La paroisse Saint-Firmin de Montpellier (XIIIè – XVè siècles)

VI

 

 

La paroisse Saint-Firmin de Montpellier (XIIIè – XVè siècles)

 

 

Montpellier naît obscurément en 9851. Un siècle plus tard, une ville existe avec ses églises et ses églises et ses églises et ses remparts. Dans un acte de 10902, elle apparaît formée de deux bourgs, Montpellier et Montpelliéret. Dans le premier prédomine, mais non exclusivement, un seigneur, Guilhem V3 ; dans le second, l’évêque de Maguelone. Pour Montpellier, le seigneur se reconnaît l’homme de l’évêque. Dans les deux bourgs, des églises ont été édifiées, une seule à Montpelliéret, plusieurs à Montpellier dont deux seulement sont nommées : Sainte-Marie, bientôt connue sous le nom de Notre-Dame-des-Tables et Saint-Nicolas. Aucune n’est désignée comme paroisse.

En revanche, un acte du 5 septembre 1113 mentionne deux paroisses, Saint-Firmin et Saint-Denis : in tota parrochia Sancti Firmini de Montepessulano et in tota parrochia Sancti Dionisii de Montepestlaireto4. Connue plus tard, la ligne de séparation des deux paroisses correspond, à peu près, à la distinction des deux bourgs5. De Saint-Denis de Montpelliéret, nous ne nous occuperons plus. Reste Saint-Firmin.

Aucune explication n’a été recherchée au choix de Saint Firmin comme patron de cette paroisse. Firmin occupait le siège d’Uzès au milieu du VIè siècle. Sa renommée est modeste. Aucun lien direct ne semble exister entre Uzès, les Guilhems de Montpellier ou les comtes de Melgueil. Les évêques, issus du chapitre de Maguelone, ne paraissent pas avoir une origine à Uzès. Pourtant une hypothèse peut être hasardée. Pour alimenter la croissance de Montpellier au XIè, les premiers Guilhems ont attiré les habitants. Encore au XIIè siècle, les chanoines de Maguelone se plaignent que le seigneur détourne vers la ville les  « hommes de Saint-Pierre ». De tout temps, les plaines languedociennes ont séduit les habitants des montagnes proches. Des paysans issus des rudes terres du Gévaudan, que Firmin avait évangélisées au péril de sa vie, ses sont sûrement implantés à Montpellier. N’ont-ils pas amené avec eux le culte de ce saint évêque ? L’hypothèse est indémontrable mais plausible.

L’histoire de la paroisse Saint-Firmin a été faite par A. Germain en 18606 et par l’abbé Rouquette7 ; celle de sa cour, par G. Sautel8. Ces auteurs ont utilisé de bien maigres archives : actes épars dans le Cartulaire et Bullaire de Maguelone9ou, aux archives municipales de Montpellier, dans la « cassette Saint-Firmin » et les notaires du consulat. Les archives départementales de l’Hérault conservent aussi deux petits registres tardifs mais précieux, l’un intitulé Privilèges de Saint-Firmin, l’autre, Liber Curie conservatorie privilegiorum ecclesie Sancti Firmini. L’archéologie ne peut combler les lacunes des archives. De l’église et de son cloître, on connaît l’emplacement. Tout le reste a péri dans les guerres de religion.

 

 

 

 

 

1. H. Vidal, « Aux origines de Montpellier : la donation de 985 », Bulletin historique de la ville de Montpellier, n. 5, 1985, 11-37 ; ou « Aux origines de Montpellier : la charte de donation du 26 novembre 985 », 110è congrès des Soc.Sav. Montpellier, 1985, 9-34.

2. L.I.M., 69. C.I.M., I, 20.

3. La numération des Guilhem est traditionnelle et contestable.

4. L.I.M., 260.

5. Une ligne qui part de la place de la Comédie, suit la rue Jacques-Cœur et rejoint le sommet du Pila Saint-Gély sépare les deux bourgs et les deux paroisses. Au-delà, la séparation des bourgs se dirige vers la porte Saint-Gilles au faubourg de Nîmes ; celle des deux paroisses s’infléchit par la rue des Ecoles-Laïques, la rue de l’Université, la porte de la Blanquerie et la rue Ferdinand-Fabre. De l’autre côté de la Comédie, la rue de Verdum sépare les paroisses ; le boulevard Victor-Hugo et la rue de la République, les Bourgs.

6. Germain, La paroisse.

7. J. Rouquette, Histoire du diocèse de Maguelone, Montpellier, I et II, 1921-1925, passim.

8. A. Sautel, «  Une juridiction » ; nous suivons cet article fondamental dans la 2ème partie du texte.

9. B.M., 414 et 654.

A travers la documentation déjà connue et malgré d’énormes lacunes. Deux traits essentiels se dégagent, qui dominent l’histoire de Saint-Firmin : l’unité de la paroisse (I) et la dualité des juridictions ecclésiastiques (II).

