L’Aragon et la révolution montpelliéraine de 1204

IV

 

 

L’Aragon et la révolution montpelliéraine de 1204

 

 

 

 

A la fin du XIIe siècle, la dynastie des Guilhems, seigneurs de Montpellier, est à son apogée. Toujours fidèle, comme ses aïeux, à l’amitié des rois d’Aragon, Guilhem VIII vit en paix avec le comte de Toulouse. Son orthodoxie sans faille lui vaut la protection de Célestin III et d’Innocent III. Aussi l’illustre Alain de Lille, qui vint à Montpellier, a-t-il dédié sa Summa quadripartita contre les hérétiques au Reverendissimo domino suo Willelmo, Dei grattia Montispessulani principi. La ville de Montpellier grandit et s’enrichit grâce au développement du commerce maritime qui échappe peu à peu aux entraves imposées par Gênes. Elle prélude ainsi à l’éclatante prospérité du XIIIe siècle. L’enseignement médical dont l’existence est certaine depuis la première moitié du XIIe siècle, profite de la liberté sans exclusive que Guilhem VIII a proclamé en 1181. Si la voix de Placentin s’est tue en 1192 et si aucun enseignement juridique n’est attesté après lui, des juristes, comme maître Géraud ou maître Gui1 font pénétrer le droit savant dans la pratique. Entre cette ville savante et marchande et son seigneur, les rapports paraissent bons et Guilhem VIII a associé les probi homines à l’administration de la communauté.

Seule, la situation matrimoniale de Guilhem jette une ombre sur ce tableau. De son premier mariage avec Eudoxie Comnène, il a une fille, Marie. Après avoir répudié Eudoxie, Il a épousé Agnès de Castille dont il a eu huit enfants. Pour laisser sa seigneurie à l’aîné mâle des enfants du second lit, il a demandé au pape leur légitimation. Innocent III rejette sa requête par la bulle Per venerabilem. Probablement Guilhem ne connaît pas la sentence pontificale, lorsque, très malade, il fait son testament le 4 novembre 12022. Il institue Guilhem héritier de sa seigneurie. Pour protéger ce bâtard mineur, il confie l’administration à un conseil de « régence » de quinze montpelliérains coiffé par un conseil de surveillance composé des évêques de Maguelone et d’Agde et du prévôt de Maguelone3. Deux seigneurs importants, parents de Guilhem VIII, Etienne de Servian et Bernard d’Anduze, sont chargés d’assurer la défense éventuelle de l’héritier. Enfin pour couronner cette hiérarchie de bourgeois, de clercs et de chevaliers, Guilhem VIII place sa famille et sa terre sous la double protection du roi d’Aragon et du comte de Toulouse.

Dix neuf mois plus tard, cette construction est en ruine. Pierre d’Aragon remplace Guilhem IX.

Evènement majeur dans l’histoire de Montpellier, ce changement de dynastie est aussi un évènement mal connu. Pour mieux le comprendre, il faut tenter de reconstituer, pendant les mois précédents, les faits et gestes de Guilhem IX mais aussi de Pierre d’Aragon. Très rares pour le premier, les documents son abondants pour le second, dont l’itinéraire a été minutieusement établi par J. Miret y Sans4. Au cours de cette histoire, deux actes rédigés pour Pierre d’Aragon ont une importance considérable :

 

 

 

 

 

XIIe Congrès d’Histoire de la Couronne d’Aragon, Montpellier, 1985, vol 1.

 

1. Sur maître Géraud, A Gouron,  « l’auteur et la patrie de la Summa Trecencis » dans Jus commune, XII, 1984.38p, sur maître Gui « Autour de Placentin à Montpellier : Maître Gui et Pierre de Cardona »dans Studia Gratiana, XIX, 1976, p.337-354.

2. Edité par A. Germain, Liber instrumentorum memorialium, Cartulaire des Guillems de Montpellier 1884-1886, p.193-206.

3. Guillaume de Fleix est évêque de Maguelone, Raimond Guilhem, évêque d’Agde, est le frère de Guilhem VIII. Gui de Ventadour, prévôt du chapitre et prieur de Saint-Firmin est, par sa mère, le petit-fils de Guilhem VI de Montpellier et donc le cousin germain de Guilhem VIII. Nous retrouverons ce personnage qui nous paraît avoir joué un rôle dans les évènements de 1204.

4. J.Miret y Sans, « Itinerario del rey Pedro I de Cataluna, Il en aragon », Boletinde la Real Academia de Buenas Letras de Barcelona, Barcelone, III, 1905-1906, à compléter par F.Benoît, Recueil des actes des comtes de Provence appartenant à la maison de Barcelone (1196-1245), Monaco, 1925.

 

le contrat de mariage entre le roi et Marie de Montpellier5 et la charte concédée aussitôt après aux montpelliérains, qui lui ont attaché tant d’importance qu’elle a été conservée par six documents différents6.Le texte a été édité, pour la première fois A. Germain qui, volontairement (les points de suspension en témoignent), mais d’une manière inexplicable, a supprimé un membre de phrase essentiel7. Le rétablissement du texte, le rapprochement entre les évènements de Montpellier et l’activité de Pierre d’Aragon permettent une meilleure connaissance et suggèrent une interprétation nouvelle de la révolution de 1204.

 

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Guilhem IX prend, sans difficulté connue, possession de sa seigneurie. Le 9 novembre, Gillaume de Fleix, évêque de Maguelone, publie le testament de son père et Guilhem IX prête serment d’en respecter les dispositions8. Le 1er août 1203, il prête serment de fidélité à Guillaume de Fleix selon la formule archaïque et stéréotypée par laquelle ses ancêtres ont reconnu être, pour Montpellier et pour Lattes, les hommes de l’évêque de Maguelone9. A la tête des témoins ecclésiastiques, figure Gui de Ventadour, prévôt de Maguelone et, comme l’évêque, membre du conseil de « surveillance ». Parmi les bourgeois, cinq sont membres du conseil de « régence ». Au mois de septembre, Raimond VI, comte de Toulouse, et Guilhem IX échangent à Beaucaire, des serments par lesquels ils se garantissent mutuellement leurs personnes et leurs biens10. Etaient présents notamment Raimond, évêque d’Agde, Chancelier du comte, mais aussi oncle de Guilhem IX et membre du conseil de surveillance, et au moins, quatre membres du conseil de « régence ».

