la documentation permet de connaître son patrimoine et d’entrevoir son rôle politique : l’un et l’autre ne manquent pas d’originalité.

 

 

 

 

 

 

1. A. Germain, Liber instrumentorum, Cartulaire des Guilhems de Montpellier, Montpellier 1884-1886, 850p., cité infra par la sigle L.I.M.

2. Pour la bibliographie antérieure, je me permets de renvoyer à Jean Baumel, Histoire d’une seignaurie du Midi de la France, Naissance de Montpellier (985-1213), Montpellier 1969, 304 p.

3. De 985 à la fin du XIème s., l’histoire des Guilhem est fort obscure.

4. Raimond Guilhem, fils de Guilhem VI, fut abbé d’Aniane de 1162 à 1187 et évêque de Lodève de 1187 à 1201. Gallia Ch., VI, c. 541 ; H.L, IV, poignée et plaque de propreté. 449 et 289. Raimond, fils de Guilhem VII, moine à l’abbaye cistercienne de Grandselve, fut évêque d’Agde de 1192 à 1213. Gallia Ch., VI, c. 679-680 ; H.L, IV, p. 307. A. Castaldo, L’église d’Agde (X-XIVème siècle), Paris 1970, 206p.

5. Guilhem VI s’est marié en août ou en septembre 1129, L.I.M., p. 262 ; il a abdiqué en 1149 puisque, dans le cours de cette année, son fils, Guilhem VII, reçoit un serment de fidélité, L.I.M., p. 516. Il était seigneur de Montpellier et donc entré dans sa 20è année, ce qui permet de fixer à 1130 la date de sa naissance.

6. Dans tous les testaments des Guilhem, les fils sont nommés avant les filles. Cette technique testamentaire, rendue de surcroît nécessaire par les substitutions dans lesquelles les fils sont toujours appelés avant les filles, ne saurait préjuger de l’ordre de naissance des enfants. L’opinion contraire de C. Amado me paraît inacceptable (« Guillaume VIII de Montpellier, Marie et Pierre d’Aragon »), dans Majorque, Languedoc et Roussillon de l’Antiquité à nos jours, Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, LIII congrès, Montpellier, 1982, p. 41).

7. Dans son testament, Guilhem VI avait demandé à son fils aîné de remettre à ses frères leur part d’héritage quand ils auraient vingt ans (L.I.M., p. 180). En 1161, Guilhem VI arbitre la contestation survenue entre les deux frères à ce sujet (L.I.M., p. 292 ; voir infra, dans le texte, ce différend).

 

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Les legs de Guilhem VI, son père, et de Guilhem de Tortose , son frère, ont constitué le patrimoine de Gui. Acquisitions et aliénations ne l’ont ensuite que peu modifié.

Guilhem VI eut cinq fils. Il n’a légué des terres qu’à trois d’entre eux : à Guilhem VII, l’aîné, la part la plus importante avec Montpellier ; au second, Guilhem de Tortose, pour l’essentiel, Castelnau, Substantion, Saint-Martin du Crès et les  trois derniers par livre que, depuis 1130, il percevait sur le monnayage de Melgueil à Gui, le cinquième, Paulhan et le Pouget, deux châtellenies, situées au diocèse de Béziers, dans la moyenne vallée de l’Hérault. Les Guilhems ont reçu le serment de fidélité des châtelains du Pouget depuis le milieu du XIème siècle8. En revanche Paulhan n’est entré dans leur mouvance qu’en 1140. Raimond Bérenger, comte de Melgueil et marquis de Provence, l’a alors vendu à Guilhem VI pour 5 000 sous melgoriens payés comptant, 5 000 sous à payer à la prochaine fête de St Michel et 130 marcs d’argent pour lesquels cette châtellenie avait été donnée en gage9. En 1142, alors que la révolte de Montpellier l’a conduit à se réfugier à Lattes, Guilhem VI donna Paulhan en mortgage à Aimerie de Clermont, pour 8 500 sous melgoriens et 300 marcs d’argent, le marc correspondant alors à 46 sous10. Lorsqu’en 1146, Guilhem lègue Paulhan à Gui, cette situation n’était pas apurée. Il charge en effet son fils aîné de remettre Paulhan à son frère, mais après avoir payé, d’une part le second versement de 5 000 sous promis en 1140 au comte de Provence et, d’autre part, l’emprunt pour lequel il avait donné Paulhan en gage11. Ces dettes furent sans doute éteintes avant 1161, puisqu’à cette date, Gui est en possession de Paulhan. Encore restait-il à racheter les moulins, la barque qui en dépendait et la redevance perçue pour son usage. Gui lui-même racheta le moulin à Aimeric de Clermont12.

Seigneur de Paulhan et du Pouget, Gui arrondit son patrimoine d’une partie de l’héritage de Guilhem de Tortose. Entré en possession de son legs, celui-ci avait épousé en 1153, Ermessende, unique héritière de la châtellenie de Castries, et lui avait notamment donné, à titre de sponsalitium, la moitié de la redevance sur la monnaie melgorienne13. En 1157, Ermessende mourait à la suite d’un accouchement, après avoir légué tout son patrimoine à son mari14. Celui-ci décidait d’abandonner le monde et, par deux actes successifs, il se dépouillait de son patrimoine en faveur du seigneur de Montpellier, son frère aîné. En octobre 1157, il faisait son testament15. Après avoir fait élection de sépulture au monastère clunisien de Sauret sur les rives du Lez et lui avoir donné un moulin, il instituait Guilhem VI comme héritier et lui léguait tous ses biens. Deux mois plus tard, le 20 décembre1157, il allait beaucoup plus loin et faisait à Guilhem VII donation de tous ses biens16. Ainsi dépouillé, il devint templier17 et partit pour Jérusalem18.