 

 

I.     L’UNITE DE LA PAROISSE

 

Au XIIIè siècle, Montpellier n’a qu’une paroisse, Saint-Firmin. La croissance de la ville, l’augmentation de la population, l’essor du commerce, le développement de l’enseignement médical et juridique ne remet pas en cause ce monopole triomphant jusqu’à la fin des guerres de religion.

Or cette puissante paroisse s’enracine au cœur d’une ville qui n’est point épiscopale. L’évêché est antérieur à la ville. Depuis le VIè siècle, et mis à part un long obscur exil à l’intérieur des terres du VIIIè au XIè siècle, l’évêché est installé à Maguelone dans une île au milieu d’un étang proche de la mer10. Il y reste jusqu’en 1536. Le site est admirable. Il présente en outre l’avantage au point de vue féodal de relever du comté de Melgueil que le comte Pierre a donné en 1085 au Saint-Siège qui le lui a rétrocédé en fief : une telle situation assure largement l’indépendance temporelle de l’évêché11. Mais Maguelone présente le triple inconvénient d’être isolé, excentrique et vulnérable.

Des liens furent tissés entre Maguelone et Montpellier. Dès le XIIè siècle, l’évêque établit en ville une résidence, la Salle l’Evêque. Les chanoines y viennent étudier. Les deux prieurés de Saint-Denis et de Saint-Firmin relèvent du chapitre de Maguelone. Malgré tout, le prieur de Saint-Firmin comble le vide crée dans une des plus grandes villes du Languedoc, et la plus dynamique, par l’absence, au moins en droit, de l’évêque et du chapitre cathédral.

En 1152(n.s), Guilhem VII, seigneur de Montpellier, procède à un échange avec Jean de Montlaur, prieur de Saint-Firmin12. Il cède la chapelle Saint-Croix que son père avait édifiée à son retour de Terre Sainte, avec sa chambre, son cloître, des immeubles et notamment la maison que sa grand-mère Ermessinde avait eue par concession de son fils. Il réserve les ornements de l’église pour la chapelle qu’il construira dans son nouveau château. Le prieur lui donne quelques immeubles et 3 000 sous melgroriens. Guilhem VI, devenu moine, est témoin à cet acte hautement symbolique. Dès le XIIè siècle, le prieur est assez riche et assez puissant pour verser une forte somme et s’agrandir de tout ou partie de l’ancien château seigneurial.

De fait, tout au long de son histoire, le prieur de Saint-Firmin est un grand personnage à l’échelle de la ville et du diocèse. Conférée par le chapitre de Maguelone, la dignité de prieur fut assez souvent une étape vers l’épiscopat. Jean de Montlaur au XIIè siècle, Jean de Montlaur et Pierre de Conques au XIIIè siècle furent évêques de Maguelone, tandis que Raimond de Vailhauquès et Pons de Saint-Just devinrent évêques de Béziers. A la fin du XIIè siècle, Gui de Ventadour, cousin germain de Guilhem VIII, devient prieur vers 118713 et joint à ce bénéfice la charge de prévôt du chapitre. Ecarté de l’épiscopat par sa difformité, il cumule les deux plus hautes dignités du diocèse. Au XVè siècle, quand le prieuré tombe en commende, trois cardinaux14 ne dédaignent pas ce bénéfice, ce qui témoigne à l’évidence de sa richesse.

De cette richesse, nous savons peu de choses. Que Saint-Firmin soit l’église la plus taxée du diocèse n’apporte que peu de lumière. A coup sûr, un revenu important était constitué par le lit des morts. Les défunts étaient conduits à l’église sur leur lit, qui devenait propriété du prieur, ou sur un lit fourni par l’église moyennant une taxe. Saint-Firmin défendit toujours ce privilège avec énergie et obtint même deux bulles du pape à ce sujet15. Un règlement de 1403 approuvé par le roi de France en parlement fixa tarifs et prestations. Comme le dit prieur dans son mémoire justificatif, un rouleau de parchemin long de quatorze mètres, ce n’est que justice

 

 

 

 

 

10. Aujourd’hui, l’île est rattachée au cordon littoral.

11. D’autant plus que l’évêque est devenu comte de Melgueil en 1215.

12. L.I.M., 287.

13. L.I.M .,745-747.

14. Cardinaux de Saint-Eustache, de Sainte-Croix de Jérusalem et cardinal Morin.

15. B.M., I, 387 ; II, 425.

 

 

« attendu que le dit prieur prant et reçoit peu de prouffiz de ses diz parrochiens en leur vie,…n’est pas merveilles si après leur décès ou trespassement, il en doit avoir aucuns prouffiz, revenus et emolumens, à cause du travail qu’il souffre en leurs sépultures, obsèques et funérailles16 ».