Les institutions mises en place par Guilhem VIII ont normalement fonctionné. Le seigneur évêque a reçu le serment de Guilhem IX malgré l’illégitimité de sa naissance et le comte de Toulouse témoigne de bonnes intentions envers un mineur que son père mourant a placé sous sa protection

Au printemps de 1204, le 25 avril, jour de Pâques ou peu de temps auparavant, des montpelliérains prêtent à Etienne de Servian des serments valables à partir de Pâques et pour cinq ans. Comme le nom et le nombre de jureurs, le contenu des serments est inconnu, à l’exception de la fidélité jurée à Etienne de Servian. Celui-ci représente évidemment le seigneur mineur dont Guilhem VIII lui avait confié la défense. Ensuite, entre le 25 avril et le 15 juin, Guilhem IX et Etienne de Servian délient les jureurs de leur serment de fidélité, en présence du roi d’Aragon. Ce fait essentiel mais ignoré jusqu’ici est révélé par le membre de phrase omis par A. Germain. Ce faisant, Guilhem IX a abdiqué. Il quitte Montpellier avec sa famille. Une dizaine de montpelliérains sont exilés. Marie, fille de Guilhem VIII et d’Eudoxie, devient seigneur de Montpellier.

Au moment où Guilhem IX s’efface et où Pierre d’Aragon apparaît à Montpellier, il emporte de rappeler les activités du souverain aragonais pendant les mois précédents.

Depuis son avènement en 1196 jusqu’en 1204, Pierre est presque toujours au-delà des Pyrénées. En deçà des Pyrénées, on relève seulement sa présence dans ses terres, deux fois à Perpignan en 1197 et en 120311 et une fois à Tarascon en 1201et, près de ses terres, à Bagnères de Bigorre en 120112.

Une seule fois, le 30 novembre 1202, il vient à Montpellier13. La date est significative : Guilhem VIII est mort entre le 4 et le 9 novembre. Pierre est-il venu se rendre compte de la dévolution de la succession?

 

 

 

 

5. D’Achéry, Spicilegium, III, col.565-567. A. Teulet, Layettes du Trésor des chartes, Paris, 1863, I, p.252-253.

6. Je publie intégralement le texte infra.

7. « Excepta promissione et fidelitate quam in eodem juramento fecerunt Stephano de Cerviano a qua promissione et fidelitate ipse Stephanus de Cerviano et G.Montispessulani in presencia mei P. Regis Arag. Omnes juratos absolverunt ». Voir l’ensemble du texte, infra, p.

8. La publication et le serment sont conservés et publiés avec le testament. Supra, n°2.

9. J Rouquette, Cartulaire de Maguelone, Montpellier, I, p 487.

10. Cartulaire de Maguelone. I, p. 489.

11. Miret y Sans, p 84 et 270.

12. Id.p.246 et 247.

13. Id. p 268-269. Pierre confirme les privilèges concédés au monastère de la Celle les Brignoles par son frère Alphonse, comte de Provence. Cet acte est daté du 29 novembre 1202. Edité par F. Benoit, Recueil, p.21-23.

 

En 1204, son comportement est tout autre. En janvier, il est Huesca14, puis à Perpignan où il assiste à une donation faite par le comte de Toulouse à sa sœur Aliénor à l’occasion de leur mariage15. En février, à Carcassonne, il préside une réunion au cours de laquelle les légats pontificaux polémiquent avec vaudois et cathares ; à la fin, il les déclare hérétiques16. En mars, il s’est probablement rendu à Saragosse17. En avril, il rencontre à nouveau Raimond VI à Millau. Le comte et le roi, mettant un terme à une longue rivalité et scellant un rapprochement esquissé durant les années précédentes, signent un véritable traité d’alliance18. Ils se jurent «  la vie et les membres » et une aide mutuelle contre tous. Pierre en excepte son frère Alphonse comte de Provence, les rois de Castille et de Hongrie19 et Raimond, les rois de France et d’Angleterre, l’empereur et l’Eglise d’Arles. Dans un second acte20, Raimond VI prête l’énorme somme de 150 000 sous melgoriens à Pierre qui lui donne en gage Millau et le Gévaudan.

Dans le cours du mois d’avril, Pierre et son frère Alphonse accordent leur protection à la prévôté de Chardavon, près de Sisteron21.Le lieu où fut établie cette charte est inconnu : peut-être Millau, la Provence ou sur le chemin de l’un à l’autre. En tout cas, en mai, à Aix-en-Provence, Pierre rend un arbitrage entre Alphonse, son frère, et le comte de Forcalquier, avec le conseil, notamment du comte de Toulouse et de Michel Mouzère, archevêque d’Arles et ancien archidiacre de Maguelone. Avant le 15 juin, il assiste à Montpellier, à l’abdication de Guilhem IX.

Le 15 juin 1204, Pierre d’Aragon épouse Marie de Montpellier. Le contrat est conclu dans la maison du Temple, au faubourg de la Saunerie22.La fille de Guilhem VIII apporte en dot à son époux, Montpellier et toutes les chatellenies, terres et droits qui relevaient de cette seigneurie. A sa mort, cet ensemble devait revenir à l’aîné de ses fils et, à défaut de fils, à l’aînée de ses filles. Elle reprenait ainsi les principes de primogéniture, de masculinité et d’indivisibilité que Guilhem VIII avait formulés dans son testament au détriment de Marie et au bénéfice de son demi-frère Guilhem IX. Pierre d’Aragon lui donne, à titre de donatio pro nuptias, le comté de Roussillon et s’engage à ne pas la répudier.

Aussitôt après, Pierre et Marie prennent des engagements envers les montpelliérains. Ils confirment les serments prêtés par des habitants, exceptée la fidélité due à Guilhem IX, et m’exil d’une dizaine de personnes qu’ils aggravent par la confiscation de leurs biens. Ils approuvent les coutumes de Montpellier, chargent sept probi homines de les corriger et de les compléter pendant le délai d’un an et s’engagent à les confirmer par serment au terme de leur révision23.

Enfin, Pierre accorde aux montpelliérains des franchises et des immunités à travers ses terres. Dans les deux actes, Sanche, oncle du roi, Alphonse, son frère, et quelques seigneurs provençaux se portent garants de ses engagements. La liste des témoins est la même24 et ils sont énumérés dans le même ordre.

L’évêque de Maguelone est absent mais Gui de Ventadour, prévôt du chapitre, est au premier rang ; cinq juristes, quatre notaires, le nouveau baile, trois chevaliers, un troubadour et une longue liste de bourgeois y figurent.

 

 

 

 

 

14. Miret y Sans, p 273

15. Miret y Sans, p 270 ; F. Benoit, p.38, n.31

16. Miret y Sans, p.274 ; HL , VI p.231.E. Griffe, Le Languedoc cathare de 1190 à 1210, Paris, 1971, p.219-222. M.Roquebert, L’épopée cathare, I, L’Invasion (1198-1212), Toulouse, 1976.p.166-173.