En 1161, Gui opposait à la donation de son frère le testament de leur père. Guilhem VI avait en effet décidé qu’en cas de décès sans héritier de Guilhem de Tortose, Bernard Guilhem ou, si celui-ci était mort ou entré dans les ordres , Gui lui serait substitué. Bernard Guilhem était entré, de son propre mouvement,

 

 

 

 

 

 

 

8. L.I.M., pp. 666-669.

9. H.L., V, c. 1044.

10. L.I.M., p. 722.

11. L.I.M., p. 180. Le comte de Provence avait alors agi en qualité de comte de Melgueil.

12. La date est inconnue. Le fait est attesté dans l’acte de donation de ses moulins par Gui à l’abbaye de Valmagne (H.L.,VIII, c. 303).

13. L.I.M., p. 278.

14. L.I.M., p. 572.

15. D’Achery, Spicilegium, III, p. 526.

16. L.I.M., p. 573. L’acte de donation et le testament ont été dressés par maître Durant dans la maison d’Atbrand. Les Atbrand sont une grande famille de la bourgeoisie montpelliéraine. Cette indication permet de saisir sur le vif les liens étroits qui unissaient certains bourgeois à la famille seigneuriale.

17. L.I.M., p. 293.

18. J. Rouquette et A. Villemagne, Bullaire de Maguelone, I, p. 86. En 1158, Adrien IV prend sous sa protection Guilhem VII et Guilhem de Tortose « qui…Ierosolimam visitavit ».

 

au chapitre de Saint-Nazaire de Béziers19. Un accord amiable intervint entre les deux frères quant au partage des terres. Gui reçut, les textes postérieurs le montrent, Castelnau, Substantion et le Crès20 et Guilhem VII, notamment, Pignan et Montferrier. Restait la redevance sur le monnayage melgorien. Les deux frères s’en remirent à la décision de leur père qui sortit de son monastère et vint à Montpellier. En léguant à son cadet cette redevance, Guilhem VII avait oublié ou violé l’accord conclu en 1130 avec le comte de Melgueil, selon lequel elle revenait au seigneur de Montpellier21. Guilhem VII le rappela et son père ne put que lui donner raison. Gui renonça à la redevance et son frère lui promit de lui acheter, à partir de la Toussaint et dans un délai de quatre ans, des terres et des vignes à Paulhan : que terre et vinee debent esse de mediocribus, non de melioribus nec deterioribus22.

Dans leur testament, tous les Guilhem ont abondamment employé la technique des subtitutions23. Une seule fois elle a joué avec la succession de Guilhem de Tortose et elle a provoqué un incident : seule, la survie du testateur a permis un règlement amiable. Il est aussi remarquable que le différend n’ait porté que sur la redevance. Malgré leur importance, le partage des châteaux et des terres a pu se faire sans l’intervention paternelle et, peut-être, sans la rédaction d’un acte écrit. Pour la redevance, Guilhem VI ne peut constater l’erreur commise dans son testament et obtenir, pour le cadet, une modeste compensation. Aucun partage n’était possible : la redevance et, par ce biais, le contrôle du monnayage étaient, pour le seigneur de Montpellier, une source essentielle de revenus et donc un instrument efficace de son action politique.

Dans cette discussion autour de sa monnaie, le comte de Melgueil reste silencieux. La redevance est devenue affaire de famille et les deux frères ne songent pas à recourir à son arbitrage. Dix ans plus tard, en juin 1171, le comte inféodale à Gui, Castelnau, Substantion et Saint-Martin du Crès, moyennant l’albergue annuelle de dix chevaliers24. Geste politique ? Sûrement : à cette date, Raimond Béranger était mort et son second successeur, Bertrand Pelet, essaie de conserver le comté de Melgueil, alors que sa mère a entrepris de le déshériter au profit de sa fille et de son gendre, le futur Raimond VI de Toulouse25. Geste symbolique ? Sans doute rappelle-t-il les droits que les comtes conservaient sur ces terres. Substantion n’avait-il pas été après Maguelone et avant Melgueil, le siège du comté ? Mais ce rappel bien tardif est sans grande conséquence. Un mois auparavant, Gui avait concédé en fief à Frédol de Substantion et aux siens ce que cette famille tenait déjà de ses prédécesseurs dans la paroisse de Saint-Félix de Substantion et dans les limites de Saint-Martin du Crès, moyennant le versement de 200 sous melgoriens et l’albergue de dix chevaliers26.

A la même époque, Gui put mener à bien des transactions plus importantes.

En 117127, il empruntait à Girbald, qui paraît apparenté à la famille des Ebrards, 2 500 sous de Melgueil, et lui remettait en gage deux condamines proches de Montpellier et l’albergue de soixante chevaliers, dont les redevables, parmi lesquels Frédol de Substantion, étaient installés aux abords de la ville. Suivent des garanties en cas d’affaiblissement de la monnaie ou de détérioration du gage par le fait de Gui ou de l’Eglise. Cinq otages cautionnaient cet engagement par serment et, seul, Elsear de Castries avait la prudence de limiter sa garantie à 500 sous.

 

 

 

 

19. Dans son testament Guilhem VI laissait à Bernard Guilhem le choix de rentrer dans les ordres ou de vivre dans le siècle. Il apparaît comme archidiacre de Saint-Nazaire de Béziers en 1168 (L.I.M., pp. 502-503) et dans 5 actes du Livre Noir de Saint-Nazaire entre 1167 et le 2 mars 1172 (J. Rouquette, Cartulaire de Béziers, Livre noir, Montpellier, 1918-1924, 570p., 570p., poignée et plaque de propreté. 300, 312, 316, 326, 330). Il disparaît ensuite.

