301
il reste une île tout basun palmierau seuil du sommeil...et qui s’assemble d’un rêve ou d’un fleuve ô navigation disparue tu me portes vers toiUngaretti d’une voix rouverte à l’ététu disais pure au lointain la lumière amarrée ajoutant un chuchotement de signessépare l’ombre de la fenêtre
Mathieu Bénézet
302 – Douce
le ruban de l’air roule autour de la lampel’acacia tombe sur elle doucementle temps vient de l’esttemps de feutre à moitié aussi de crépitementsl’air l’enveloppe d’étaminesdoucemais mortec’est tout à fait ça doucemais morte
Jacques Roubaud
303 – L’an climatérique
le momentde commencer à se disposer à se préparer à s’apprêter à se déciderà se forcer à s’obliger àse contraindre à s’astreindre à s’assujettir à s’escrimer à s’attelerà se mettre à s’attacher às’appliquer à s’évertuer à s’exhorter à s’entraîner à tendre àincliner à s’amuser àjouer à se divertir à se distraire à se plaire às’étourdir à s’engager à recommencer à se remettre à rêver à penser à songer à réfléchirà s’habituer à s’accoutumer àarriver à parvenir à en venir à continuer às’acharner à s’obstiner à persister àpersévérer à se laisser aller à se résigner à consentir àse résoudre à s’abandonner à s’abaisser àse fatiguer à s’épuiser à s’user à s’exténuer às’éreinter à réussir à être prêt à pouvoir admettre prévoir contempler attendre décidervoirsa mort
Jacques Roubaud
304
Jette sur le Temps un Œil indulgent -Il fit sans doute de son mieux -Avec quelle douceur sombre ce Soleil tremblantA l’Ouest de l’Humain -Emily Dickinson
(Look back on Time, with kindly Eyes -He doubtless didi his best -How softly sinks that trembling SunIn Human Nature’s West -)
Emily Dickinson
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Une goutte tomba sur le pommier –Une autre – sur le toit –Cinq ou six embrassèrent le rebord –Et firent rire les pignons – Une poignée alla renforcer le ruisseauQui alla renforcer la mer –Moi j’imaginais si c’était des perles –Quels colliers elles feraient – La poussière revint, sur les chemins ravivés –Les oiseaux chantaient plus joyeux – Le soleil lança au loin son chapeau –Les buissons – jetaient des feux – Les brises apportant des luths morosesLes baignèrent dans l’allégresse –Puis l’Orient montra un unique drapeauEt marqua la fin de la fête –
Emily Dickinson
(A Drop fell on the Apple Tree –Another – on the Roof – A Half o Dozen kissed the Eaves –And made the Gables laugh – A few went out to help the BrookThat went to help the Sea –Myself conjectured were they Pearls –What Necklaces could be – The Dust replaced, in Hoisted Roads –The Birds jocoser sung – The Sunshine threw his Hat away –The Bushes – spangles flung – The Breezes brought dejected Lutes –And bathed them in the Glee –Then Orient showed o single Flat And signed the Fete away)
306 – Un chat dans un appartement vide(Kot w pustym mieszkaniu)
Mourir. On ne fait pas ça à un chat.Car que voulez-vous qu’il fasse maintenant, le chat,dans un appartement vide ?Grimper au mur.Se frotter aux meubles.Rien n’a changé semble-t-ilet pourtant rien n’ est pareil.Rien n’a été déplacé,et pourtant rien n’ est à sa place.Et même le soir, la lampe ne s’allume plus. On entend des pas dans l’escalier,mais ce ne sont pas les bons.Et la main qui met le poisson dans l’assietten’ est pas la même qu’ avant. Quelque chose ne commence plusà l’ heure où les choses commencent.Quelque chose ne s’accomplit pluscomme les choses devraient.Quelqu’ un était là, qui y était toujours,puis, soudain il a disparuet s’ obstine à ne plus être du tout. On a fouillé toutes les armoires.Parcouru tous les rayons.On s’est faufilé sous le tapis, au cas où.On a même violé l’interditet fichu la pagaille dans les papiers. Que reste-t-il à faire désormais ?Dormir et attendre. Mais qu’il revienne seulement,qu’il se montre tout à coup.On lui fera savoirque cela ne passe pas avec un chat.On avancera vers luicomme si on ne voulait pas,lentement,sur des pattes fières et boudeuses.Et pas question de petits sauts, de petits miaous, au début.
Wislawa Szymborska
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Je vous le dis, parfum, je passerai telle une ombre. Plus vite qu’un brouillard je passerai près du ruisseau.L'arc-en-ciel dans le ciel durera plus que moi. Et je n'ai pas autant de temps que l'or des roses. Je te le dis, mer profonde et sourde à mes propos, je te le dis, je pars – à peine si j'arrive. Un rire de lune sur la crête d'une vague. Je n'en vois pas la fin. Un rayon dans la goutte d’eau. J'ai l'âge, oui pourtant j'ai l'âge de l’étoile, le soleil m'a couvé depuis le premier jour. La terre m'a porté, elle ne me lâchera pas, que le feu ne lui brûle le ventre. L'eau m'a mené avant que d'être l'eau, que le vent fût le vent. Dans la noirceur du temps je germais. Je suis fougère, arbre et blé. Je suis la pierre et sa poussière, l'âme qui dort dedans. Je suis le rire, la lumière, la danse, et le sang de l'éternité.
Marcelle Delpastre
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Tournent les tables, Tournent en rondDans l’œil et la maison de bouche. La salive fait ainsiUn bien curieux voyageDans les îles. C’est l’odeur du bleu,Des marins blonds EtDu parfum de Xérès.
Yves Namur
309 – La forme est en jachère
La forme est en jachèrele cœur simple tache d’absenceil pleut des mots dans le sablier du songe quelqu’un voudrait savoirmais sa peau ailleursle pointillé des chose danseau creux d’un étouffant silenceailleurs
Bernard Noël
310 – Quelqu’un d’autre
Courte est la nuit ; fragile la face d’un songe ; courteest l’ombre, mémorable le feu.
Garde mémoire, toi qui m’apparus un jour entre les grillesd’un poème et depuis ne m’a point quitté ; ce que j’ai tenté, un autre sans doute l’achèvera ; un mêmeflot ne façonne point le rivage. Le temps va, ma créature, et nous-mêmes ; une lèvre ardentesur notre chair dessine le profil d’un poème interrompu déjà.
Roger Kowalski