17. Miret y Sans ne mentionne aucun acte de Pierre d’Aragon pour le mois de mars 1204, mais il signale sa présence à Saragosse en juillet (p.280). Un tel séjour n’est pas impossible. Mais l’acte cité est daté de juillet, en la fête de Saint-Benoît, qui est célébrée le 21 mars. La datation du séjour à Saragosse en mars n’est contre dite par aucun texte. Elle est plus vraisemblable que celle du juillet alors que Pierre menait à bien la grande affaire de Montpellier.

18. Miret i Sans, p.275 ; F. Benoît, p40, n.32 publie le texte. Il est daté du mois d’avril, sans indication de lieu. F.Benoit en situe la conclusion à Millau puisque l’acte suivant qui en est la conclusion est daté de ce lieu.

19. Le roi Emeric de Hongrie était le beau-frère de Pierre par son mariage avec Constance d’Aragon.

20. Miret y Sans, p 274 ; F.Benoit, p.41, n.33 l’analyse et publie la liste des témoins. Cet acte a été édité par A. Teulet, Layettes du trésor des chartes, I, col. 286 288 et par H.L, VIII, col.518-522.

20. Miret y Sans, p. 42, n. 34.

22. Cité supra, n.5.

23. A.Gouron, « Rédaction et diffusion des coutumes de Montpellier », Annales du Midi, 1978, p.289-318.

24. Une seule différence : dans la charte, Hugues Laurent, notaire, dresse l’acte et Bernard de Porta, notaire, figure parmi les témoins ; dans le contrat, leurs rôles sont inversés.

 

Le 17 juin, Pierre, et lui seul25, prête à Guillaume d’Autignac, évêque de Maguelone, serment de fidélité pour Montpellier et lattes26. La formule est immuable, mais jamais les Guilhems n’ont mis tant de hâte pour prêter ce serment. Le comte de Toulouse est au premier rang des témoins. Le 15 août, dans l’église de Notre Dame des Tables, devant le peuple assemblé, Pierre approuve par serment la coutume27 et, sur son injonction, Marie en fait autant le 29 août. En novembre, Pierre, seul, part à Rome pour se faire couronner roi par Innocent III.

Pour notre propos, il est inutile de suivre plus longtemps une carrière qui fit vassal du pape et du vainqueur de Las Navas de Tolosa, le vaincu de Muret ou de raconter des démêlés de Pierre et de Marie, les vains efforts du roi pour faire annuler son mariage et les rapports orageux entre la ville de  Montpellier et son nouveau seigneur. Il importe au contraire de dégager la signification des évènements ainsi reconstitués.

 

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Les historiens montpelliérains ont vu dans la révolution de 1204, soit la revanche de l’héritière légitime, soit le triomphe d’un mouvement communal. Pour vénérables que soient ces interprétations, il est permis de les trouver insuffisantes et de chercher dans les ambitions de l’Aragon la cause essentielle du changement de dynastie.

La revanche de l’héritière légitime : cette interprétation déjà visible chez d’Aigrefeuille28, a trouvé sa forme plus romantique chez A.Germain29. Après avoir épuisé par ses prodigalités les trésors de Guilhem VIII, Agnès, sa veuve, a laissé les montpelliérains par son caractère acariâtre et par ses exactions. Les habitants ont chassé le bâtard usurpateur, sa mère et ses frères, rendu sa seigneurie à la malheureuse Marie et lui ont trouvé, dans le mariage avec Pierre d’Aragon, un mari et une couronne. Seulement cette interprétation moralisante a le défaut de ne reposer sur aucun texte. Que la situation de Marie ait suscité la pitié dans le cœur de quelques montpelliérains, est possible. Mais de là à imaginer une révolution pour venger l’orpheline injustement dépouillée, il y a un pas que la conduite ultérieure des habitants et l’incertitude sur les droits de Marie ne permettent pas le franchir.

Bien des indices font douter de l’attachement des montpelliérains pour Marie. Pendant l’été de 1206, ils se révoltent et pillent le château seigneurial. La paix conclue au mois d’octobre, se fait au détriment des droits de Marie qui, en 1207, doit autoriser la destruction de la tour et de la fortification de château. En avril 12013, lorsque, réfugiée à Rome, Marie agonise dans le dénuement, le pape est obligé d’ordonner aux consuls et aux habitants de Montpellier de lui verser la moitié des revenus de la seigneurie 30. Tout cela ne témoigne guère d’une particulière dilection envers la descendante des Guilhems.

Du surcroît, Marie a-t-elle, en 1204, des droits incontestables à la seigneurie de Montpellier ?

Deux arguments peuvent certes être avancés en sa faveur. Si l’on croit le témoignage de Jacques le Conquérant, son petit-fils, Eudoxie Comnène aurait accepté d’épouser Guilhem VIII à condition que la seigneurie de Montpellier irait à l’aîné de leurs enfants, garçon ou fille31.

 

 

 

 

 

25. Marie a prêté le même serment le 13 avril 1208 (H.L., VIII, col. 526). Devant les efforts de son mari pour la répudier, elle éprouvait sans doute le besoin de consolider sa position à Montpellier.

26. H.L., VIII, col. 522-523; A. Teulet, Layettes, I, p. 254, n.718.

27. En attendant une édition critique, la meilleure édition du texte latin est celle d’A. Teulet, Layettes, In.721, p. 255-266.

28. Ch. d’Aigrefeuille, Histoire de la ville de Montpellier, I, 1732, p.57. « L’argent qu’elle (Agnès, veuve de Guilhem VIII) répondit à propos dans Montpellier, lui fit beaucoup de partisans ; et la princesse Marie, seule fille légitime du dernier de nos Guillaumes, aurait été opprimée après la mort de son père si les personnes équitables, qui n’avaient en vue que son bon droit, ne lui avait conseillé de chercher une alliance qu’elle pût opposer aux intrigues de sa marâtre ».