20. L.I.M., p. 179.

21. L.I.M., p. 116.

22. L.I.M., p. 294.

23. Petitjean M., Essai sur l’histoire des substitutions du IXè au XVè s. dans la pratique et la doctrine spécialement en France méridionale, Dijon, 1975, 542 p., notamment pp. 120-122.

24. L.I.M., p. 158.

25. Sur les accords conclus entre Béatrice, comtesse de Melgueil, et Raimond V, et les combinaisons matrimoniales qui les accompagnent, entre 1171 et 1174, voir A. German, « Etude historique sur les comtes de Maguelone, de Substantion et de Melgueil », Mémoires de la Société archéologique de Montpellier, III, 1850-1854, pp. 523-640, aux pp. 547-580 ; et surtout J. Rouquette, Histoire du diocèse de Maguelone, pp. 345-350

26. L.I.M., p. 500.

27. L.I.M., p. 394.

 

A une exception près, la liste des témoins différait entièrement d’un otage à l’autre. Gui ne remboursa pas ce prêt avant sa mort.

En janvier 1172(n.s), Gui inféodait à ce même Girbald, dix-neuf pièces de terre, dont un jardin et six vignes, auxquelles s’ajoutaient chaque année la moitié de l’albergue de quatre chevaliers, alternativement un mouton de 2 sous ou un porc de 12 deniers et deux autres redevances de 3 deniers28. Ce lot hétéroclite augmenté encore de trois chapons et d’une mesure de vin que divers redevables fournissaient annuellement à Gui, était donné en feudum honoratum et censatum29, à charge de fournir chaque année l’albergue de deux chevaliers avec repas et avoine. Ce service purement recognitif était assorti de l’interdiction d’aliéner sans l’accord du concédant.

En revanche, Girbald versait immédiatement à Gui 200 sous melgoriens, soit, si on se reporte au texte même, la valeur de cent moutons. Ainsi cet acte reflète l’extrême morcellement de la terre en ville ou dans ses abords et l’utilisation du feudum honoratum pour déguiser une vente qui ne prévoit m^me pas l’éventualité d’un rachat.

Après avoir ainsi diminué son patrimoine aux abords de Montpellier, Gui l’arrondit dans la vallée de l’Hérault. Le 4 avril 1173, il prêtait à Gasc de Pierrebrune 2 500 sous melgoriens et recevait en mortgage tout ce que cet emprunteur possédait au Pouget, à Vendémian, entre l’Hérault et Aumelas, de Puilacher jusqu’à Gignac30. Il ne fut pas remboursé de son vivant et légua ce gage à son neveu Burgondion. Dans ces transactions, le rapprochement des dates et la similitude des sommes suggèrent une hypothèse. Gui a su se débarrasser de parcelles modestes et dispersées et de droits symboliques autour de Montpellier pour agrandir son patrimoine autour de Paulhan, son château principal. Ce cadet paraît avoir géré sagement ses affaires jusqu’à cette date. Ses donations, de surcroît, ne l’ont pas ruiné. S’il est mort couvert de dettes, sans doute faut-il en chercher l’explication dans le rôle qu’il fut appelé à jouer de 1172 à 1178 et qui dépassait les ressources d’un cadet31.

Le 29 septembre 1172, Guilhem VII fit son testament32 et mourut sans doute peu après, à l’âge de 42 ans.

Deux de ses frères, Guilhem de Tortose et Bernard Guilhem étaient morts33, Raimond était abbé d’Aniane34.

Aussi le seigneur de Montpellier confie-t-il ses neuf enfants à son frère Gui et à l’évêque de Maguelone : « relinquo infantes meos sub custodia et gubernatione Dei omnipotentis, et johannis, Magalonensis episcopi, et Guidonis, fratris mei, ut ipsi, cum consilio proborum hominum meorum de Montepessulano, prenominato infantes meos et res eorum custodiant et gubernent »35. Ce régime devait durer jusqu’à ce que l’aîné à qui revenait Montpellier, ait atteint l’âge de vingt ans. Guilhem VII confiait ensuite l’évêque, Gui, ses enfants, ses hommes et ses biens à la défense de Raimond Gaucelm, seigneur de Lunel, et enfin, pour couronner la pyramide de ses précautions, il les laissait tous « in garda et defensione domini mei Ildefonsi, regis Aragonensis ».

Tutelle des enfants, fidélité à l’Aragon, Gui exécuta fidèlement ces deux missions fixées par le testament. Dès le mois d’octobre 1172, il assiste avec l’évêque de Maguelone à la première prestation de serment de fidélité reçue par Guilhem VIII36. En mai 1173, le jeune seigneur de Montpellier prend sous sa protection le mont Saint-Baudile qui relevait du chapitre de Maguelone37.

 

 

 

28. L.I.M., p. 392.

29. H. Richardot, « Francs fiefs. Essais sur l’exemption totale ou partielle des services de fiefs », R.H.D, 1949, pp.28-63 et 229-273.

30. L.I.M., p. 675. ecrit à Caux, près de Pézenas, mentionnant le nom du roi de France, cette notice diffère sensiblement par sa forme des actes établis par les scribes et les notaires de Montpellier.

31. Durant la première partie de sa carrière, en 1165, il apparaît dans un différend qui oppose l’évêque de Maguelone à Pierre du Terral à propos de manses situés à Saint-Jean de Védas et les amène à composer entre les mains de plusieurs arbitres. H.L. III, p. 818 et V, c. 1283.

