181 – le sylphe Ni vu ni connu Je suis le parfum Vivant et défunt Dans le vent venu ! Ni vu ni connu Hasard ou génie ? A peine venu La tâche est finie ! Ni lu ni compris ? Aux meilleurs esprits Que d’erreurs promises ! Ni vu ni connu Le temps d’un sein nu Entre deux chemises ! Paul Valéry
182 - Postface Un long bras timbré d’or glisse du haut des arbres Et commence à descendre et tinte dans les branches. Les fleurs et les feuilles se pressent et s’entendent. J’ai vu l’orvet glisser dans la douceur du soir. Diane sur l’étang se penche et met son masque. Un soulier de satin court dans la clairière Comme un rappel du ciel qui rejoint l’horizon. Les barques de la nuit sont prêtes à partir. D’autres viendront s’asseoir sur la chaise de fer. D’autres verront cela quand je ne serai plus. La lumière oubliera ceux qui l’ont tant aimée. Nul appel ne viendra rallumer nos visages. Nul sanglot ne fera retentir notre amour. Nos fenêtres seront éteintes. Un couple d’étrangers longera la rue grise. Les voix D’autres voix chanteront, d’autres yeux pleureront Dans une maison neuve. Tout sera consommé, tout sera pardonné, La peine sera fraîche et la forêt nouvelle, Et peut-être qu’un jour, pour de nouveaux amis, Dieu tiendra ce bonheur qu’il nous avait promis. Léon-Paul Fargue
183 Le printemps a été. Essence de tout prélude, enfance de l’année, seule saison à oser le mot temps Celle, véronèse et anis, de la lumière abondante et des langueurs félines. Chantal Dupuy-Dunier
184 - Avec ressouvenance soyez près de moi Montagnes, amis lointains, Femmes au loin, Toi, ma vie ! et vous, mes volontés ! Distants déclins Avec ressouvenance soyez près de moi ! Vocables chaleureux, hasardeux baisers Et temps instantanés Pour qui, tant qu’ici je vivrai, Il aura valu la peine d’exister, Avec ressouvenance soyez près de moi ! Et toi, Vie en ce moment absolument détraquée, Toi, mon moi de fortuité, Soyez tous comme une aile bruissant sur moi Et toujours avec moi, Avec ressouvenance soyez près de moi ! André Ady
185 – Au dieu sans nom La brève lumière des colibris dans les branches du matin naissant. Ils buvaient la fleur, ils y buvaient leur nature. Et la fleur s’éveillait, soudaine Dans l’air illuminée, incendiée, imprégnée d’ailes. José Angel Valente
186 – Au milieu de l’été C’est une chose pleine que l’été qui se penche sur le crépuscule Aux branches fines les sorbes intactes et hors de toute pesanteur le temps Août aussi proche que le chardon du chemin Les jours d’un pied plus courts Des lambeaux de conversation sous l’étoile fragile On a peine à croire qu’aux premiers fourrés l’automne approche Les arbres sont encore ancrés par leurs racines comme des cloches La certitude pèse Que toute plainte soit superflue émerveille Jan Skacel
187 - Loire d’été Au-dessus des eaux lourdes de chaleurs et d’ennui flotte l’appel lointain d’une cloche. Sur la berge le cœur s’est arrêté dans son jardin d’herbes sèches gonflées de dimanches anciens… Et des rires en éclats tombent en aumônes. Claudia Adrover
188 – Fenêtres ouvertes : Le matin – en dormant J’entends des voix. Lueurs à travers ma paupière. Une cloche est en branle à l’église Saint-Pierre. Cris des baigneurs. Plus près ! plus loin ! non, par ici ! Non, par là ! Les oiseaux gazouillent. Jeanne aussi. Georges l’appelle. Chant des coqs. Une truelle Racle un toit. Des chevaux passent une ruelle. Grincement d’une faulx qui coupe le gazon. Chocs. Rumeurs. Des couvreurs marchent sur la maison. Bruits du port. Sifflement des machines chauffées. Musique militaire arrivant par bouffées. Brouhaha sur le quai. Voix françaises. Merci. Bonjour. Adieu. Sans doute il est tard, car voici Que vient tout près de moi chanter mon rouge-gorge. Vacarmes de marteaux lointains dans une forge. L’eau clapote. On entend haleter un steamer. Une mouche entre. Souffle immense de la mer. Victor Hugo
189 Il dormait un Sommeil plein de liqueurs tièdes d’humeurs mouvantes, fluides de molles couleurs - écoutant comme dans la Terre le son éloigné, plan, du Sang continuel coulant, écoutant comme un mur. Paul Valéry
190 oh mon cœur carré bleu d’allemagne quel violon quel cercueil quelle chapelle quel château ! bourré d’une folie noire (rouge) beige blanche, et la fumée des tristesses au sein orange de ce cœur moisi, soudain triangulaire comme les couteaux de la très-sainte-trinité, chapeau chinois loufoque : la-neige-est-blanche / la-neige-est-blanche cette évidence ne vieillira pas ! c’est toujours ça de pris au poil-de-la-bête du temps gris
Jean-Paul Klee