29. A. Germain, Histoire de la commune de Montpellier, I, p. LXI, « Les fils d’Agnès ne profiteront guère de l’iniquité paternelle… Illégitimes, devant Dieu, ils le deviendront aussi devant le peuple, et le peup^le brisant leur couronne, au jour de sa colère, y substituera celle de la pauvre Marie ». Ou, p.29 : « Mais une fois qu’Agnès eut épuisé ses trésors en largesses, on se lassa bien vite de sa race. Ce fut l’affaire d’un an ; et au bout de ce terme, le principe de la légitimité si puissant au moyen-âge, ressaisit chez nous son empire ». Voir aussi p.38

30. J. Rouquette et A. Villemagne, Bullaire de Maguelone, Montpellier, 1911, I, P.351; Potthast, n°4697.

31. Jaume I el conqueridor, Cronica o  llibre dels feits, Ch. I, Paragraphe 2.

 

Ce témoignage tardif est plus que suspect32. Le contrat de mariage d’Eudoxie a disparu. Une telle disposition n’existe ni en droit romain, ni en droit byzantin, ni dans les traditions seigneuriales du Midi au XIIè siècle. Marie elle-même ne l’a pas reprise dans son contrat avec Pierre d’Aragon. Ce témoignage n’est sans doute que l’écho d’un propos favorable à Marie et probablement forgé après 1204.

Marie peut surtout revendiquer la succession paternelle en raison de sa naissance légitime. La bulle Per venerabilem a confirmé l’illégitimité des enfants d’Agnès et donc de Guilhem IX, leur aîné. L’argument est de poids. Pourtant il n’a pas empêché la prise de pouvoir de Guilhem IX ; l’évêque a reçu son serment. Le pape n’a pas protesté. Lorsqu’en 1212, Guilhem IX reparut à Montpellier33, Innocent III demanda à Marie de lui rendre sa seigneurie ou de justifier sa possession34.Le même pape ne reconnut définitivement les droits de Marie qu’en 1215 : il rappelait alors la bulle Pervenerabilem  et fondait les droits de Jacques d’Aragon sur la naissance légitime de Maire, sa mère35.

Mais, en 1204, Marie a contre elle sa renonciation en 1197 et le testament de son père en 1202.

Lors de son mariage avec le comte de Comminges, en décembre 1197 Marie souscrit une renonciation solennelle et inconditionnelle à tous ses droits sur l’héritage de son père et, ce qui est extraordinaire, de sa mère36.Elle invoque le droit écrit et la coutume de Montpellier selon laquelle la fille ne peut hériter qu’à défaut d’héritier mâle. Guilhem VIII met en œuvre ce mode de dévolution dans son testament : Maris n’est appelée que si tous les fils second lit font défaut. Ainsi travestir les bourgeois montpelliérains en paladins au service de l’héritière outragée est une interprétation romanesque que ni les faits ni le droit ne justifient.

Voir dans la révolution de 1204 le triomphe d’un mouvement communal paraît une interprétation plus plausible. Déjà, en 1141-1143, les montpelliérains avaient chassé leur seigneur et leurs chefs avaient pris le nom de consul. Après des péripéties mal connues, Guilhem VI n’avait triomphé qu’après un siège et avec le soutien d’Innocent II, du comte de Barcelone, de Gènes et de Pise. Le consulat avait disparu. La révolution de 1204 serait la conclusion réussie d’un demi-siècle d’épanouissement commercial et d’ascension d’un patriciat de marchands. Les bourgeois auraient chassé leur seigneur, choisi un nouveau maître, obtenu la promulgation d’une coutume favorable à leurs intérêts et la mise en place d’une administration qui prit, dès 1205, le nom de consulat. A. Germain adopté cette interprétation en la combinant avec la première.

Après lui, J. Rouquette, B. Gaillarg, J. Baumel ont vu dans le mouvement communal, l’explication de changement de dynastie37.

Pourtant cette hypothèse se heurte à deux objections sérieuses : l’inutilité de la révolution et l’absence de réaction seigneuriale ou ecclésiastique. La révolution paraît inutile puisqu’avant 1204, les montpelliérains ont obtenu la rédaction de la coutume et la participation aux affaires communales. La coutume de 1204 est précédée par une longue élaboration. Certaines de ses dispositions sont déjà formulées dans les testaments des Guilhems. Les articles 1 à 5 sont rédigés en 1190 et un brouillon des articles 6 à 27, entre 1190 et 1204. Enfin, il est difficile d’admettre que les sept Prud’hommes désignés le 15 juin aient eu la possibilité de rédiger, avant le 15 août, le reste d’une coutume remarquable par sa longueur, la qualité de son style et la technicité d’un certain nombre de ses dispositions.

 

 

 

 

 

32. Bien que toute l’historiographie montpelliéraine l’ait accepté, de Ch. D’Aigrefeuille à J.Baumel (op. cit. p.18). Dom Vaissète apporte sa caution (H.L, VI, p. 117-118).

33. Sur cet évènement voir, infra, n°56.

34. J. Rouquette et A. Villemagne, op.cit, p.332, Potthast, n°4521.

35. J. Rouquette et A. Villemagne, op.cit, p.377.

36. Liber instrumentorum memorialium, p.353-357. Très savant en sa forme, cet acte est sans doute l’œuvre de Maître Gui qui figure parmi les témoins. On comprend qu’il ait été exilé de Montpellier : « Pactiones et conventiones et absolutiones quas puelle facient patri et matri, vel patri tantum, vel matri post moterm patris, de bonis suis vel parentum, tempore quo maritant eas, etiam si minores XXV annus fuerint, in perpeturum valeant, dum tamen sacramento firmate fuerint ». C’est exactement la situation de MARIE EN 1197. La conservation d’un tel article si contraire à ses intérêts et à ses droits dans la coutume promulguée le 15 août 1204 prouve, à l’évidence que la rédaction de ce texte était largement avancée, sinon achevée en 1204, ce qui corrobore la belle analyse d’A. Gouron, supra, n° 23.

37. J. Rouquette, Histoire du diocèse de Maguelone, Montpellier, 1921, P. 403-408. B. Gaillard, « Origines de la commune de Montpellier « Bulletin de l’Académie des Sciences et des Lettres de Montpellier », Montpellier, 1914, p.92-109. L’auteur a manifestement lu le texte original du 15 juin 1204, mais il ne l’exploite pas.J. Baumel, Histoire d’une seigneurie du Midi de la France, I, Naissance de Montpellier (985-1213), Montpellier, 1969, p.232.

 

D’ailleurs la charte du 15 juin suggère beaucoup plus un travail de retouche et de mise au point qu’une rédaction complète38.

L’association des bourgeois à l’administration est antérieure à 1204. Guilhem VI et Guilhem VII, dans leur testament, ont prévu leur concours pendant la minorité du fils aîné39. Guilhem VIII fait de leur participation une pratique courante40. En 1196, il leur confie la construction, l’entretien et la défense des remparts : telle est l’origine de la commune clôture41. Dans son testament, il remet à un conseil de bourgeois, sa seigneurie pendant la minorité de son fils qu’il prolonge jusqu’à 25 ans. Guilhem IX a environ 14 ans en 1204. Les bourgeois ont donc les mains libres jusqu’en 1213. A l’évidence inutile, la révolution est de surcroît dangereuse. Pourtant substituer à un mineur tenu en lisière, un roi puissant et notoirement impécunieux ?