32. L.I.M., pp. 184-189.

33. Guilhem de Tortose est mentionné pour la dernière fois dans un acte de 162 (L.I.M., p. 598) et en 1166, son frère fait une donation à Valmagne à charge de prier pour son âme (infra, n. 47). Bernard Guilhem, en 1172 (Livre noir de Saint-Nazaire, p. 330).

34. Supra, n. 4.

35. L.I.M., p. 187.

36. L.I.M., p. 519.

37. J. Rouquette et A. Villemagne, Cartulaire de Maguelone, I, p. 294. L.I.M., p. 97.

 

L’évêque apparaît pour donner son accord aux chanoines ; Gui flanque Guilhem en qualité de tuteur. En décembre 1176, lorsque Guilhem concède un emplacement aux marchands de cuir de Montpellier, Gui l’assiste, mais avec le titre de procurateur38. Enfin, le 6 février 1178, lorsque le consul de Pise conclut à Montpellier un véritable traité de paix et de commerce entre les deux cités, il s’engage envers Guilhem et ses curateurs, l’évêque et Gui39, qui mourut quelques jours après, Guilhem VIII était encore mineur40.

Guilhem VII avait confié à Gui, et à lui seul en attendant la majorité du fils aîné, le soin de marier ses filles : « Rogo et volo quod filie mee maritentur consilio et voluntate Guidonis, fratris mei » 41. Il ne semble pas qu’il ait eu à user du droit. Sybille était déjà mariée à Raimond Gaucelm, seigneur de Lunel ; en 1169, Guillaumette fut promise à Raimond de Roquefeuil qu’elle devait épouser quatre ans plus tard42. Marie épousa, en 1182, Aymeric, seigneur de Clermont, au diocèse de Lodève43. Clémence, destinée au cloître par son père, épousa Rostaing de Sabran. Son mari donna quittance pour sa dot en 119944. Cette date tardive, et surtout une union entre les Guilhem et les Sabran, si étroitement fidèles au comte de Toulouse, empêcher de fixer la date de ce mariage du vivant de Gui.

Gui ne s’est pas seulement intéressé aux actes des enfants de son frère aîné. Il intervint aussi dans une vente conclue avec le prévôt de l’Eglise de Nîmes par le vicomte Bernard Aton45. Orphelin de père, Bernard Aton était pour sa mère Guillaumette le neveu de Gui.

Le vocabulaire juridique mérite attention : « Sub custodia et gubernatione » dit Guilhem VII dans son testament. En 1172, le serment de fidelité est prêté « ante conspectum Johannis, Magalonensis episcopi, et Guidonis Guerregiati, in presentia et testimonio… ». En 1173, alors que Guilhem VIII est manifestement âgé de plus de 14 ans, Gui est appelé procurateur et, en 1178, curateur ainsi que l’évêque qui utilise le même terme en 118046. En revanche, avec Bernard Aton dont la mère assure la tutelle, Gui se borne à manifester l’accord de la famille, « cum consilio… ».

Le rôle ainsi dévolu à Gui au sein de la famille seigneuriale lui permet d’agir pour son propre compte en toute liberté. Les donations à l’abbaye de Valmagne en sont la preuve. Fils de Guilhem VI qui, devenu veuf, avait abandonné le pouvoir, le monde et sa famille pour devenir moine à l’abbaye cistercienne de Grandselve, Gui avait dû être élevé dans la dévotion envers Citeau. Or, non loin de Paulhan, s’élevait Sainte-Marie de Valmagne, fondée en 1138 et rattachée à Cîteaux en 1159. Les seules donations connues faites par Gui ont été faites à Valmagne. En 1166, il lui donna en alleu un manse au terroir de Saint-Martin de Colon qui avait appartenu à son père, à charge, pour l’abbaye, de célébrer une messe annuelle pour lui-même pour ses parents et pour son frère Guilhem de Tortose47. Bien qu’il fut majeur et que le testament paternel n’ait point prévu une subordination de type féodal envers l’aîné, le seigneur de Montpellier approuva la donation. Mais il donna à Valmagne, en 1173, une condamine sise près de Montpellier à Saint-Jean de Cocon48 et en 1174, tous ses droits sur les moulins de Paulhan49, sans intervention, et pour cause, du seigneur de Montpellier.

 

 

 

 

38. L.I.M., p. 298 : Ego Guido Guerregiatus ejus petruus et procurator et, à la fin, Fulco qui hec scripsit et mandato domini Guillelmi Montispessulami et domini Guidonis hanc cartam bollavit.

39. L.I.M., p. 346.

40. Le 14 mars 1180, l’évêque de Maguelone nomme Raimond Gaucelm, seigneur de Lunel, curator suus in lite constitutus a predico domino Magalonensi episcopo, dans une transaction entre Guilhem III et les bourgeoises de Montpellier (L.I.M., p. 300). En janvier 1181, dans la célèbre déclaration sur la liberté de l’enseignement de la médecine à Montpellier (L.I.M., p. 409), Guilhem III agit seul. Il en sera de même à l’avenir. Il est devenu majeur à 20 ans, âge imposé par le testament de son père, antre mars 1180 et janvier 1181.

41. L.I.M., p. 185.

42. D’Achery, Spicilegium, III, p. 457. La date de 1119, donnée par d’Achery, est une erreur manifeste.

43. H.L., VII, p. 47.

44. L.I.M., p. 339. Sur les divers mariages énumérés au texte, voir mon article, « Les mariages dans la famille des Guilhem, seigneurs de Montpellier », dans R.H.D., 1984, pp. 231-245.