Riche, le prieur est assisté d’un nombreux clergé dont A. Germain a fixé l’effectif à vingt-cinq personnes. En réalité, on connaît l’existence du sacriste, du vicaire et, au XVè siècle, de trois cures. Il faut ajouter les nombreux clercs et chapelains qui gravitent autour de Saint-Firmin, sans pouvoir en déterminer le nombre.

Inévitablement un homme aussi puissant que le prieur devait entrer en conflit avec l’évêque17, d’abord parce que, membre du chapitre, il participe aux querelles qui parfois opposent évêque et chanoines, ensuite parce que des conflits de compétence surgissent : l’exercice de la justice en fournit plus loin un exemple topique. L’effort essentiel des prieurs successifs est ailleurs : il consiste à maintenir, avec ses privilèges, l’unité de la paroisse dans une ville en pleine expansion. Ils réussissent aisément avec les églises à leur collation, plus difficilement avec Notre-Dame-des-Tables. Ils résistent à l’offensive des réguliers mais ne jouent qu’un rôle limité dans l’université.

Dans les limites de la paroisse, neuf chapelles étaient à la collation du prieur de Saint-Firmin18. Il faut y ajouter dix-huit chapellenies parmi lesquelles dix étaient rattachées à un autel de Saint-Firmin. Les chapelains doivent promettre obéissance et fidélité au prieur. Sans sa permission19, ils ne peuvent ni administrer les sacrements, ni ensevelir les morts. Les dimanches et jours de fête, ils participent aux processions solennelles et ne quittent pas le chœur avant la fin de la grand-messe. Il leur est défendu d’organiser des processions sans permission du prieur ou de sonner les cloches avant celles de Saint-Firmin, sauf en cas de nécessité, à cause du feu ou de la guerre, quod absit !

Les consuls eux-mêmes attendent 13336 pour avoir une chapelle dans la maison commune, avec un seul autel et une seule messe basse quotidienne. Les offrandes sont remises au prieur et l’administration des sacrements est prohibée. Trois ans après ils obtiennent une cloche, mais d’un poids de quatre livres, uniquement employée pour sonner au moment de l’élévation.

Par ce réseau serré d’églises, le prieur avait la haute main sur les confréries qui y étaient rattachées et dont l’histoire, ici, nous échappe. Notons seulement que la plus ancienne des confréries montpelliéraines apparaît à Saint-Firmin en 1147(n.s.), dans le testament de Guilhem Ebrard20.

Cet étroit carcan qui enserre les chapelles se desserre un peu lorsque les consuls demandent au pape que la pénitence et l’eucharistie soient administrées dans plusieurs églises de la ville. En 1213, Innocent III accueille cette supplique visiblement inspirée par la croissance urbaine et charge l’évêque de Maguelone de lui donner une suite21. Dans quatre églises, Saint-Paul, Saint-Matthieu, Saint-Thomas et Saint-Guilhem, les sacrements purent être administrés. La date exacte de cette évolution n’est pas conservée. Il est d’autant plus logique de la rapprocher de l’intervention d’Innocent III qu’elle eut un effet direct et important sur Notre-Dame-des-Tables.

Les rapports de Saint-Firmin et de Notre-Dame-des-Tables témoignent de la puissance du premier. Des origines du sanctuaire marial, nous ignorons tout. La première mention de l’église Sainte-Marie figure dans un acte de 109022.

 

 

 

 

 

16. Germain, La paroisse, 17.2.

17. Ainsi, en 1158, Hadrien IV ordonne à l’évêque Jean de Montlaur de restituer les revenus de Saint-Firmin dont il s’était emparé au détriment du chapitre, B.M., I, 88.

18. Saint-Mathieu, Saint-Côme-et-Damien, Saints-Arcasse-et-Maurice, Saint-Croix, Sainte-Anne, Saint-Paul, Saint-Marie-Madeleine, Saint-Jacques et l’hôpital de Saint-Gilles.

19. Cette permission était parfois donnée d’une manière permanente. Ainsi, sur l’emplacement de la chapelle Saint-Côme, mon collègue Jean-Claude Hélas a exploré un vaste cimetière qui a été utilisé du XIIè siècle à la ruine de l’église au XVIè siècle et peut être au-delà.J.C. Hélas, « Une des plus vieilles nécropoles de Montpellier. Le cimetière Saint-Côme », Bulletin historique de la ville de Montpellier, 1985, V, 6-10.