Le silence général qui accueille le changement de dynastie aggrave le doute sur l’existence d’un mouvement communal. Un seigneur mineur est chassé. Nul ne proteste dans le temps, bref, il est vrai, qui sépare de son éviction du mariage de Pierre et de Marie. Ni l’évêque de Maguelone de qui il tient Montpellier42, ni l’évêque d’Agde, son oncle, ni le comte de Toulouse, chargé de le protéger et qui, comme comte de Melgueil, lui avait inféodé une partie de ses chatellenies, ni Raimond Trencavel, vicomte de Béziers, son beau-frère, ni Etienne de Servian ou Bernard d’Anduze, ses parents et ses protecteurs. Aucune voix, aucun geste ne condamnent l’insolence des bourgeois.

Déceler dans le changement de dynastie une initiative aragonaise secondée par quelques comparses montpelliérains permet une meilleure compréhension des évènements de 1204 ; tous les indices convergent en faveur de cette interprétation.

Il n’est plus nécessaire de chercher pourquoi les bourgeois ont eu l’imprudence de provoquer une révolution inutile et dangereuse, pourquoi nul n’a réprouvé ou réprimé leur rébellion, pourquoi la coutume de 1204 n’a que faiblement limité le pouvoir seigneurial et n’a pas établi le consulat.

Ainsi s’explique mieux le silence de Marie, absente le 15 août à Notre-Dame-des-Tables et qui n’a approuvé la coutume que le 29, sur l’injonction de son mari. Si, grâce aux bourgeois, elle avait retrouvé son héritage et reçu un roi pour époux, la concession de la coutume aurait été de sa part, un geste de gratitude nécessaire et spontané.

Au contraire, si l’Aragon est le Maître du jeu, Marie peut plus logiquement marquer sa réticence : elle ne doit rien aux bourgeois et trouve peut-être son mari trop pressé.

Toute la conduite de Pierre d’Aragon en 1204 témoigne de ses ambitions montpelliéraines. Depuis le mois de janvier, mis à part un probable séjour à Saragosse en mars43, il est dans le midi de la France. Séjournant à Perpignan, Carcassonne, Millau et Aix en Provence, il gravite autour de Montpellier et surtout il se donne les moyens de sa politique. Toute entreprise sur Montpellier supposait l’accord du comte de Toulouse devenu son beau-frère et des moyens financiers. Pierre obtient l’un et l’autre. Trois rencontres, dont celle, capitale, de Millau, ont mis d’accord les deux compères pour déloger Guilhem IX. Par sa présence à Maguelone le 17 juin, lors de la présentation du serment par le roi à l’évêque, Raimond VI marque avec éclat son approbation pour le changement de dynastie. Il en a du reste assuré le financement. L’énorme somme que Pierre lui a empruntée est dévorée à la fin de l’année, puisque le roi doit alors emprunter 75 000 sous de Melgueil pour la rançon de son frère Alphonse prisonnier du comte de Forcalquier. 150 000 sous ont donc été dépensés pour le voyage à Rome mais aussi à Montpellier : de grandes fêtes ont réjoui le populaire et de discrètes rémunérations ont récompensé des services rendus.

La charte du 15 juin, dans le membre de phase omis dans son édition par A. Germain, offre un argument décisif. Guilhem IX a délié les jureurs de leur serment de fidélité en présence du roi d’Aragon : in presencia mei Petri regis Aragonom.

 

 

 

 

38. A. Gouron « Rédaction » .cit. n° 23, voir supra, n° 36.

39. Liber instrumentorum memoralium, 1146, p.183 ; 1172, p. 188.

40. Dans l’histoire de Montpellier sous la direction de G.Cholvy, Toulouse, Privat, voir H. Vidal, Au temps des Guilhems, p.33.

41. A. Gouron, La réglementation des métiers en Languedoc, Montpellier, 1958, p.95-98.

42. Guillaume de Fleix qui a reçu son serment est mort en 1203. Il a été remplacé par Guillaume d’Autignac, qui récemment élu, a peut-être moins de poids pour intervenir, s’il en éprouvait l’envie.

43. Voir, supra, n°17.

Comment croire qu’il y assista en témoin impuissant d’une révolte bourgeoise? Bénéficiaire de cette abdication, il en est aussi l’instigateur. Les vaincus, Agnès d’origine aragonaise, Guilhem IX et ses frères trouvent refuge en Aragon : excellent moyen pour les écarter de Montpellier, pour les surveiller et, éventuellement, pour les utiliser44.

Pierre est donc devenu Maître de Montpellier et son mariage a été l’instrument de son ambition. Comme l’a écrit Guillaume de Puylaurens : Quod autem fecit ambitione dominanti per eam in Montipessulano45. Ambition bien compréhensible, puisqu’il est devenu seigneur de la ville la plus active, la plus riche et la plus savante entre Rhône et Pyrénées. Montpellier est ainsi un jalon majeur entre les possessions aragonaises de Roussillon et de Provence, une pièce nouvelle et précieuse dans la politique d’expression que, tout au long du XIIè siècle, ont menée dans le Midi, les comtes de Barcelone puis les rois d’Aragon.

L’attitude des habitants de Montpellier devant le changement de dynastie confirme cette interprétation.

Notre unique source de renseignements paraît être les listes des témoins qui accompagnent le testament de Guilhem VIII, la charte et le contrat de mariage du 15 juin 1204, la promulgation de la coutume, le 15 août, son approbation par Marie le 29 août 1204, et l’approbation des nouvelles coutumes par Pierre et Marie en 120546. De telles listes suscitent des réserves : risque d’erreurs dans les copies, dédoublement par un notaire distrait, affirmation du notaire selon laquelle la liste est incomplète. Cependant les erreurs dues aux deux premières causes peuvent être tenues pour négligeables.

Des affirmations comme Et aliiquamplurimi et aliorum, et aliorum multorum47 doivent être accueillies avec prudence. L’orgueil du seigneur, la pression des bourgeois heureux de montrer collectivement leur force et d’afficher individuellement leur nom, l’intérêt du notaire heureux d’allonger son acte conjuguent leurs effets, en faveur d’une liste aussi longue que possible. De telles listes ont bien une valeur et leur comparaison est, ici, instructive.