45. H.L., VIII, c. 327.

46. L.I.M., p. 300.

47. Cartulaire de l’abbaye de Valmagne, f. 56 v°. Les renseignements tirés de ce Cartulaire inédit m’ont été donnés fort aimablement par M. Henri Barthès.

48. Cartulaire de l’abbaye de Valmagne, Charte de Valautré, n. 47.

49. H.L., VIII, c. 303.

 

Non content d’exercer sur ses neveux une tutelle effective, Gui, suivant l’exemple et la volonté de son frère aîné, a mis son action personnelle et son autorité de tuteur au service de la politique aragonaise. Ce n’est point ici le lieu de rappeler les péripéties du long conflit qui opposent au XIIème siècle les comtes de Toulouse aux comtes de Barcelone et à l’Aragon50 : Charles Higounet en a tracé les lignes essentielles51. Le temps est loin où Guilhem V suivait à la première croisade la bannière de Raimond IV de Saint-Gilles. En 1114, il avait aidé le comte de Barcelone dans l’expédition qui aboutit, l’année suivante, à la prise de Majorque. Depuis lors, les Guilhem se sont trouvés au côté des comtes rois dans la lutte contre l’Infidèle et aussi contre les comtes de Toulouse. Gui a prolongé cette politique avec d’autant plus de conviction que, depuis 1174, la menace toulousaine devenait plus précise à l’encontre de Montpellier. A cette date, le fils de Raimond V épousait l’unique héritière du comté de Melgueil52. De ces comtes, les Guilhem tenaient une partie de leurs possessions et la précieuse redevance de 3 deniers par livre sur le monnayage melgorien. La substitution du comte de Toulouse à une lignée comtale assez falote était inquiétante pour les Guilhem. Dès 1164, Raimond V et Guillem VII avaient-ils échangé en termes identiques les serments se garantissant mutuellement la vie et l’intégralité corporelle53. A cette date, ils ont la valeur non d’une reconnaissance d’un dépendance vassalique, mais d’un geste de réconciliation et d’un pacte de non agression. En 1174, à Mézouls54, en présence de l’archevêque de Narbonne, de l’évêque de Maguelone, de seigneurs languedociens, dont Gui Guerregiat, et de bourgeois montpelliérains, Raimond V jurait à Guilhem VIII « la vie et les membres »55. Mais l’engagement reste cette fois unilatéral : Guilhem VIII, minceur, le reçoit et ne le rend pas et Raimond V ne ses prévaut pas de sa qualité toute neuve de comte de Melgueil. Il faut attendre 1190 et surtout 1194, alors que s’apaise la rivalité entre Toulouse et Aragon, pour qu’une série d’actes explicite à nouveau les rapports entre Raimond V, comte de Toulouse et de Melgueil, et le seigneur de Montpellier56.

Pendant la durée de ses fonctions de tuteur, Gui est résolument du côté du roi d’Aragon. Dès octobre 1173, il est présent à Lerida à la cour de ce prince57.

Lorsqu’en avril 1176, Raimond V et Alphonse II firent la paix au sujet de la Provence, dans l’île de Jarnegue située entre Beaucaire et Tarascon, Gui figure parmi les témoins mais du côté du roi58.

Loin de borner son aide au Languedoc, Gui apporta son concours en Provence : c’est l’aspect le plus original mais aussi le plus mal connu de son action. Tout en portant le titre de comte de Provence, Alphonse II avait confié cette terre à son jeune frère Raimond Béranger. Mais, en raison de son jeune âge, Raimond Béranger mourut en 1181 à l’âge de 19 ans environ, le roi avait placé auprès de lui Gui Guerregiat. Trois actes conservés dans le Cartulaire de Saint-Victor de Marseille en témoignent59. En 1177, le 21 mai et le 3 juin, Gui Guerregiat apparaît aux côtés du comte roi avec le titre de procureur de Provence60.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

50. En 1137, Raimond Bérenger IV épouse Pétronille, unique héritière de Ramire le Moine, roi d’Aragon. Il gouverne l’Aragon avec le titre de prince. Son fils Alphonse II (1162-196) est roi d’Aragon et comte de Barcelone.

51. Ch. Higounet, « Un grand chapitre de l’histoire du XIIè s. : la rivalité des maison de Toulouse et de Barcelone pour la prépondérance mériodionale », Mélanges Halphen, Paris, 1951, pp. 314-322.

52. Supra, n. 25.

53. L.I.M., p. 148.

54. Medullum désigne Mezouls, commune de Mauguio, autrefois Melgueil. Dom Vaissete a commis une erreur et avancé une hypothèse invérifiable. Il traduit Medullum par Meuillon qu’il situe en Dauhipné(H.L., VI, p.61). A. Molinier a rectifié cette erreur (id., n.5). Il suppose qu’Alphonse d’Aragon et Raimond V se sont rencontrés en ce lieu à l’occasion de la cérémonie évoquée au texte. Rien ne confirme cette affirmation.

55. L.I.M., p. 153.

56. L.I.M., pp. 160-169.

57. Il figure dans une charte de donation faite par ce roi au Monastère de Sainte-Croix de Volvestre (H.L., VI, p. 48).

58. Liber feudorum major, II, p. 363.

59. Guérald, Cartulaire de Saint-Victor de Marseille, Paris, 1855, II, 28 mai 1177, pp. 299 et 585 ; 3 juin 1177, p. 102.

60. Guidonis Guerreiati videlicet procuratoris Provintie.

 

Le titre, qui, après la mort de Gui, ne reparut en Provence qu’en 1185, la jeunesse de Raimond Bérenger, la place de Gui, la première après Alphonse II, montrent bien que Guerregiat joue, outre Rhône, le rôle de lieutenant général du comte roi61.