20. L.I.M., 380 ; A. Gouron, La réglementation des métiers en Languedoc, Paris, 1958, 338.

21. BM., 348.

22. C.M., I, 21 ; L.I.M., 69.

 

A partir du XIIè siècle, le culte de Notre-Dame-des-Tables grandit. Vierge thaumaturge, elle suscite la ferveur des habitants et des pèlerins. Patronne de la ville, son effigie figure sur le premier sceau des consuls. Sous les voûtes de cette église, le 15 août 1202, Pierre d’Aragon jure la coutume de Montpellier. En 1230, l’église est consacrée et, par deux bulles, Grégoire IX invite les évêques et les fidèles des provinces de Narbonne, Arles et Aix à assister à cette solennité23. Mais, jamais, jusqu’aux guerres de religion, Notre-Dame-des-Tables ne fut paroisse.

Certes elle est érigée en prieuré le 28 mai 1216. Après la demande des consuls et l’intervention d’Innocent III, le jour de Pentecôte 1216, l’évêque Gui d’Autignac, se référant à la bulle pontificale, donne au prieur de Notre-Dame le cura animarum avec mission de baptiser, d’administrer la pénitence et l’eucharistie, de bénir les mariages, d’ensevelir les morts et universa alia quae ad curam pertinent animarum.

Les liens avec Saint-Firmin n’étaient pas pour autant rompus, ni l’indépendance de Notre-Dame, assurée. En 1236, les consuls, cum, in eadem villa, sola ecclesia Sancti Firmini parrochialis existeret, demandaient au pape d’accorder à Notre-Dame le droit d’organiser les processions des Rameaux et des Rogations. Grégoire IX invita l’évêque à examiner cette requête25. Les consuls n’obtinrent pas satisfaction et bien au contraire les privilèges de Notre-Dame furent précisés dans un sens négatif.

De graves évènements agitent alors Montpellier et Maguelone. En 1238, l’évêque Jean de Montlaur met Montpellier en commise et prétend l’inféoder au comte de Toulouse. Le seigneur-roi, Jacques d’Aragon, tient cette délibération pour nulle et, en 1241, il évince pratiquement l’évêque du choix des consuls montpelliérains. Au même moment, une minorité de chanoines, conduite par le sacriste Jean Atbrand, se soulève contre l’évêque et Grégoire IX multiplie les bulles à ce sujet. Au milieu de ces agitations, les prieurs de Notre-Dame-des-Tables et de Saint-Firmin entrent en conflit. Les consuls soutiennent le premier ; l’évêque Jean de Montlaur, le second. Deux actes, une décision de l’évêque en date du 5 novembre 1240 et une sentence de Jacques Pecoraria, cardinal évêque de Préneste et légat du pape, jalonnent cette affaire.

Approuvé par la grande majorité du chapitre, l’évêque, considérant comme scandaleuses les dissensions et les rixes qui opposent les deux églises, unit à perpétuité Notre-Dame à Saint-Firmin, sous l’autorité d’un seul prieur. Cette décision fut confirmée par Grégoire IX, le 12 mars 124126.

De son côté, le cardinal de Préneste promulgue une sentence détaillée dont les Privilèges de Saint-Firmin conservent un résumé27.A Notre-Dame, deux prêtres seulement pourront confesser et administrer les autres sacrements. Tout le casuel des funérailles, et notamment draps dorés, bois de lit, cierges, revient au prieur de Saint-Firmin, sans la permission de qui nul ne peut se faire ensevelir à Notre-Dame. Les cloches de cette église ne sonneront qu’après celles de Saint-Firmin. Prieur et prêtres de Notre-Dame assisteront à toutes les processions de Saint-Firmin dont la croix est toujours portée en tête. Le prieur de Saint-Firmin recevra le légat ou toute autre personne honorable qui voudrait visiter Notre-Dame. Les deux prêtres chargés d’administrer les sacrements à Notre-Dame doivent jurer fidélité à Saint-Firmin entres les mains du prévôt de Maguelone qui les présentera à l’évêque. Seul Saint-Firmin organisera la procession des Rameaux que tous les clercs de Notre-Dame doivent suivre à l’aller et au retour. Maigre consolation : le prieur de Notre-Dame est libre de ne pas suivre cette procession et de prêcher le troisième jour des Rogations et le jour des Rameaux.

L’abbé Rouquette, qui a vu que cette sentence du légat devait être datée du temps de sa légation, a pensé qu’elle précédait la décision de Jean de Montlaur. Le contraire paraît plus vraisemblable pour les raisons suivantes : l’évêque a pris une décision de principe ; le cardinal a fixé les détails de son application. Sinon, il faudrait admettre que l’évêque a reformé une décision du légat peu après sa promulgation.

