261
L’automne a des ciseaux moutardesur ses longs jardins endormisoù l’éloquence babillardede quelques oiseaux dans leur nidnous accompagne de sa gardejusqu’à l’ébauche de la nuit
je ne t’enlace qu’à demiet un peu comme par mégardecar dans Kensington qui s’ennuienotre ami Peter Pan regarde
Louis Calaferte
262 - A nuitée Darrié les toits des borderies,Quand el jour e’mence à chavirer, Les gars ram’nont aux bergeriesLes ignell’s pour les enserrer.
Les gazoutes poussont ieux biquesEn regardant les chauv’s-sourisQui s’fougalont, les sataniquesA la lisière des taillis. On n’tend s’jaspiner les chavochesDans les ruines des manoirs,Pendiment que l’son des clochesRésonn’ pour l’Angélus du soir.
Au quart du bois, la lune brille :Les chavants s’plaignont d’sa clartéEt s’enfonçont dans les ramillesPour retrouver l’obscurité.
Puis, plus ren... D’hasard un bœuf qu’brâme,Ben loin... Pas un bruit, pas un vol ;On n’entend plus mouver une âme...C’est qu’y va chanter, l’rossignol !
Hugues Lapaire
263
Allez et que l’amour vous serve de cornac,Doux éléphant de mes pensées.Ô poète, tu n’as qu’À suivre allègrement leurs croupes balancées,Cependant que l’espoir te tresse un blanc hamac.Tu as voulu guider ton troupeau vers les cimes,Vers le glacier que nul vivant n’avait foulé ;Les éléphants tremblaient sur le bord des abîmes,Où, tandis qu’ils tondaient un maigre serpolet,Tu prenais des poses sublimes.Va ! Redescends avec tes monstres affamésVers la douceur des terres grasses.C’est le vallon que tu aimais,La maison aux volets fermés,La flûte au bord du fleuve et les vieilles terrasses.Voici la plaine herbeuse où tu reposerasDans le hamac consolateur des infortunes ;L’air nocturne caressera tes membres las,Et les bleus éléphants brouteront des lilas,Sous la clarté tiède des lunes.
Tristan Derème — La Verdure dorée,1922
264
j'avais donné du mou, les cordes qui me reliaient aux miroirs étaient nouées d'écumes et de beurre, et me permettaient dès lors de m'éloigner, je pouvais sans télescope reluquer l'étoile, témoigner de l'espace, des distances, je pouvais chevaucher le ruisseau transparent, j'avais détaché du carrousel le véhicule céleste, j'avais libéré le damné, j'avais délié, et puis écartelé. J'allais sans entrave, je visitais dorlis et soukounyan, je m'accrochais aux mouvances nocturnes, j'inondais de ma présence les calèches, chariots et charrettes lancées à la poursuite des gouffres. Je me rendais aux cloches apprivoisées de ciel, pour bondir du métal, pour accompagner le signal, alors j'accompagnais le troupeau des clarines vibrantes, alors au tintamarre des anges tombés comme foudre je commençais un autre cri. J'allais sillonant au bavardage des seuil un continent.
Paul Poule
265 - Retouche à l’intérieur
le silence à ses travaux d’aiguilles pose à peine sur la chaise en paille
une fleur tendrement s’éveille au milieu de l’air et peint l’ombre en bleu
Daniel Boulanger
266 la vie est la tracede la viela moelle des yeuxs’allume au bonheurtout est làcomme un motsur la langue Bernard Noël
267 - Rond-point
Mon amie, je t’aime et nous irons en Mésopotamie broder sur ce thème.
Ne restons pas ici, la vue est trop bornée. allons vers les contrées lumineuses, nous chasserons le jabiru dans les palétuviers nous écouterons la musique verte des fleuves. Je te conduirai sur une montagne taillée à pic ; de là, tous les détails se perdront dans l’ensemble tu donneras tes lèvres rouges au soleil d’or, et nous redescendrons en courant.
Dites oui et nous danserons des danses inédites au son d’un orchestre inouï.
Nous visiterons les musées ; nous présenterons des condoléances au gardien ; nous irons dans les magasins de nouveautés, acheter des rubans de soie et des pantoufles de couleur. Au jardin zoologique proche nous jetterons des noisettes dans la cage du mandrill et en revenant par les petites rues désertes nous tirerons aux sonnettes des maisons.
Je chanterai : ma mie, ô gué… tu m’appelleras : vaurien, artiste, et quand nous serons fatigués d’être gais nous serons contents d’être tristes.
Paul Neuhuys
268
liste des choses arrivéeset liste des choses à venir
sur le même feuillet, recto versoavec la même encre, la sépia
dix mille choses sont arrivéesquinze ou vingt encore à venir
je serre dans ma pochel’obole pour le nocher
Lambert Schlechter
269 - My Name “I guess you are kind of curious as to who I am, but I am one of those who do not have a regular name. My name depends on you. Just call me whatever is in your mind.If you are thinking about something that happened a long time ago: Somebody asked you a question and you did not know the answer.That is my name.Perhaps it was raining very hard.That is my name.Or somebody wanted you to do something. You did it. Then they told you what you did was wrong — “Sorry for the mistake,” — and you had to do something else.That is my name.Perhaps it was a game you played when you were a child or something that came idly into your mind when you were old and sitting in a chair near the window.That is my name.Or you walked someplace. There were flowers all around.That is my name.Perhaps you stared into a river. There as something near you who loved you. They were about to touch you. You could feel this before it happened. Then it happened.That is my name...”
Richard Brautigan
(J'imagine que vous êtes plutôt curieux de savoir qui je suis, mais je suis de ceux qui n'ont pas de nom fixe.
Mon nom dépend de vous. Donnez-moi le premier nom qui vous passe par la tête.Si vous pensez à quelque chose qui s'est passé il y a longtemps : quelqu'un vous a posé une question
et vous ne connaissiez pas la réponse.C'est ça, mon nom.Peut-être qu'il pleuvait fort.C'est ça, mon nom.Ou alors quelqu'un voulait que vous fassiez quelque chose. Vous l'avez fait.
Et puis on vous a dit que ce que vous aviez fait n'allait pas - "Désolé de m'être trompé" -, et il a fallu que vous fassiez autre chose.C'est ça, mon nom.Peut-être que c'était un jeu auquel vous jouiez étant enfant ou quelque chose qui vous est venu à l'esprit,
comme ça, sans raison, quand vous étiez vieux, assis sur une chaise près de la fenêtre.C'est ça, mon nom.Ou alors vous êtes allé à pied quelque part. Il y avait des fleurs partout.C'est ça, mon nom.Peut-être que vous avez regardé fixement l'eau d'une rivière. Il y avait quelqu'un près de vous qui vous aimait.
On allait vous toucher. Vous l'avez senti avant que cela n'arrive. Et puis c'est arrivé.C'est ça, mon nom...)
270 – Vœu
Mon peu de terre avec mon peu de jour Et ce nuage où mon esprit embarque Tout ce qui fait l’âme glissante et lourde Saurai-je moi, saurai-je m’en déprendre ? Il faudra bien pourtant qu’on m’empaquette Et me laisser ravir sans lâcheté Colis moins fait pour vous, Eternité, Qu’un frais panier tremblant de violettes.
Jules Supervielle