Il a également servi la politique aragonaise par les armes. Pour la première fois, en juin 1173, dans un acte conclu à Montpellier, son nom est suivi du surnom de Guerregiat, c'est-à-dire le guerrier ou le guerroyeur. Il l’a porté jusqu’à sa mort et il commence son testament par les mots : ego Guido Guerregiatus63. Nul texte n’indique à quel exploit il dut ce surnom. Il n’a combattu ni en Terre Sainte, ni pour la reconquête espagnole. C’est donc dans le Midi de la France qu’il fut salué comme guerrier et, dès lors, dans une région dominée par l’interminable affrontement de Toulouse et de l’Aragon, c’est très vraisemblablement au service de l’Aragon qu’il le mérita.

En 1177, cette ardeur belliqueuse se manifesta dans une circonstance moins mal connue. Roger, vicomte de Béziers, et Gui Guerregiat flanqué de ses neveux Bernard Aton vicomte de Nîmes, Guilhem de Montpellier, et Burgondion64 s’engagèrent par serment réciproque : « si jamais le comte de Toulouse s’emparait de Narbonne ou de la terre de la vicomtesse Ermengarde », à poursuivre ensemble la guerre, « jusqu’à ce que quelqu’un de la parenté d’Aimeric de Narbonne ou le roi d’Aragon ait repris la cité de Narbonne et cette terre »65. Les Guilhem et les Trencavel s’alliaient une nouvelle fois contre la maison de Saint-Gilles et le roi d’Aragon apparaît derrière Gui Guerregiat, son homme de confiance en Provence. Le traité conclu à Montpellier, le 6 février 1178, avec Pise, est sans doute un élément de cette entreprise : n’était-il  pas utile, outre les avantages évidents pour le commerce de Montpellier, de s’assurer en une pareille conjoncture, la neutralité, sinon l’appui, de Pise66 ?

En février 1178 n.s, au château d’Aimerargues67, Gui Guerregiat fit son testament68. Dans cet acte, on peut distinguer le testament proprement dit, un codicille assorti de la clause codicillaire69, le serment des témoins, la publication et le serment par lequel Guilhem VIII et Burgondion, son frère, s’engagent à respecter les dernières volontés de leur oncle. Testament et codicille ont peut-être faits dans la même journée. Six témoins laïques prêtent serment sur les Evangiles, tandis que l’abbé de Valmagne et, sur son ordre, deux de ses moines, confessent, sans serment, la véracité des dispositions testamentaires70.

 

 

 

 

 

 

61. R. Bousquet, « Les institutions comtales de la Provence au XIIè s. (1173-1209) », Encyclopédie des Bouches-du-Rhône, II, 1924, 960 p., pp. 322 et 526.

Scabolcs de Vajay, dans son article, « Eudoxie Comnène, l’impératrice des Troubadours », Genealogica et heraldica, Copenhagen, 1982, pp. 321-338, a très solidement établi qu’Eudoxie, petite nièce et non fille de Michel Commène, était destinée à Raimond Béranger, frère d’Alphonse, roi d’Aragon, et non au roi lui-même. Il fixe à l’été de 1178 l’échec du mariage provençal. Mais alors il n’est pas possible de suggérer, comme il le fait (p. 325), que le départ d’Eudoxie de Provence en Languedoc et son mariage avec Guilhem VIII aient été imaginés par Gui Guerregiat, mort en février 1178. Les liens étroits entre Aragon et Montpellier dont Gui avait été l’instrument efficace, suffisent sans doute à expliquer cette combinaison matrimoniale.

62. J. Rouquette, Cartulaire de Béziers, Livre Noir, p. 336. Cet acte qui intéresse l’évêque de Béziers et le préchantre de son chapitre a été rédigé à Montpellier par le scribe Silvestre. Les deux premiers témoins sont Guido Guerregiat et  magister Guido causidicus. En 1174, il est encore appelé Guerregiat (L.I.M., p. 153) dans les actes suivants, Guerregiat.

63. L.I.M., p. 190.

64. Les trois neveux de Gui énumérés dans l’acte sont mineurs. Guilhem VIII es majeur entre mars 1180 et janvier 1181 (supra, n. 40) ; Burgondion est un de ses cadets. Bernard Aton est né vers 1159-1160. Vers 1159, Guillaumette, sa mère, devenue veuve, reçoit un serment de fidélité pour elle et pour le fils dont elle est enceinte (H.L., V, c. 1229). Gui a donc entraîné dans cette alliance la seigneurie de Montpellier et les vicomtes d’Agde et de Nîmes.

65. H.L., VIII, c. 325-326.

66. L.I.M., p. 346.

67. Aimargues, commune du Gard à 32 Km de Montpellier

68. L.I.M., pp. 190-193; d’Achery, Spicilegium, III, p. 542.

69. Bien que le mot n’y figure pas. Quod si non valet jure testamenti valeat jure ultime voluntatis

70. Témoignage de la réticence des cisterciens à l’égard du serment, conformément à la règle de Saint-Benoît, ch. IV, & 27 : « Non jurare ne forte perjuret ». Sur son interprétation, voir notamment Innocent III bulle Etsi Christus praecepit, 1206, X, II, 24, 26.

Le 9 février 1175, Alexandre III a dressé aux frères de Valmagne la décrétale Attendentes quam sit, ut liceat eis aliquemclericum secularem yconomum instituere, per quem in civilbus causis iuramentumcalumniae, praestent. Jaffe, 12435. Cartulaire de Valmagne, n. 17 , fol. 5.