 

 

 

 

 

23. B.M., 162-164.

24. Arch. municipales Montpellier, Livre Noir, 26 ; publié par J.-F. Vinas, Notre-Dame-des-Tables, histoire détaillée de ce sanctuaire, Montpellier, 1859, 186-190.

25. B.M., II, 17.

26. B.M., 519.

27. GERMAIN, La paroisse, 40.

 

D’autre part l’acte de Jean de Montlaur n’a laissé aucune trace ni à Montpellier ni à Maguelone : il n’est connu que par le registre de Grégoire IX. Au contraire la décision du cardinal a été considérée comme plus utile. Elle a masqué l’acte épiscopal ; aussi a-t-elle été largement résumée dans les Privilèges de Saint-Firmin. Enfin l’évêque supprima le prieur de Notre-Dame et le cardinal ont fait mention, ce qui paraît être l’ordre logique et chronologique. Le cardinal a fermement établi la dépendance de Notre-Dame et laisse à desservant un titre que porte d’ailleurs à Montpellier quelques-uns des chapelains rattachés à Saint-Firmin.

Une objection relative à la date peut aisément être écartée. Le cardinal de Préneste n’a quitté le midi de la France qu’à la fin d’avril 1241. Il fut capturé en pleine mer, le 4 mai 1241, lors de la célèbre bataille entre les flottes pisanes et génoises qui mit aux mains de Frédéric II trois légats et une centaine d’évêques. Ile eut donc le temps de rendre sa sentence après la décision de Jean de Montlaur et même approbation pontificale. Quoi qu’il en soit, malgré l’appui des consuls, la plus glorieuse et la plus vénérée des églises de Montpellier reste sous l’autorité du prieur de Saint-Firmin. Au XIè siècle encore, le rédacteur de Privilèges assorti la sentence du cardinal d’une rubrique sans ambiguïté : « Quoique la chapelle des consuls, nommée Bienheureuse Marie-des-Tables soit privilégiée de nombreux privilèges, cependant, elle est soumise à Saint-Firmin, tali modo. »

Comme à l’égard de l’antique église de Notre-Dame-des-Tables, le prieur de Saint-Firmin a su se défendre des nouveaux arrivants. Au XIIè siècle, seuls les Templiers se sont implantés à Montpellier. Avec XIIIè siècle, les maisons religieuses fleurissent. L’attraction conjuguée de l’enseignement et du commerce, la croissance de la population, pour certains, le souvenir du passage de saint Dominique, attirent trinitaires, Prêcheurs, Mineurs, Carmes et Augustins. La renommée médicale de Montpellier suscite des fondations hospitalières et surtout Gui de Montpellier fonde l’ordre du Saint-Esprit. Au XIVè siècle, Urbain V implante des bénédictins de Saint-Victor de Marseille. A tous, le prieur impose sa loi28.

Des nombreux textes colligés dans les Privilèges, quelques traits se dégagent. L’effort essentiel porte sur les funérailles dont l’importance financière a déjà été soulignée29. Les morts doivent d’abord être conduits à l’église paroissiale, sauf risque de corruption, avant d’être amenés à l’église religieux. Le casuel est partagé par moitié. Le lit de Saint-Firmin est utilisé et fidèlement rendu. La présence des frères ne saurait empêcher celle du prêtre de la paroisse lors de la confection d’un testament et les frères ne doivent pas détourner les mourants de faire un legs à la paroisse. Dans les funérailles organisées par les Bénédictins, le porte-croix ainsi que l’officiant restent vêtus de leurs habits ordinaires ; les candélabres et autres ornements sont prohibés. Parfois apparaissent des dispositions relatives au nombre de cloches ou à l’interdiction des processions : les Bénédictins ont le droit d’en organiser pour les fêtes de Saint-Benoît, Saint-Blaise et Saint-Germain. Presque toujours une redevance annuelle est prévue. L’interdiction d’administrer les sacrements est sous-entendue.

Il serait illusoire de croire que ces transactions ou ces arbitrages ont suffi à calmer les ardeurs des religieux et les craintes du prieur. Dans le mémoire justificatif déjà cité, le prieur qui le présente au début du XVè siècle se plaint des moines en ces termes : « Ils font tant de cérémonies que c’est merveille, en disant aux bonnes gens : Tenez la corde. Et leur baillent la corde quand ils sont malades, et veulent eux-mêmes porter le corps, quant il est vêtu de leur habit ; et en ce et autrement induisent le peuple à eslire sépulture en leurs églises qui est chose défendue et préjudiciable au dit prieur30.

