Et on verra Les fraises sauvages, parce que c’est un film remarquable, grave et mystérieux comme la vie, plein de forêts et d’enfants frivoles, de vieux domaines qui racontent des histoires et de jeunes gens qui montent dans un bateau comme dans l’Embarquement pour Cythère. On y retrouvera la vie de tout le monde et son énigme prodigieuse, la suède de Selma Lagerlöf et les lacs de Ferny Besson.
(La Montagne - 13 janvier 1960)
La nuit du chasseur
Etrange personnage. Âme sans fond. Car, et c’est le charme de cette histoire, elle est faite du conte le plus simple, d’un thème schématique comme les contes de nourrice, mais le héros est compliqué comme un personnage de Proust.
Imaginez l’histoire de Barbe Bleu avec un Barbe Bleu sorti de Dostoïevski.
Le Prêcheur n’est pas le monsieur banal qu’on imagine à le voir prêcher l’humilité, c’est ainsi qu’il gagne sa vie, dans les marchés et dans les foires.
Le Prêcheur est plus compliqué.
Le Prêcheur assassine des veuves grasses. Il a un couteau dans sa poche, à cran d’arrêt, un surin d’apache qu’il appelle le glaive de Dieu.
C’est Landru, et c’est Raspoutine. Car (l’idée géniale était là) on ne sait plus à quel mobile il obéit (…)
Il ne prend aucune précaution. C’est le mal. Il obéit à une vocation. C’est la terreur en soi, l’inexplicable chose qui fait dresser le cheveux de l’enfance quand on lui raconte Barbe Bleue.
(La Montagne – 15 novembre 1955)
Le sage Mac Orlan a raison : il faut finir par des chansons.
Et le plus agréable est encore qu’un autre les écrive à votre place. L’épilogue des Nuits de Cabiria (le film de Fellini), avec des personnages qui s’éloignent de nous au bord d’un fleuve, en chantant ; dans les bois, un peu Watteau, fin et commencement de la fête, m’a soulagé bien certainement d’un pesant roman de cinq cent pages.
Tout est nuit, fleuve et ceinture d’or, gondole, trépas et chanteurs éphémères.
(La Montagne – 30 novembre 1965)