 

La publication sans date et postérieure évidemment à la mort de Gui Guerregiat a été faite dans la château de Montpellier, in porticu juxta cameram, en présence de Jean de Montaur, évêque de Maguelone. En tête des témoins, Bernard d’Anduze, nouvelle preuve de la place que ce puissant lignage tient alors à Montpellier71, quatre dignitaires ecclésiastiques, le prévôt du chapitre deMaguelone, les prieurs de Saint-Denis72 et Raimond Guilhem, abbé d’Aniane et frère de Gui Guerregiat73. Viennent ensuite des bourgeois montpelliérains connus et deux juristes, maître Guiraud74 et P. Lucian. Au mois de mars, Guilhem VIII et son frère jurent enfin de respecter les volontés de leur oncle. Ce serment est prêté dans le lieu où son fut assurée la publication, mais non au même moment, puisque, à l’exception de l’abbé d’Aniane et de Jean Bertufle, baile de Montpellier, la liste des témoins est entièrement différente dans les deux opérations.

Aimargues ne figure pas dans le patrimoine de Gui. Le choix de ce lieu et la rédaction nettement moins élaborée que celle des testaments de Guilhem VII en 1172 et de Guilhem VIII en 1202 suggèrent un arrêt imprévu imposé par une maladie soudaine. Peut-être a-t-il été frappé en allant de Montpellier vers la Provence. Cependant, de ce texte hâtif, quelques lignes directrices se dégagent.

Fidèle à son attachement à Cîteaux, Gui Guerregiat demande à être enseveli à Valmagne et lègue à cette abbaye les moulins de Paulhan, une terre à Vallautré et une autre à Cocon. Encore faut-il remarquer qu’il lui avait déjà donné les moulins de Cocon75. Il partage l’essentiel de ses biens entre Guilhem VIII et Burgondion : au premier, Castelnau, Substantion et le Crès ; au second, Paulhan et le Pouget76. Sa femme se contentera de la moitié de l’honneur de Sauret, aux portes de Montpellier. Le testament l’appelle Matea77. M. de Vagey en conclut qu’elle devait être d’origine aragonaise, car ce prénom est fréquent en Aragon et que le roi Alphonse l’avait mariée à Gui Guerregiat78. L’hypothèse est séduisante.

Ce partage est grevé de charges, assorti de substitutions et modifié en cas de naissance d’un héritier. Gui Guerregiat meurt couvert de dettes. Guilhem VIII est chargé de payer 20 000 sous à raison de 5 000 sous par an. Les 10 000 sous que lui doit Rostaing de Montauberou et les revenus de la seconde moitié de Sauret sont affectés au paiement d’autres dettes, sous la responsabilité de trois exécuteurs testamentaires (cognitione gadiatorum meorum) au premier rang desquels figure l’abbé de Valmagne.

Des substitutions sont prévues, soit ne cas de défaillance dans le paiement des dettes, soit en cas de décès sans héritier légitime de l’un des neveux ou des deux. Si Guilhem ne verse pas en quatre ans les 20 000 sous, Burgondion aura la charge, si Guilhem meurt sans héritier, Burgondion aura la même charge, mais avec Castelnau. Si Burgondion meurt sans héritier, l’abé de Valmagne reçoit Paulhan et Guilhem, le reste de sa part. mais le codicille met à la charge de l’abbé 20 000 sous de dettes et, en cas de refus, lu substitue le maître du Temple et, à défaut, le maître de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem.

Reste enfin la naissance d’un héritier. La naissance d’un enfant posthume est certaine, bien que le testament ne mentionne pas la grossesse de l’épouse. Un fils recevrait l’héritage amputé de la part de Guilhem VIII, une fille se contenterait de la moitié de l’honneur de Sauret. Ce fut une fille.

 

 

 

71. Cf. H. Vidal, « Les mariages dans la famille Guilhem, seigneurs de Montpellier », R.H.D. ? 1984 ? P ; 238.

72. C'est-à-dire les prieurs des deux seules paroisses de Montpellier et de Montpellieret.

73. Sur ce personnage, supra, n. 4. Il devait être spécialement lié à son frère Gui si l’on en Juge par un acte de 1188 conservé dans le Cartulaire d’Aniane, p. 143. Devenu évêque de Lodève, il fait à son ancienne abbaye un don d’une valeur de 500 sous melgoriens pour que l’anniversaire de sa mort soit célébré chaque année « in commemorationem anime mee et omnium parentum meorum et expressim patris et matris mee et Guidonis fratris mei et Guillermi fratris mei et Guillermi de Montepetroso (a) fratris mei et omnium fratrum meorum et sociorum ». (a). Il s’agit d’une erreur évidente e il faut lire Montis-pessulano. La place du cadet avant l’aîné est significative.

74. A. Gouron a attiré l’attention sur ce magister Geraldus (A. Gouron, « L’influence martinienne en France : sur quelues témoignages précoces de la pratique méridionale », Europäisches Rechtsdenken in Geschichte und Gegenwart, Festschrift für Helmut Coing zum 70 Geburstag, Munich, 1982, pp. 93-112, 98-102, repris dans la science du droit dans le Midi de la France au Moyen-Age, Variorum Reprints, Londres 1984, XVII). Surtout, il a identifié Geraldus avec l’auteur de la Summa Trecencis (« L’auteur et la patrie de la Summa Trecencis », Jus Commune, XI, 1984, pp. 1-38).

75. Cocon en 1166, Cartulaire de Valmagne, fol. 56. Moulins de Paulhan, en 1174, Cartulaire de Valmagne et H.L., VIII, c. 303.

76. Ce legs est accru des biens reçus en gage de Gasc de Pierrebrune.

77. L.I.M., p. 191 : quod si uxor meum habuerit filium, scilicet Mathia… Ce nom est cité dans H.L., VII, note VIII, p. 20, mais sans référence.