Si l’on compare le nombre total des témoins, un vif contraste oppose le testament aux autres actes : 182 témoins figurent en 1202, auxquels il faut ajouter les 15 membres du conseil de régence et Gui, prévôt de Maguelone. Les actes du 15 juin 1204 se contentent de 52 témoins, la promulgation de la coutume, de 56, son approbation par Marie de 86. En 1205, le nombre redescend à 61. Tout se passe comme si les habitants restent prudents devant le seigneur roi et à peine plus empressés devant Marie. Cette attitude est bien celle de gens qui reçoivent un nouveau Maître bien plus que celle de bourgeois conquérants saluant le libérateur de leur choix.

Si l’on cherche le nombre de témoins qui figurent à la fois dans le testament et dans chacune des listes suivantes, on trouve respectivement 14, 10, 13 et 12 personnes. Encore faudrait-il ôter de ces résultats les deux notaires qui apparaissent par obligation professionnelle. Le clivage est net. Ceux qui se sont ralliés à Pierre après avoir acclamé Guilhem IX sont très minoritaires.

Le groupe des ralliés n’est d’ailleurs pas homogène. Notaire mis à part, seulement 17 personnes ont assisté à la fois aux évènements du 15 juin et du 15 août et 15 à la promulgation de la coutume et à sa confirmation par Marie.

 

 

 

 

 

44. Bernard d’Entenza a fait souche en Aragon et Jacques le conquérant, son neveu, en parle avec honneur. Pierre rappelle à Montpellier Guilhem IX en 1212.infra, n° 56.

45. G. de Puylaurens, Chroniques, ch.27.

46. Le testament a été intégralement publié par A. Germain, L.I.M., p. 193-206. La charte du 15 juin est publiée intégralement infra. Le contrat de mariage a été intégralement publié par d’Achery, Spicilegium, III, col. 567. En revanche les listes des témoins ont été tronquées par A. Teulet, Layettes pour la coutume de 1204 son approbation par Marie, et les coutumes additionnelles de 1205 (p.265, 266 et 291). Les listes ont été rétablies d’après le Grand Thalamus (15 juin 1202, fol.2 ; 15 août 1204, fol.67 ; 29 août 1204, fol.67, v ; 13 juin 1205, fol.68, v°), grâce à l’inépuisable complaisance de mon ami Gui Romestan. Enfin je n’ai pas pris en considération le serment à l’évêque de Maguelone : la liste est atypique en raison de la présence de la communauté maguelonnaise, de chevaliers auprès du comte de Toulouse et du petit nombre de montpelliérains. Le faible nombre des témoins m’a aussi conduit à écarter les listes trop peu nombreuses et, par là, trop favorables à ma thèse des actes du 1 et 14 mars 1205.

47. Employées respectivement les 15 juin 1204, 15 août 1204 et 13 juin 1205.

 

Trois personnes seulement figurent dans les cinq listes. G. Raimond, le notaire, Gui, Prévôt de Maguelone, et Austorg d’Orlac, troubadour. Le troubadour chante le prince sans se soucier des péripéties de la politique. Le rôle de Gui est plus importantes du diocèse de Maguelone après l’évêché : la prévôté du chapitre et le prieuré de Saint-Firmin. Un long et violent conflit l’a opposé à Pierre de Castelnau qu’il voulait empêcher d’être archidiacre et qui l’avait emporté grâce à la décision d’Innocent III48. Une difformité a écarté du sacerdoce et donc de l’épiscopat cet homme manifestement ambitieux49.Alors qu’il est membre du conseil de « régence » et qu’il a été présent dans tous les actes connus de Guilhem IX, il est au premier rang de tous les actes de Pierre en 1204 et 1205. Au contraire, l’évêque de Maguelone, Guillaume d’Autignac, élu à la fin de 1203, n’apparaît que pour recevoir le serment de Pierre, le 17 juin, et le chapitre de Maguelone observe la même réserve. Gui pourrait bien être l’instrument ou l’un des instruments du complot aragonais50. Il n’en a du reste tiré aucun profit connu : il disparut à la fin de 1205 ou au début de 1206.

Si des montpelliérains, tels P. Lobet, P. Lucian, Jean de Lattes ont accepté le changement de dynastie et en tirent profit, sinon pour eux, du moins pour la communauté, d’autres, au contraire, on dû prendre le chemin de l’exil. Il est tentant de voir en eux des fidèles de Guilhem IX et des adversaires de l’Aragon. Cette hypothèse, de surcroît, s’intègre aisément : Béranger Lambert, le baile de Guilhem VIII et Maître Gui auraient ainsi payé le prix de leur fidélité. Toutefois, une lecture plus attentive des textes nous amène à penser que cet évènement fut plus complexe.

Le 15 juin, une dizaine de personnes a déjà quitté Montpellier. Pierre et Marie transforment ce fait en droit et ce départ en exil. Ils l’aggravent par la confiscation des biens et jurent de ne jamais autoriser leur retour51.

Le 15 août, en jurant de respecter la coutume, Pierre réitère ce serment qu’il avait prêté ad peticionem populi Montispessulani52. Le 1 mars 1205, lorsque les nécessités financières le contraignent à prendre de nouveaux engagements envers les montpelliérains, immédiatement après la concession de la potestas statuendi, il renouvelle sa promesse à l’encontre des exilés, en termes énergiques enrichis d’expressions nouvelles : illos quos fecimus exules, modis quibus potero fugabo53.

Enfin, après la révolte de Montpellier, lorsqu’un véritable traité de paix est conclu entre Pierre et Marie d’une part et la communauté représentée par P. Lobet54, sous l’arbitrage de l’Eglise et notamment du légat pontifical Pierre de Castelnau, le sort des exilés est à nouveau invoqué : le roi d’Aragon que l’on voit en d’autres circonstances, moins soucieux de la parole donnée,

 

 

 

 

 

48. J. Rouquette, Histoire du diocèse de Maguelone, I, p. 281-290, a raconté les péripéties de ce conflit en prenant nettement le parti de Pierre de Castelnau. Les bulles de Célestin III et d’Innocent III ont été publiées par J. Rouquette et A. Villemagne, Bullaire de Maguelone, I, et par A. Villemagne, Bullaire du Bienheureux Pierre de Castelnau.

49. Praepositum vero, tam debilitate quam deformitate corporis impediente ad sacerdotium promoveri non posse. Innocent III. Cum olim, 8 juin 1198, Bullaire, I, p. 248 ; Potthast, n°207.