Par son prieur et par son église, Saint-Firmin est mêlé à la vie de l’Université. Lorsqu’en 1220, le cardinal Conrad, légat du Saint-Siège, promulgue les premiers statuts de la Faculté de Médecine31, il confie au chancelier le soin de juger les affaires qui mettent en cause professeurs et étudiants en matière civile. L’évêque de Maguelone est Juge d’appel et donne force exécutoire aux décisions du chancelier. Il préside aux examens. Le siège vacant, le prieur de Saint-Firmin le remplace. Le cardinal fait dresser trois exemplaires des statuts qui sont confiés à l’évêque, au prieur et au chancelier le soin de juger les affaires qui mettent en cause professeurs et étudiants en matière civile.

 

 

 

 

28. Sauf aux Trinitaires installés sur la paroisse Saint-Denis. Mais ils furent l’objet d’une réglementation semblable.

29. La décrétale Abolendae consuetudinis d’Honorius III, en date du 29 mars 1217, adressée à l’évêque de Maguelone à propos des abus en matière d’obsèques, vise-t-elle le prieur de Saint-Firmin ? X, III, 28, 13.

30. Germain, La paroisse, 22.

31. Cartulaire de l’Université de Montpellier, Montpellier, I, 1890, 758, 180 ; B.M., II, 49.

 

L’évêque de Maguelone est Juge d’appel et donne force exécutoire aux décisions du chancelier. Il préside aux examens. Le siège vacant, le prieur de Saint-Firmin le remplace. Le cardinal fait dresser trois exemplaires des statuts qui sont confiés à l’évêque, au prieur et au chancelier.

Les statuts de Conrad sont brefs ; des difficultés surgissent. En 1240(n.s.) l’évêque charge deux arbitres de les aplanir en complétant le texte initial32. L’un des deux arbitres est le prieur de Saint-Firmin. Par la suite, il est difficile de dire si le prieur a souvent l’occasion d’exercer les fonctions prévues par le texte de 1220. Mais son nom disparaît des textes qui remplissent le cartulaire de l’Université. Ainsi dans les statuts de 1339 relatifs au droit, l’archidiacre majeur, et non le prieur, remplace l’évêque de Maguelone 33.

La vie universitaire célèbre à Saint-Firmin quelques-uns des actes les plus marquants, mais non pas tous. Là le candidat à la licence en droit tire au sort, de grand matin, le sujet des thèses qu’il soutient, le soir même, devant l’évêque, dans sa résidence montpelliéraine de la Salle l’Evêque. Là le chancelier de médecine réunit deux fois par an toute l’Ecole, dans une assemblée par fidem qui distribue cours et fonctions. Là est décerné le doctorat en médecine. Au cours de cet actus triomphalis, le candidat, après échange de harangues, recevait un bonnet sommé d’une houppe de soie cramoisie, une bague en or et une ceinture dorée. Lorsqu’en 1309 Clément V fixe le premier programme de l’enseignement médical à Montpellier, il prévoit que la licence se passe à Saint-Firmin ou à Notre-Dame-des-Tables34. Le docteur en droit reçoit les insignes de son grade à Notre-Dame-des-Tables. Dans les statuts donnés en 1339 à la Faculté de Droit, Bertrand de Déaux ajoute à la longue liste des fêtes chômées celle de Saint-Firmin, comme celles de Saint-Denis et de Notre-Dame-des-Tables35. Enfin les juristes assistent à la messe dominicale dans l’église des Frères Prêcheurs.

En résumé, du XIIè au XVè siècle, les prieurs ont maintenu leur paroisse et ses privilèges. Ils ont su aussi conserver leur cour de justice qui constitue l’élément le plus original de leur puissance.

 

 

II.  LA DUALITE DE JURIDICTION

 

Le 27 mai 1242, un arbitrage est rendu entre Jean de Montlaur, évêque de Maguelone, et Pierre de Conques, prieure de Saint-Firmin36. L’acte conservé dans le cartulaire de Maguelone et malheureusement mutilé reconnaît que, comme l’évêque, le prieur peut juger les causes matrimoniales et spirituelles de ses paroissiens.

Ainsi apparaît la cour du prieur de Saint-Firmin grâce à laquelle ses paroissiens sont soumis à une dualité de Juridiction 37. Il faut en étudier l’origine, l’organisation et la compétence.

