Enquêteurs mythiques et crédibles

Le fait de retrouver le même détective dans une série policière crée une empathie envers le personnage qui devient une sorte d’ami, avec ses qualités et ses défauts. C’est souvent un être un peu asocial, qui souffre de malaise existentiel, parce qu’il doit lutter non seulement contre les forces du mal extérieur mais aussi contre ses propres tourments. Mais plus il a de problèmes personnels, plus il nous ressemble. Nous sommes dès lors de connivence avec lui, car ce sont ses épreuves affectives qui nous interpellent et nous le rendent humain.

Mettre en évidence les failles du héros, sa banalité, ajoute encore à l’authenticité, au réalisme et évite de présenter un personnage « entier », genre Sherlock Holmes ou Hercule Poirot. C’est donc souvent un antihéros, mais ce détective dit le plus souvent ce qu’il pense et vit ce qu’il dit. Il est vrai.

Dès lors, qu’il soit tantôt désabusé, solitaire, grossier, maniaque, voire alcoolique, tantôt courtois, courageux et compétent, c’est un personnage moderne qui doit se dépasser pour résoudre des situations réelles en déséquilibre, complexes. Pour ce faire, il nous entraîne dans son monde d’observation et d’interrogation, car c’est un raisonneur, un génie de la déduction.

Il prend note de tous les aspects du lieu du crime et étudie le comportement des suspects et leurs réactions dès les premiers interrogatoires. C’est un peu l’art de la maïeutique chère à Socrate ; il est l’ « accoucheur » capable de faire avouer à l’interlocuteur, par une série de questions subtiles, les vérités qu’il a en lui.

Figures christiques

L’enquêteur est d’abord fidèle aux principes de la Révolution française : « Liberté, égalité, fraternité », qui définissent ce que doit être une démocratie. Or, ce credo prend sa source dans la Bible. Ainsi, la fraternité est un principe chrétien devenu laïque. Concernant l’égalité, Saint Paul dit : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ (Gal 3,28).

De plus, un des thèmes majeurs du roman policier est naturellement la mort, subie dans des situations extrêmes de peur et de souffrances. Il y a par conséquent une résonance avec le sacré car des questions vont se poser sur le sens de la vie. Beaucoup de détectives véhiculent une image d’êtres humains à la recherche de la vérité, de la justice, de la paix. Sans cesse en contact avec des gens qui sont bourreaux ou victimes, ils apprennent à discerner le vrai du faux, le juste de l’injuste, le bien du mal. Ce sont des « justes », car ils ont ajusté leur vie au respect des autres et de la loi. Ils peuvent aussi mieux se connaître eux-mêmes et agir avec sagesse. En période de dépression, ils reconnaissent volontiers leurs propres faiblesses.

A l’instar du « bon berger », l’enquêteur mythique est soucieux de son prochain. Il fait preuve de compassion pour les victimes et souffre avec ces êtres délaissés, désespérés. Son sens aigu de la justice l’incite à mettre tout en œuvre pour trouver le coupable. Cependant, il cherche à comprendre le pourquoi d’une telle aberration et peut faire preuve de mansuétude envers le bourreau, malgré l’horreur de ses forfaits, car celui-ci a peut-être connu une enfance volée (problèmes d’éducation…), qui ne peut certes justifier ses actes, mais apporter certaines circonstances atténuantes.

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