50. N’est-il pas significatif que, seul de tout le diocèse de Maguelone, le prévôt du chapitre ait accompagné à Rome Pierre d’Aragon en novembre 1202 ? Gesta Innocentii p.p. III, P.L, CCXIV, col.CLIX.

51. Adhuc etiam promittimus quod nunquam patiemus quod Bernardus Lamberti, …in Montepessulano vel in tota terra quondam Guillelmi Montispessulani, patris quondam mei Marie, redeant ; imo omnes exules a Montepessulano et a tota predicta terra perpetuum facimus et omnia eorum bona et jura nobis retenimus, salvo jure illorum quibus in aliquo sunt obstricti vel obligati. Suit la formule du serment.

52. Sed de omnibus predictis et singulis excipio omnes illos quos exules de Montepessulano et de tota terra que fuit G. domini Montispessulani, quondam filii Mathildis duccisse, eo quia, cognoscens eorum culpas, tempore quo terra Montispessulani ad me pervenit, juravi, ad peticionem populi Montispessulani, quod ipsi nunquam in Montepessulanum et predicta terra redirent. A. Teulet, Layettes, I, p.265.

53. Promitto etiam vobis et toti universitati Montispessuli, quod illos quos fecimus exules, tempore quo terra Montispessuli ad me perenit, et de presenti facio, modis quibus potero fugabo et quam procul potero semper fugari faciam, et quod ipsi vel alquis eorum nunquam redeant in Montepessulo, nec in tota terra mea, nec amorem, nec fiduciam mecum unquam habebun.A. Teulet, Layettes, I, p. 284. Marie a confirmé les engagements pris par Pierre le 15 août 1204 et le 1er mars 1205, respectivement le 29 août 1204 et le 14 mars 1205.

54. Ce traité est du 27 octobre 1204.P. Lobet est dit procuration in causa constitutus a XII probis hominibus consilliariis communitatis Montispessulani et ab omni populo ejusdem loci.

 

 

 

demande d’être relevé de son serment au légat et aux prélats qui estiment devoir consulter le pape à ce sujet55.

En 1206, la perpétuité de l’exil intéressait moins le seigneur roi et les montpelliérains. D’ailleurs, le fait précédait le droit : Maître Gui figure parmi les témoins au traité. Tout se passe comme si le patriciat montpelliérain profitait de la main mise de l’Aragon sur la ville pour éliminer une minorité à laquelle il s’opposait dans des querelles obscures mais sûrement virulentes. Le seigneur roi a approuvé et confirmé l’exil par politique et a sans doute utilisé cette occasion pour se débarrasser de Maître Gui. Que celui-ci revienne le premier de l’exil prouverait que les rancunes du prince étaient moins tenaces que les haines des bourgeois56.

La facile prise de possession de Montpellier par l’Aragon fut suivie de lendemains plus agités : révolte des montpelliérains, essai de répudiation de Marie par Pierre, inféodation de Montpellier par Pierre à Guilhem IX57.

Finalement, avec l’aide d’Innocent III, Montpellier resta dans l’héritage de Jacques d’Aragon, le fils de Pierre et de Marie, et passa à ses successeurs jusqu’en 1347. Mais la place et le rôle de Montpellier ont profondément changé au sein des pays de la couronne d’Aragon. Après la mort de Pierre d’Aragon à Muret en 1213 et l’implantation progressive des Capétiens sur les rives de la Méditerranée, Jacques le Conquérant abandonne toute politique d’hégémonie dans cette région. La reconquête sur l’infidèle dans la péninsule remplace la conquête en Languedoc : le traité de Corbeil conclu en 1258 entre Louis IX et Jacques d’Aragon entérine durablement ce changement d’orientation58.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

55. Et quoniam dominus rex, super sacramento quod fecit contra exules Montispessulani, a nobis absolutionem postulat indigeri, quia non est tutum nobis concedere alicuit contre suum veniat sacramentum, consilium nostrum est, quatentus super isto capitulo dominum Papam consulamus, et quod ipse nobis preceperit faciamus. Le texte de ce traité est conservé aux Archives départementales de l’Hérault dans le cartulaire de Maguelone, Série G, registre D, fol. 308 2° et aux Archives municipales de Montpellier, Arm. A, cassette 4, n°102-104. (102 manque) dans le Grand Thalamus, fol.4 V° et dans le Livre Noir, fol.XX, V° J. Rouquette l’a édité d’après le cartulaire de Maguelone, en mauvais état de conservation à cet endroit (Cartulaire de Maguelone, II, p. 34-42).A. Villemagne l’a édité en utilisant l’original et la copie du Grand Thalamus (A.Villemagne, Bullaire du Bienheureux Pierre de Castelnau, Montpellier, 1917, p.130-144). Cette édition plus complète est meilleure.

56. Peut-être Maître Gui avait-il un appui personnel auprès du roi Pierre. La liste des censitaires montpelliérains mentionne en 1196 : Magister Guido, Columbus frater ejus (L.I.M., O.644). Or Colombus apparaît comme notaire du roi d’Aragon en 1196 et 1198 dans un accord entre les templiers et le chapitre de Maguelone (J. Rouquette et A. Villemagne, Bullaire, I, p.226 et 256) comme scriptor domini regis, dans l’accord conclu à Millau en avril 1204 entre le roi et le comte de Toulouse (supra, n°20) Magister Columbus procurator regis, vir utique litteratus, providus et fidelis est au service de Pierre en 1213 dans la procédure tendant à obtenir l’annulation du mariage entre le roi et Marie (J.Rouquette et A. Villemagne, id, Ip.341). Columbus est un nom rare du Languedoc à cette époque mais plus fréquent en France. Or, A. Gouron a découvert que le patronyme de Maître Gui était Francesc (acte de 1184 ou 1185, d’Achery, Spicilegium, III, p. 548 et A. Teulet, Layettes, I, p. 143 ; A. Gouron, la science du droit dans le Midi de la France au Moyen âge, Variarum reprints, Londres 1984, Addenda, p.4). L’homme du roi d’Aragon est-il le frère de Maître Gui ?

57. Cet évènement mal connu mériterait à lui seul une étude. Je voudrais seulement souligner ici le point suivant. Pierre ne songe nullement à défaire ce qui a été fait en 1204. Il garde Montpellier et les châtellenies qui en relèvent et, sans le consentement de l’évêque de Maguelone ni de Marie, il les inféode à Guilhem IX qui lui promet fidélité et hommage junctis manibus.Cf. d4Achery, Spicilegium, III, p. 575-576.