78. Szabolcs de Vajay, « Eudoxie Comnène, l’impératrice des troubadours », Genealogica et Heraldica, Copenhagen, 1982, pp. 321-338, 335, n. 60.

 

Les sources montpelliérains en ignorent l’existence. Mais le contrat de mariage conclu en 1232 à l’occasion des noces de Gui de Séverac et de Ricarde, fille d’Hector de Pannat, indique que la mère de la mariée était « domina Guidas filia quondam Guidonis Garrerat »79. Celle-ci donnait en dot à sa fille les débris de l’héritage de Gui son père, à savoir les droits et les actions qui lui revenaient du fait de son père à Montpellier et jusqu’au Vidourle80.

La mort l’a peut-être empêché d’accomplir encore quelques prouesses et le souvenir de ses exploits s’est effacé. Du moins furent-ils sans doute assez glorieux pour que ce cadet ait été aimé et chanté par une poétesse, Azalais de Porcairargues81. Les Biographies des Troubadours en ont conservé le souvenir : et enamoret se d’En Gui Guerregiat, qu’era fraire d’En Guilhem de Monpeslier. E la domna si saba trobar, e fez de lui mantas bonas cansos82.

De ces bonnes chansons, une seule subsiste : « Nous voici au temps froid », Ar em la freg temps. Aimée puis délaissée par Raimbaud d’Orange, troubadour et cousin germain de Gui Guerregiat83, la poétesse évoque son malheur aux strophes 2 et 384.

« J’ai le cœur tellement déçu que je suis indifférente à tout et je sais que j’ai perdu beaucoup plus que je n’ai gagné ; mais si les expressions me font défaut, c’est que d’Orange me vient le trouble ; voilà pourquoi j’en reste comme étourdie et j’en perds en partie le soulas.

Une dame place très mal son amour, qui le donne à un homme trop puissant, plus élevé que vavasseur, et celle qui le fait est insensée ; car Ovide le dit : qu’amour et puissance ne vont point ensemble85 ; et dame qui en est distinguée, je la tiens pour une vilaine ».

Puis, dans les deux strophes suivantes, elle chante son nouvel ami :

« J’ai un ami d’une grande vaillance, qui les surpasse tous et celui-là n’a pas le cœur perfide à mon égard, car il m’accorde son amour. J’avoue que le mien lui appartient et qu’à celui qui dirait le contraire, Dieu fasse un mauvais sort, car moi je m’en tiens bien assurée.

Bel ami, de bon gré je me suis engagée pour toujours à vous qui êtes courtois et de belles manières ; seulement ne me demandez rien de mauvais. Bientôt nous en reviendrons à l’épreuve, et je me mettrai à votre merci, mais vous m’avez fait la promesse que vous ne me demanderez pas de faillir ».

En rapprochant ces strophes de l’indication donnée par la biographie, G. Azaïs et J. Véran ont identifié « l’ami d’une grande vaillance » avec Gui Guerregiat86. L’identification est pertinente sans être absolument certaine. Ainsi, par la grâce d’Azalais de Porcairargues, ce cadet de la famille des Guilhem s’est taillé une place dans l’imaginaire des pays d’Oc.

 

 

 

 

79. Arch. Nat., Fond Doat, vol. 38, fol. 20-22. Je dois la connaissance de ce document à la grande obligeance du comte d’Adhémar de Pannat.

80. Fol. 20,2 : omnia jura, actiones etiam reales et personales quaecumque sibi competant vel competere possint ratione patris sui Domini Guidonis Garrechati vel alio modo in monte Pessullano vel extra a fluvio de Judole.

81. Pour A. Jeanroy, La poésie des troubadours, Paris, 1934, comme pour J. Boutière et A.M. Schtz, Biographie des troubadours, paris, 1950, p. 345, Porcairargues peut être identfié avec Pourcairargues, commune de La Salle de Gardon dans le Gard, près d’Alès, ou avec Portiragnes, commune du département de l’Hérault près de Béziers. J. Véran, Les poétesses provençales du Moyen-Age et de nos jours, Paris, Quillet, 1946, pp. 115-121, opte pour la première solution, comme Mey Bogin, The women troubadours, pp. 95-97. G. Azaïs (« Les Tourbadours de Béziers », Bulletin de la Société archéologique de Béziers, 1858, 2ème série, I, pp. 83-289, 274-283) choisit la seconde identification.

82. Texte des Biographies édité par C. Chabaneau, H.L., X, p. 270 et J. Boutière et A.M. Schutz, op. cit., p. 21.

83. Guilhem VI et Guilhem d’Aumelas sont frères. Le premier est le père de Gui Guerregiat et le second, de Raimbaud d’Orange. Lorsqu’en janvier 1172, Raimbaud d’Orange engageait à son beau-frère Adémar de Murviel, Aumelas et autres lieux pour 10.000 sous, Gui(Guido frater Guilleli domini Montispessulani) figure en tête des cinq  fidejussores et hostatici fournis par l’emprunteur(L.I.M., p. 741).

84. Cette chanson a été traduite en anglais par Mey Bogin et en français par G. Azaïs et J. Véran. J’utilise cette dernière traduction.

85. Ovide, Métamorphoses, II, 7 : Nec in una sede morantur Majestas et amor.

86. Dans L’Erotique des Troubadours, Toulouse, 1963, pp. 205-206, R. Nelli utilise les strophes 4 et 5 dans son analyse de l’amour courtois sans se préoccuper d’identifier l’ami d’Azalais de Porcairargues. L’histoire de Languedoc, VIII, p. 871, admet l’identification au conditionnel.

 

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