Archidiacres, archiprêtres et doyens ont parfois exercé des fonctions judiciaires38. La Juridiction de Saint-Firmin est paroissiale : elle est beaucoup plus originale, puisqu’à ce jour elle semble unique. Elle surgit à l’occasion d’un conflit. Le rapprochement des dates est significatif. Au même moment, au milieu des affrontements évoqués plus haut, le sort de Notre-Dame-des-Tables est réglé. L’acte d’arbitrage essaie de liquider tout ou partie des différends qui opposent évêque et prieur. Ici le point de désaccord est clair. Le prieur a délégué le droit de juger à un Juge dont les sentences doivent être portées en appel devant lui et non, omisso medio, devant l’évêque. Celui-ci a donc bien tenté d’éliminer le prieur et de subordonner le Juge.

 

 

 

 

32. C.U., 186.

33. C.U., 314.

34. C.U., 221.

35. C.U., 312.

36. C.M.,II, 580-589.

37. Sans doute un acte du cartulaire de Gellone, 1171, p.468, est passé apud Montempessulanum, in curia Sancti Firmini. Mon ami A. Gouron a attiré l’attention sur cet acte singulier qui, à propos d’un modeste différend, met en cause deux personnages considérables, le cardinal légat Hyacynthe, le futur Célestin III, et le cardinal Raymond des Arènes, le grand canoniste (A. Gouron, « Le cardinal Raymond des Arênes : Cardinalis ? »Mélanges Gaudemet, 1978, 180-192, et Variorum Reprints, Londres, 1984, XII). Curia signifie ici le lieu et non l’institution, à preuve notamment : ni évêque ni leur prieur de Saint-Firmin, ni aucun chanoine de Maguelone ne figurent dans l’acte.

38. J. Gaudemet, Le gouvernement de l’Eglise à l’Epoque classique.II, Le gouvernement local, Histoire du droit et des institutions de l’Eglise en Occident, VIII, 2, 1979, 309 et 317.

 

D’ailleurs, au même moment, en 1241, l’official de l’évêque apparaît pour la première fois39. L’organisation de l’officialité et la lutte contre une justice rivale vont de pair.

Cet effort de reconquête suppose une institution existante née très probablement d’un démembrement du pouvoir épiscopal. Est-il possible de préciser davantage l’origine de cette juridiction ? En l’absence de texte, aucune date n’est certaine ; toutefois une hypothèse peut être formulée. Pour usurper cette prérogative, il fallait un prieur assez puissant et un évêque assez affaibli. Or, à la fin du XIIè siècle, Gui de Ventadour est à la fois ambitieux et fort de son appartenance à la famille seigneuriale. Les évêques sortent diminués de la lutte qui les a opposés au chapitre soutenu par le Saint-Siège40 et la situation matrimoniale de Guilhem VIII a sans doute altéré leurs relations avec le Seigneur de Montpellier. Les circonstances étaient favorables à la naissance d’une Juridiction paroissiale.

Cette juridiction à deux degrés porte le titre de Curia spiritualis ou, au XVè siècle, de Curia causarum piarum. Le prieur délègue à un clerc le soin de juger. Jamais il n’a porté le nom d’official. Il est désigné sous le titre de judex curis Sancti Firmini ou de regens judicarius Sancti Firmini ou encore, au XVè siècle, de judex causarum piarum. Il est bachelier en décrets au XIVè siècle et licencié au XVè siècle. Au XIVè siècle, soit parce que la charge est lourde, soit parce qu’il est occupé par d’autres tâches, il est assisté d’un lieutenant. Le procureur des causes pies apparaît pour la première fois en 1337. Bachelier, licencié, voire Docteur ès lois, ce praticien du droit est institué par le prieur ou par le Juge. Sans doute parce qu’il est sans équivalent devant la juridiction laïque, il est habilité à agir aussi devant le baile seigneurial. L’appel des jugements est porté devant le prieur de Saint-Firmin, ainsi que le prévoir l’arbitrage de 1242.

La compétence de cette cour est très large. En 1341, un acte conservé par le cartulaire de Maguelone rappelle que « depuis un temps immémorial, le prieur de Saint-Firmin est en possession et saisine d’examiner tous les procès relatifs au mariage, aux legs pies, à l’usure, aux dîmes, tous les litiges concernant les torts faits à l’église et à tous ceux qui peuvent entraîner peines d’amende, de suspense ou d’excommunication des prêtres desservant les chapelles de la cité »41.

Dans l’exercice de sa compétence, la cour de Saint-Firmin est subordonnée à la Juridiction épiscopale. Là encore l’arbitrage de 1242 est net. Dépendante de l’official, cette cour est aussi sa concurrente. Rien n’empêche le paroissien de Saint-Firmin de s’adresser directement à l’official : en 1242, ce point a été également tranché. Le silence des textes n’empêche pas de croire que la prévention a joué entre les deux cours rivales. Des conflits inévitables aboutirent à un compromis : l’évêque serait compétent en janvier, mars, mai, juillet, septembre et novembre ; le prieur, pendant les autres mois. L’alternance triomphait.