58. G.Romestan, « Jacques le Conquérant et Montpellier ». Septimo centenario de la muerte de Jaine I el conquistador, 1276 – 1976, Madrid 1978. p. 101 - 108

 

 

 

ANNEXE

 

 

CHARTE DE PIERRE D’ARAGON ET DE MARIE DE MONTPELLIER

EN FAVEUR DES HABITANTS DE MONTPELLIER

MONTPELLIER LE 15 JUIN 1204

 

 

 

A – Arch. mun. Montpellier, Grand Chartrier, arm. A. Cass. IV, n°4, Louvet n°105.

        Scellé sur queue de peau de la bulle le plomb de Pierre II.

B – Arch. mun. Montpellier, arm. B, Cass. VIII, n°1, Louvet, n°107, copie sur parchemin sans date, écriture du XIIIè siècle.

C – Id. arm. B, cass. XXII n°1, copie sur parchemin, sans date, écriture du XIIIè siècle.

D – Id. Grand Thalamus, f.2, r°, copie, écriture de la première moitié du XIIIè siècle.

E – Id., Grand Thalamus, f.64 V°, copie, écriture de la seconde moitié du XIIIè siècle.

F – Id., Grand Thalamus, f. 18, r°, Publié par A. Germain, Histoire de la commune de Montpellier, Montpellier, 1851, I, p.317-319 sauf le passage entre crochets et la liste des témoins.

In nomine Domini nostri Jesu. (a) Anno ejusdem Incarnations MCCIIII, mense junii. Ego Petrus, Dei gratier, Dei gratia rex Aragonum, comes Barchinone, et dominus Montispessulini, et ego Maria, filia quondam Guillelmi Montispessulani, eadem gratia regina Aragonum, comitissa Barchinone, et domina Montispessulani, ejus uxor, per nos et per omnes successores nostros, bona fide et sine dolo laudamus et valere confirmamus vobis probis hominibus Montispessulani et toti universitati Montispessulani juramemtum juratorum quod juraverunt se observaturos a preterito Pascha usque ad quinque annos, [excepta promissione et fidelitate ipse Stephanus et G. Montispessulani in presencia mei Petri regis Aragonum omnes juratos absolverunt. ] Et omnes bonas consuetudines et bonos mores vobis probis hominibus Montispessulani et toti universitati laudamus et confirmamus, et nos observaturos promittimus. Et quicquid in consuetitudinibus et moribus Montispessulani septem probi homines ad hoc electi, scilicet P.Luciani, P. de Bizanchis, Johannes de Latis, Luchas Pulverelli, P. Lobeti, B. Ecclesia et R.Benedicti, infra annum addendum, vel detrahandum, vel corrigendum, vel de novo statuendum, ad utilitatem ville existimaverint, illud totum laudamus presentialiter, et cum communiter ab ipsis statuta fuerint nos iterum laudaturos et confirmaturos. Cum juramento promittimus, et sigilli nostri minimine confirmabimus ; et volumus et mandamus quod homines Montispessulani jurent consuetudines et mores predictos. Adhuc etiam promittimus quod nunquam patiemer quod Bernardus Lamberti et ejus filii, Raymondus Lamberrti, filius quondam Pontii Lamberti, Marchus de Tornamira, magister Guido, Berangerius Lamberti, Guillelmus Lamberti frater ejus, Bruno de Tholosa et Bernadus de Castriis in Montepessulano vel in tota terra quondam Guillelmi Montispessulani, patris quondam mei Marie, redeant ; imo eos omnes exules a Montepessulano et a tota predicta terra in perpetuum facimus et omnia eorum bona et jura nobis retinemus, salvo jure illorum quibus in aliquo sunt obstricti vel obligati. Omnia predicta et singula plenarie tenebimus et observabimus, et nullo tempore contra veniemus, nec aliquid in his revocabimus, Sic Deus nos adjuvet et hec sancta quaturor Dei Evangelia.

Adhuc ego predictus Petrus, Dei gratia rex Aragonum, per me et per omnes successores meos, dono et concedo in perpetuum omnibus Montipessulani presentibus et futuris immunitatem et franchezam in tota terra mea et per totam terram meam, in toto possev meo et per totum posse meum, tam in mari quam in terra, de pedaticis, lesdis et costumis, et totum hoc sub dicto jurejurando vobis promitto.

De hiis omnibus supradictis, quod ita a domino rege et domina regina uxore ejus plenarie compleantur et observentur, et quod a neutro illorum violentur in aliquo, obligaverunt se comes Sancius in bona fide, Ildefonsus comes Provincie, frater domini regis, Guillelmus de Balcio, Ugo de Balcio, frater ejus, Roncelinus vicecomes et dominus Massiliensis, Guido de cabilione, Petrus Amici et Petrus de Albanes, omnes per sacramentum corporaliter super sancta Dei Evangelina prestitum.

Acta sunt hec omnia in domo Militie Templi site juxta Montempessulanum, in cimiterio, anno quo supra, XVII kalendas julii. Horum omnium testes sunt dominus Guido Magalonensis prepossitus, Guillelmus de Rabastenes, Bertrandus Radulfi, Petrus Luciani, Stephanus Johanni Johannes de Latis causidici, Petrus de Bisenchis baiulus, Petrus Lombarti diaconus, Pontis de Vallauches, Bertrandus de Vallauches ejus filius, Petrus de Stagno milites, Petrus de Conchis, Guillelmus de Conchis ejus filius, Berengarius de Conchis, Raimundus Atbrandi, Petrus Lobeti, Berengarius Amici, Luchas Pulverelli, Johannes Luciani, Guillelmus frater ejus, Stephanus de Limogis R. Helias, Petrus Tropassen, Johannes de Montebeliardo, Pontius Vitalis, Bertrandus Egidius, Firminus Burgensis, Petrus Vitalis, Bernardus de Adillano, (b) G.de Adillano, Petrus de Adillano frater ejus, Stephanus de Adillano, Symon de Camponovo, G. Berengarius, Petrus de Tripoli, Bartholomeus Bigorra, G. Borrelli, P. de Sanco Desiderio Petrus de Salvino, Hugo de Monterontundo, Ber. Tascazol, Pontius Aldeguerius, Guillelmus filius ejus, G. de Conchis cererius, Ostorgus de Orllaco, Bernardus de Redorta, Petrus Adenari, Bernardus de Ortols, Guillelmus Raimundi notarius, Jacobus Laurentii notarius, Bernardus de Porta notarius et alii quamplurimi et Hugo Laurentii notarius qui haec scripsit.

Hanc cartam bullavit G. Raimundi mandato J. Luciani baiuli (c).

 

a)      B, C, F, Christi ;

b)      F, Azillano

c)      E cette phrase fait défaut

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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