La date de ce compromis est inconnue. Les Privilèges de Sancti Firmini, qui en conservent le résumé, considèrent cette pratique comme immémoriale et affirment qu’elle fut confirmée par une bulle de Boniface VIII42. Malheureusement, cette bulle, si elle a existé, a disparu. Un indice permet de penser que le compromis est plus tardif. Dans le texte déjà cité de 1341, la compétence de la cour est très large. Au contraire, dans le résumé du compromis, elle est limitée au contentieux des legs. La décadence dont il témoigne permet donc de le situer dans la seconde moitié du XIVè siècle ou au XVè siècle.

En fait l’évolution de la juridiction, les résultats de la pratique et les hasards de la documentation font apparaître la cour de Saint-Firmin comme une Juridiction testamentaire. Dans ce domaine, elle se heurte comme ailleurs à la concurrence de l’official, mais aussi à la cour de baile du seigneur roi, que le roi soit d’Aragon ou de France. Ainsi, en 1253, le prieur reconnaît la compétence du baile parce qu’il y a prévention et aussi parce que le litige porte non sur l’exécution de legs pieux mais sur une question préjudicielle purement civile43.D’ailleurs les testateurs attribuent parfois l’exécution de leurs dernières volontés, non au prieur, mais à l’évêque ou au baile.

Dans cette matière, la cour joue un rôle plus souvent gracieux que contentieux. L’exécution du testament est d’abord l’œuvre des exécuteurs testamentaires. A Montpellier, cette fonction est souvent dévolue aux ouvriers de la Commune Clôture.

 

 

 

 

 

39. C.M., III, 561.

40. A. Gouron, « Aux origines médiévales de la maxime Quod omnes tangit », Mélanges Imbert, Paris, 1989, 277-286.

41. Sautel, Une juridiction, 50.

42. Germain, La paroisse, 51.

43. Sautel, Une juridiction, 57.

En 1196, Guilhem VIII confie à des habitants regroupés sous ce nom la construction, l’entretien et la garde des remparts44. A partir de 1204, ces personnages sont élus. Peu d’actes à cause de mort omettent de faire un legs à la Commune Clôture. Pratiquement, les ouvriers, notables respectés, servent le plus souvent d’exécuteurs. Ils en profitent parfois pour affecter à leur œuvre des legs pro anima sans spécification. Le Juge de Saint-Firmin veut bien admettre qu’entretenir les remparts est une œuvre pie.

Le procureur des causes pies surveille les exécuteurs, force, si nécessaire, à exécuter les legs pieux, fait délivrer quittance par le Juge après exécution. Le plus souvent la mission du Juge se borne à donner quittance aux intéressés. La procédure de la quittatio est mise en marche par les héritiers, les exécuteurs ou, à défaut, le procureur des causes pies. Les exécuteurs rendent leurs comptes prouvent l’accomplissement de leur tâche, ce qu’ils confirment par serment. Après avis du procureur, le Juge rend une sentence d’absolution. Les lettres de quittatio, dressées par acte notarié et scellées du sceau de la cour, libèrent alors les intéressés de toute charge résultant des legs pieux.

Des incidents peuvent se greffer sur la procédure d’exécution. Ainsi une monitio canonique tentera de venir à bout de la mauvaise volonté d’un débiteur de l’hérédité. Ou encore le Juge entérine l’interprétation donnée à un testament par les exécuteurs ou le procureur : l’exemple de la Commune Clôture en témoigne. Enfin le Juge autorise toujours l’aliénation des immeubles appartenant à la succession, même si elle est motivée par la stricte exécution des legs pieux.

Le transfert de l’évêché de Maguelone à Montpellier en 1536 n’altéra ni l’unité de la paroisse ni la Juridiction de sa cour. En 1568. Saint-Firmin fut démoli comme les autres églises de Montpellier. Le sort de la paroisse ne fut réglé qu’un siècle plus tard. En 1658, François Bosquet, évêque de Montpellier, décida que Saint-Firmin était remplacé par Notre-Dame-des-Tables comme unique paroisse de la ville. Cette solution fut brève durée. En 1665, le même évêque crée trois autres paroisses : Saint-Pierre, Saint-Denis, Sainte-Anne. L’unité paroissiale avait vécu. Seul vestige d’une splendeur révolue, saint Firmin, dont on célèbre la fête le 11 octobre, est resté patron de la ville de Montpellier, mais il partage ce patronage avec Notre-Dame-des-Tables.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

44. Gouron, La réglementation, 52

 

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